Discours de Philippe Duperron, 13 novembre 2025, Jardin du 13 novembre
Monsieur le président de la République,
Madame la maire de Paris,
Mesdames, messieurs les représentants d’États étrangers,
Mesdames, messieurs les élus,
Mesdames, messieurs, chacun en vos grades et qualités,
Chers amis,
« La mémoire n’est pas pour ressasser mais pour agir »
écrit Paul Ricoeur.
Merci, monsieur le Président, de votre présence en ce jour et en ce lieu, marquant ainsi votre attention, jamais prise en défaut, pour toutes les victimes.
Par votre présence, c’est toute la Nation qui aujourd’hui se souvient,
C’est toute la Nation qui aujourd’hui se recueille.
C’est à vous, madame la maire de Paris, que nous le devons, ce jardin qu’aujourd’hui nous inaugurons.
Dès 2016, au nom de la Ville de Paris, victime elle aussi, vous preniez, devant les associations, envers les victimes, l’engagement de l’édification d’un lieu de mémoire dédié à toutes les victimes des attentats du 13 novembre.
Il fait consensus qu’il ne peut en aucun cas s’agir d’un « monument aux morts », de plus dans le paysage parisien. Le lieu ne doit pas faire oublier que les attentats ont touché le Stade de France à Saint-Denis d’abord, le Carillon et le Petit Cambodge ensuite, puis le Casa Nostra et la Bonne Bière, la Belle Équipe, le Comptoir Voltaire et le Bataclan enfin, mais l’accord était plus difficile à dégager quant à la nature même de la réalisation envisagée.
Deux lieux sont même évoqués, un temps, l’un pour les morts, l’autre pour les vivants !
L’introduction dans la réflexion du Labo des Idées et la présence de Sarah Gensburger, sociologue de la mémoire, ont permis de remettre le chantier sur les rails qui le conduiraient à bonne fin.
En effet, pour les associations de victimes, qui ont toujours reçu l’écoute la plus attentive et la plus bienveillante de la part de tous les acteurs, plusieurs demandes sont essentielles :
– Il doit s’agir d’un lieu où tous les sites des attentats sont représentés et traités à égalité entre eux, sans que l’un ou l’autre prévale,
– D’un lieu « central » dans Paris, d’un lieu facilement identifiable et accessible,
– Ce sera un lieu où toutes les victimes qui ont perdu la vie le 13 novembre seront identifiées mais ce sera aussi un lieu où les survivants se retrouvent, tout à la fois de déambulation et de recueillement,
– Ce sera un lieu où la vie est présente par les symboles de lumière, d’eau, de végétation, ce sera un jardin.
Ce sera un lieu où la vie renaît à chaque printemps et, alors, je fais volontiers mienne la parole de Robert Badinter :
Oui, « La vie est plus forte que la mort ! »
Mais, Dieu qu’ils nous manquent !
Au cours de ces dix années passées, nous nous sommes relevés,
Nous avons fait face, debout,
La colère s’est apaisée, les plaies ont été pansées, celles du corps et celles de l’âme, mais les cicatrices demeurent,
Indélébiles.
Au cours de ces dix ans, le temps du deuil s’est écoulé et, après la tristesse, l’acceptation s’est imposée.
Nous avons vaillamment traversé notre douloureux mais nécessaire procès V13, au cours duquel tant de larmes ont coulé mais où, comme le dit madame la procureure Camille Hennetier dans ses réquisitions, « Ici c’est la Justice et le Droit qui ont le dernier mot ! »
Ces témoignages, ils nous ont bouleversés par la violence de ce qu’ont vécu ceux qui sont venus le dire à la barre, ils nous ont ainsi permis d’appréhender la réalité de ce qu’ont vécu ceux qui ne sont plus là.
Si ce procès a apporté des réponses à la question du Comment, il laisse, en revanche, encore largement sans réponse la question du Pourquoi.
Alors, au jour où débute le procès du cimentier Lafarge, nous devons persévérer dans notre quête de vérité.
