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Depuis plus de 25 ans, la mémoire est une tarte à la
crème dans l’opinion publique. Ressassée, bassinante,
tyrannisante, elle est devenue un moyen d’intervention de
groupes multiples et d’intérêts divers, qui jouent sur les
confusions de vocabulaires et tentent de faire prévaloir leur
point de vue particulier. L’A.P.H.G. (mais elle n’est pas la
seule) a été affrontée à ces questions depuis longtemps. Elle a
déploré que soient entretenues ces confusions; elle a refusé que
soit instrumentalisée l’Histoire ; elle a rappelé l’impératif
d’une autonomie des professeurs en ce qui concerne les contenus
de l’enseignement. Déjà, quand elle a été fondée, le souvenir de
l’affaire Thalamas, avec ses côtés excessifs, était encore
proche. Thalamas était un professeur d’Histoire au lycée
Condorcet. En 1904 il s’est trouvé aux prises avec des parents
d’élèves et avec sa propre administration à propos d’une
annotation de correction portée sur une copie d’élève relative à
Jeanne d’Arc. A maintes reprises, soit oralement dans des
interventions au comité, soit dans des écrits de ses
responsables, l’A.P.H.G. a indiqué quelques distinctions
indispensables, qui guident ses prises de position. On pourra
se reporter à un éditorial « Devoir de mémoire, devoir
d’histoire “que j’ai signé en décembre 1993.
La commémoration publique
n’est pas l’histoire professée dans l’Enseignement public.
La Mémoire n’est pas l’Histoire, elles sont à la fois distinctes
et inséparables avec inévitablement des chevauchements aux zones
de raccordement.
Aux pouvoirs publics les politiques de la Mémoire.
Aux professeurs d’Histoire les contenus de l’histoire
enseignée.
La
distinction des ordres au sens
pascalien, on dirait des registres en un langage plus
contemporain, est ici essentielle.
La Mémoire n’est pas
l’Histoire.
C’est une évidence pour les historiens, mais pas pour tout le
monde. Beaucoup de ceux qui écrivent sur le passé s’imaginent
historiens, ils ne le sont pas tous. La confusion peut trouver
une excuse dans les multiples sens des mots histoire, mémoire
(ainsi pour mémoire féminin singulier ou masculin pluriel).
L’une et l’autre parlent du passé, c’est leur point commun. Mais
elles ne pratiquent pas les mêmes méthodes et ne poursuivent
pas les mêmes buts. Éminemment subjective, la mémoire est fermée
sur l’individu et le groupe, pour lesquels elle est
indispensable et constitue l’élément-clé de l’identité. Avec ses
souvenirs triés, avec ses insistances et ses omissions, elle est
toujours partielle.
L’Histoire n’ignore pas la
Mémoire. Elle
est le produit des mémoires confrontées les unes aux autres,
toutes les autres. Subjective, elle l’est aussi. Mais elle a
cette supériorité qu’elle le sait et qu’elle cherche à l’être le
moins possible. Elle est donc une discipline, une ascèse de
l’esprit. Il n’en a pas toujours été ainsi. Il existe des
discours d’histoire qui ne sont que des mémoires faussement
habillées histoires destinées à exalter un groupe humain,
histoires orientées par les visées religieuses, ou par
l’idéologie des pouvoirs en place, ou par les nationalismes.
Les politiques de la Mémoire,
elles, s’appuient sur les signes du passé dûment
codifiés noms donnés aux rues et aux institutions, statues,
plaques sur les murs, rituels commémoratifs. Dans la
commémoration publique, le rappel d’un événement passé sert à
légitimer le présent et à engager l’avenir. Nous sommes là dans
le registre de l’histoire mémorielle et commémorative où
prédomine l’émotion festive ou compassionnelle.
Dans le registre totalement
opposé se trouve l’Histoire scientifique et universitaire.
Le professeur, lui, est tendu
entre les deux registres. Par sa formation il connaît
l’importance de cette Histoire scientifique. Inséré dans la
société, il ne peut ignorer le premier registre, celui de la
Mémoire. En conséquence il accompagne la commémoration, il peut
s’en servir comme d’une accroche à son cours. Il l’inscrit dans
un contexte, l’éclaire, la complète et, en la complétant, la
rectifie.
