1892/1929, l’affiche invente le cinéma Compte-rendu de la rédaction / exposition

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Par Albert Montagne [1]

Jusqu’au 6 novembre 2016, l’Institut Jean Vigo (IJV) de Perpignan présente au couvent des Minimes l’exposition « 1892/1929, l’affiche invente le cinéma ». L’IJV regroupe la troisième plus grande collection d’affiches de cinéma de France - initiée par le critique et historien de cinéma Marcel Oms - et compte quelque 57.000 pièces du pré-cinéma à nos jours. Cette exposition - gratuite, il faut le préciser, et concoctée avec la participation du CNC et de la municipalité - propose au public 45 affiches du cinéma muet, véritables trésors de cinémathèques, parfois exemplaires uniques en France et au Monde. Un régal pour les yeux. Il faut d’ailleurs souligner la force et la beauté de l’affiche de l’exposition - d’atmosphère ouvertement bédéphile - qui se réfère à l’affiche de 1919 de l’épisode Le Médecin des Folles, tiré de l’œuvre de Xavier de Montepin, et qui montre bien l’art et la modernité de l’affichiste Henry Roberty (qui aurait pu lui-même s’être inspiré de l’affiche de 1914 de The Perils of Pauline (Les Exploits d’Elaine) - belle rousse bâillonnée aux mains d’un méchant masqué - du serial Les Mystères de New-York).

Ajoutons que des métrages muets sur des films affichés sont projetés sur des écrans télévisés géants, permettant de donner vie aux affiches. Du matériel de projection, des plaques de verre éducatives et religieuses, des magazines et des fauteuils des années 1900 à 1920 sont aussi présentés. Des séances ont été proposées aux scolaires avec animations et questionnaires réservés aux écoles, collèges et lycées.

© Albert Montagne

Le catalogue éponyme de l’exposition - tout en couleurs et en vente pour 17 euros - rappelle d’emblée Le cinéma s’affiche en grand , le catalogue de l’exposition éponyme présentée en 2015 au Palais des rois de Majorque de Perpignan. L’IJV crée-t-il une nouvelle collection de livres d’affiches ? Ladite exposition avait été présentée dans différentes et grandes salles, offrant chacune une thématique particulière. La présente s’étend dans une salle unique, nonobstant immense en superficie et en hauteurs de plafond (nous sommes dans une église médiévale), dévoilant plus discrètement des thématiques, au fil du cheminement mural du spectateur.

L’ouvrage peut être divisé en sept parties, les textes oscillant chacun entre 2 et 4 pages, la priorité étant naturellement donnée à l’affiche en couleurs. Il s’en dégage trois grandes thématiques : l’aventure et le crime par Alain Carou, ou le serial, film en de nombreux épisodes qui renoue avec le charme du roman-feuilleton du XIXe avec notamment Judex ; le burlesque par Jacques Verdier, avec une myriade de pitres acrobates : Calino, Onesime, Babylas, Faty, Dudule, sans oublier Bébé et Willy ; les films et séries d’Art français par François de la Bretèque. Mais - coup de foudre en visitant l’exposition - je privilégierai une quatrième et magique, au sens propre et figuré, thématique : la féerie cinématographique et ses affiches. Comme le précise Béatrice de Pastre, la féerie au cinéma s’appuie sur les contes. Ses personnages sont les fées, sorcières, magiciens et ogres, ses objets sont les baguettes magiques, bottes à sept lieux et chaudrons infernaux, ses lieux sont les grottes, châteaux et forêts. Si les copies et négatifs des films ont disparu, les affiches en sont les dernières traces. La poule aux œufs d’or de Gaston Velle de 1905 (Candido Aragonez de Faria affichiste) magnifie avec une chaude pluie de pièces d’or la poule magique aux œufs rémunérateurs, qui n’est pas sans rappeler le florissant coq de Pathé frères. Les armures (mystérieuses) de Segundo de Chomon de 1907 (Henri Gray affichiste) voit une guerrière en corset de fer et cotes de mailles présenter horizontalement une lame d’épée transformée en arène étroite où s’affrontent 4 walkyries lilliputiennes, 4 statues impassibles appuyées sur leurs épées leur servant d’arbitres. Aloÿse et le Ménestrel de Charles Torquet de 1909 (V. L. Heilbronn affichiste) s’inscrit dans un cadre décoratif inspiré des enluminures médiévales de frontispices.

© Albert Montagne

L’argent envolé, anonyme de 1911 (V. L. Heilbronn affichiste), dévoile une forêt où les dryades et hamadryades souriantes espionnent les hommes entrés en leur sombre territoire, une fée ondine rayonnant de beauté. Le petit poucet de G. A. Lacroix de 1912 (E. Villefroy affichiste) montre un ogre endormi, le petit Poucet voulant lui ôter ses bottes magiques, sous l’œil affolé de petits lapins blancs ; une autre scène, sous le titre, rappelant le moment où les parents perdent leurs enfants dans la forêt. Faust de Gérard Bourgeois de 1922 (François Florit affichiste) met en avant le « poème fantastique de Goethe » et vante commercialement « Film en relief, Procédé Parolini, Breveté en France en Allemagne et en tous pays » et « Propriété Mondiale d’Edition et d’Exploitation de la Société Azur, Paris 19°, Rue Bargue (XV°) ».

Enfin, clôturant l’ensemble, des pages originales avec noms et signatures des affichistes et celles de mini reproductions d’affiches avec les titres des films et pages permettent de naviguer rapidement dans l’ouvrage. Un petit livre d’art plaisant, érudit et surabondamment illustré, à découvrir.

Site internet

© Albert Montagne pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 05/11/2016.

Notes

[1Docteur en histoire. Rédacteur aux Cahiers de la Cinémathèque (plus d’une centaine de notes de lectures de livres et revues de cinéma) et intervenant cinéma au Pôle Régional d’Éducation à l’Image Languedoc-Roussillon. Collaborateur à Historiens & Géographes et à CinémAction.