Annette Wieviorka, « 1945. La Découverte » Compte-rendu de la rédaction

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Par Gilles Vergnon [1]

Compte-rendu : Annette Wieviorka, 1945. La Découverte, Paris, Editions du Seuil, 2015, 284 p., 19,50 euros.

« Nous savions. Le monde en avait entendu parler. Mais jusqu’à présent aucun d’entre nous n’avait vu ». Cette citation de l’écrivain et journaliste américain Meyer Levin fait l’incipit du livre d’Annette Wieviorka, spécialiste reconnue de l’histoire de la Shoah et de sa mémoire. L’ouvrage décrit par le menu l’odyssée de Meyer Levin et de son confrère français, le photographe de l’AFP Eric Schwab (dont plusieurs clichés, devenus depuis des « icônes universelles », sans qu’ils soient associés à son nom, sont reproduits dans le cahier iconographique) dans le Reich de 1945. Le premier, missionné par la presse américaine, est à la recherche des rescapés du monde juif européen, le second est en quête de sa mère, déportée dans un lieu inconnu.

Ensemble, le Français et l’Américain vont, parfois eux-mêmes en avant-garde, le plus souvent derrière les avant-gardes de l’armée américaine, découvrir, c’est-à-dire voir, entendre, sentir aussi, les camps de concentration d’Ohrdruf, Buchenwald, dont Ohrdruf est un satellite, Dachau et le camp-ghetto de Terezin. Mais ils sont aussi présents à la libération du château d’Itter où sont incarcérés des représentants du Who’s who international, comme l’écrit Meyer Levin dans un reportage : Edouard Daladier, Paul Reynaud, les généraux Gamelin et Weygand, le colonel de la Rocque… Ces « découvertes » successives donnent lieu à des textes et des images, qui fondent notre représentation du système concentrationnaire nazi pour des décennies.

Annette Wieviorka le rappelle à juste titre : au printemps 1945, Auschwitz libéré en janvier par l’armée soviétique, reste largement inconnu du public et, quand on en a quelque connaissance, les « toponymes de la destruction des Juifs d’Europe » sont plutôt Belzec, Sobibor ou le ghetto de Varsovie. Quant au système concentrationnaire nazi, si les noms de Dachau (qui a fait l’objet de plusieurs livres avant-guerre) et Buchenwald sont connus, ils ne sont pas associés à un système que l’on comprend mal. La libération du camp du Struthof, fin novembre 1944 en Alsace, n’apporte guère plus de renseignements : le camp a été vidé de ses occupants et la presse se concentre sur les vestiges de la « barbarie nazie », voire allemande : instruments de torture, baraquements, fours crématoires. C’est dire le choc que représente la découverte d’Ohrdruf, où sont présents plusieurs milliers de survivants, pour l’essentiel des Juifs hongrois « transférés » depuis Auschwitz quand les Nazis évacuent le camp. Leur état physique cachectique, la présence de milliers de cadavres au sol, amène l’officier américain qui commande dans le secteur à obliger la population allemande et ses édiles à « visiter » le camp pour qu’elle voie de ses yeux les ravages du régime que beaucoup soutenaient il y a peu. Quelques jours plus tard, les généraux Bradley, Patton et Eisenhower se rendent à leur tour à Ohrdruf, invitant les journalistes du monde entier à témoigner. Comme l’écrit Annette Wieviorka, cette « opération de communication », qui sera dupliquée à Buchenwald, est à l’origine d’une « image unifiée des camps nazis » : « tous identiques, tous lieux d’une mort de masse pour l’ensemble des internés ». Ce n’est certes « pas faux », ajoute t-elle, mais gomme les différences entre les camps et les internés, tout en noyant dans ce continuum la spécificité du judéocide.

En ces temps où la confusion existe encore à ce propos, nos collègues auront à cœur de lire ce livre et de l’utiliser dans leurs classes : il est un remarquable outil de connaissance sur un épisode fondateur de notre rapport à l’histoire.

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© Gilles Vergnon pour la revue Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 7/11/2016.

Notes

[1Maître de conférences habilité en histoire contemporaine, Sciences Po Lyon.