Dans la fonction publique, les
enseignants ont une position spéciale qui cadre mal avec les
catégories habituelles trop tranchées conception, exécution.
Fonctionnaires de conception assurément, malgré la tendance
qu’ont les pouvoirs administratifs à les régenter comme de
simples exécutants. En outre, ils exercent une sorte de
magistrature puisque, dans un jury ou dans des conseils, ils
décident du sort des élèves et des étudiants.
La liberté en pédagogie
n’est pas une entité
tombée du ciel des idées. Elle résulte d’expériences vécues,
expériences de conflits plus que séculaires pour se libérer des
dominations religieuses et idéologiques avec leurs récits
orientés a priori. Elle n’est pas un privilège réclamé par une
corporation. Elle est constitutive de notre école publique.
Évidemment, elle ne consiste pas à dire n’importe quoi, surtout
pas ce qui irait à l’encontre des faits, des faits au pluriel.
Elle s’inscrit dans les limites du plus grand commun accord sur
ce qu’ont établi les méthodes scientifiques de la recherche et
sur les degrés de certitudes reconnues. Car il existe une gamme
de certitudes entre le sûrement faux et le sûrement vrai.
Nous voulons la liberté pour
chercher et dire le vrai de
l’Histoire. Nous ne nous
laisserons pas dicter par quelque groupe que ce soit ce que nous
devons dire en classe et qui serait contraire à ce vrai de
l’Histoire.
En conséquence
il appartient aux pouvoirs
publics et en
premier lieu à l’État de fixer la stratégie générale, les
horaires et les programmes, dont un des buts est d’assurer la
cohérence des acquisitions au long de la scolarité et sur
l’ensemble du territoire. Les programmes ne sont que des titres
de chapitres et devraient donc être rédigés dans le style
administratif le plus neutre possible.
il revient aux professeurs
la
responsabilité du contenu de ce qui est enseigné et de sa mise
en oeuvre, dans le cadre des programmes et selon une
appréciation des situations particulières des classes, dont ils
sont les juges en dernier ressort. Cette responsabilité à
l’égard des élèves, des parents et de l’institution scolaire sur
ce qui est enseigné est le corollaire équilibrant de cette
liberté que nous voulons en pédagogie. La liberté individuelle
du professeur, en effet, s’exerce dans le cadre collectif du
consensus concernant les résultats de la recherche historique.
Le terme de consensus, venu du droit et trop souvent galvaudé,
est utile par sa précision. Il ne signifie pas que sur ce qui
est proposé il y ait accord total de tous surtout, mais il
signifie qu’il n’y a rien d’inacceptable pour quiconque. Car il
existe des degrés d’acceptabilité comme il en existe de
certitude.
Il y a eu, il y a et,
semble-t-il, il y aura de plus en plus de frictions entre
Mémoire et Histoire avec
même des incidences judiciaires. Il y en a eu
le XX’ siècle a fourni en abondance de ces cas épineux.
Qu’on pense seulement à ce que fut, depuis 80 ans,
l’enseignement de la guerre de 1914 la participation des élèves
aux commémorations au côté des orphelins ; l’émotion dans les
classes quand, dans les années 20 et 30, la présentation de la
guerre était faite par des professeurs qui avaient été
combattants et dont certains portaient des marques visibles de
leurs blessures. Et encore, nous avons échappé aux traumatismes
qu’ont connus, au début des années 90, nos collègues de
l’Europe de l’Est. Dans les rencontres d’Euroclio’ nous en avons
été les témoins. Il y aura des frictions sur des sujets
sensibles les origines des religions, l’esclavage, les
persécutions, les colonisations, les guerres, les génocides...
C’est pourquoi toutes les
réflexions sur la didactique devraient en préalable prendre en
compte l’ambiance générale actuelle de réticence à l’égard de
l’institution scolaire et d’affrontements poussés jusqu’à la
violence physique, ainsi que les contradictions plus ou moins
fortes entre les mémoires reçues à l’extérieur de l’école et
l’histoire enseignée à l’intérieur de l’école. Sur ces
difficultés, pas de recette unique, définitive, universelle. Il
nous faut inventer en permanence.
Jean PEYROT
Euroclio
La conférence permanente européenne des associations de
Professeurs d’Histoire )European Standing Conference of History
Teachers Associations).
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