Il y a dix ans, c’est la société qui a fait front, tous unis. Ce sont des milliers de témoignages, de fleurs, de dessins, de messages qui étaient déposés sur tous les lieux des attentats et partout en France.
Qu’en serait-il aujourd’hui alors que nombre de politiciens, ici et en Europe, et au-delà, de présidents irresponsables, s’emploient à semer les graines de la discorde et de la désunion ? Alors que les réseaux sociaux inondent les esprits de nos plus jeunes, les envahissent de contenus haineux ?
À cette question, point de réponse, et formons le souhait que nous n’ayons jamais à l’éprouver.
Nous devons résister à ces tentatives de fracturation et nous résisterons !
Nous résisterons par notre engagement à vos côtés, monsieur le Président, monsieur le ministre de l’Intérieur, pour construire la sécurité sans sacrifier les libertés.
Nous, victimes de ces attentats, nous continuerons de porter témoignage devant les jeunes générations, pour la raison que la mémoire doit être incarnée et non seulement portée par des proclamations solennelles.
Nous entretiendrons la mémoire par des gestes, par des créations, par des rencontres, par des initiatives pour que toutes les générations se souviennent.
Nous poursuivrons la réflexion, nous chercherons à comprendre pourquoi des jeunes gens, pourtant souvent normalement intégrés, s’engagent sur ces voies mortifères.
Nous résisterons pour montrer que toutes les générations sont liées à ces victimes, parce que l’on doit se battre pour la liberté, pour la démocratie, pour les valeurs qui sont les nôtres, pour que l’on puisse être les vainqueurs.
Enfin, alors qu’aujourd’hui nous dévoilons la plaque inaugurale de ce nouveau lieu de mémoire,
Je renouvelle ici le vœu,
Et vous nous avez, monsieur le Président, il y a peu, rassurés à cet égard,
Je renouvelle le vœu qu’un de ces jours prochains nous puissions pareillement inaugurer le Musée-Mémorial des sociétés face au terrorisme, ce musée qui a une autre vocation, ce musée qui a une autre ambition, non seulement de cultiver la mémoire mais aussi l’ambition de transmettre, l’ambition d’éduquer, pour éveiller les consciences, pour que les lumières de la connaissance éclairent les ténèbres de la barbarie.
Ainsi l’exprime Henry Rousso, le président de la Mission de préfiguration, lorsqu’il nous dit : « Ça ne sert à rien de commémorer des évènements si on ne les connaît pas et surtout si on ne les comprend pas. »
Pour conclure,
Une fois encore, merci, monsieur le Président, pour votre présence, merci pour avoir gravé sur le calendrier de la Nation la Journée nationale d’hommage aux victimes du terrorisme qui honore toutes les victimes, en France et françaises à l’étranger, sur tous les lieux.
Merci à vous, madame la maire de Paris, chère Anne, merci aux élus du Conseil de Paris, pour votre engagement, votre soutien, pour votre émotion sincère pendant ces dix années et tout au long du parcours qui aura mené à cette réalisation, merci pour cette cérémonie.
Pareillement, mes très sincères remerciements aux membres de l’équipe de Wagon Landscaping et à tous les maîtres artisans, à tous les compagnons, tailleurs de pierre, paveurs, paysagistes, jardiniers… qui ont mis tout leur cœur à cet ouvrage à l’ombre de la Maison des Compagnons du Devoir.
Merci à Thierry Reboul et à Victor Le Masne, à tous ceux qui, autour d’eux, ont contribué à la réalisation de ce moment où l’émotion le dispute à la beauté, merci d’avoir sublimé ce lieu de mémoire par la lumière et par la musique, merci pour cette cérémonie d’hommage où le rock prend sa place si symbolique, cette cérémonie dont les victimes forment le cœur/chœur (dans les deux orthographes du mot), merci pour l’infinie délicatesse du choix des textes.
Merci à vous tous, merci pour eux,
Dans ce jardin fleuri, ce soir, ils sont présents, avec nous….
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Les services d’Historiens & Géographes - 22/11/2025











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