Bilan des conférences : « Territoires et conflits » « La Fac au Lycée ! » - Régionale APHG Aix-Marseille

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Par Caroline Bon et Daniel Micolon [1]

L’équipe enseignante d’Histoire et Géographie du Lycée Marseilleveyre en partenariat avec l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie (Régionale d’Aix-Marseille) [2] et l’Inrap a organisé un cycle de conférences autour du thème « Conflits et territoires » pendant l’année scolaire 2015-2016. Ce cycle s’inscrit dans une démarche de mise en réseau des établissements du supérieur de la recherche avec le lycée Marseilleveyre à Marseille.

La Régionale d’Aix-Marseille

Rappel des objectifs :

Les objectifs de ces conférences pour les enseignants étaient :

• De proposer aux élèves et à leurs enseignants une mise au point scientifique sur des questions au programme ;
• De mettre en avant la place des problématiques et des champs de recherches de l’Histoire et de la Géographie dans le débat public ;
• De montrer l’apport des sciences humaines et sociales dans des domaines de recherches plus proches des sciences dites dures par le biais de la recherche archéologique. Dans un contexte où près de 80% des élèves de notre lycée se dirigent vers les filières scientifiques ;

Les objectifs de ces conférences pour les élèves étaient :

• De proposer aux élèves une mise au point scientifique sur des questions au programme ;
• D’acquérir des compétences de participation active, prise de notes et compte rendus d’un savoir scientifique. C’est un objectif du cycle secondaire en lien avec les études post baccalauréat. Les conférenciers (universitaires, chercheurs) proposent ainsi une autre forme de transmission des savoirs et conduisent à des débats ;
• De développer des compétences orales : restituer et synthétiser un savoir scientifique, être acteur du débat en formulant des questionnements et des argumentations, réinvestir les connaissances acquises.
• De mobiliser ses connaissances pour les transmettre. Publier des comptes rendus sur le site et dans le journal du lycée.
• De fournir une réflexion sur l’évaluation de la formation critique et intellectuelle face à un contenu universitaire et à une restitution orale.

Les conférences, centrées le plus possible sur une étude de cas, ont été poursuivies par une discussion entre l’intervenant et les collègues d’Histoire-Géographie afin de dégager les points essentiels des questions mises au programme et de permettre un transfert didactique.

Les interventions ont été programmées autour de 6 thèmes en lien avec les programmes des lycéens.

Pour le premier thème « Archéologie et paysages de guerre », Gilles Prilaux, [3] archéologue, ingénieur de recherche et adjoint scientifique et technique pour la région Nord-Pas de Calais à l’Inrap a proposé « Violence de guerre-violence de masse : lecture archéologique d’un champ de bataille de la Première Guerre Mondiale  » en lien avec le programme de Première, question « L’expérience combattante dans une guerre totale ».

© Daniel Micolon / APHG Aix-Marseille

Gilles Prilaux, responsable de fouille dans le Nord et la Picardie, a présenté ses récentes recherches archéologiques et anthropologiques sur la Grande Guerre qui vient compléter les témoignages des poilus de 14-18... On découvre un étonnant artisanat à base de douilles d’obus, mais aussi des rites funéraires bouleversants pratiqués sur les champs de bataille, où le souci de donner une sépulture aux corps parfois fragmentés des soldats ... Longtemps ignorée, cette archéologie du monde contemporain contribue à renouveler les travaux des historiens. Elle s’impose désormais pour sauvegarder par l’étude les sites des champs de bataille. Les chercheurs et archéologues de l’Inrap contribuent aussi à l’aménagement du territoire en repérant des traces de mines, et autres vestiges. Son intervention a été relayée auprès des élèves du lycée par la mise à disposition par l’Inrap d’une exposition de panneaux « Archéologie de la Grande Guerre ».

En savoir + en téléchargeant le compte-rendu en pièce jointe.

Compte-rendu : « Nous fouillons, c’est notre histoire ! »

Le deuxième thème « Le Proche Orient, un foyer de conflits depuis la fin de la Première Guerre Mondiale » inscrite dans le programme de Terminale, a bénéficié de deux éclairages : Stéphanie Latte Abdallah [4] historienne, chercheuse au CNRS et à l’Institut français du Proche-Orient a proposé « A l’ombre du mur ; décryptage de la frontière israélo-palestinienne » soit une approche du conflit-israélo- palestinien à travers la représentation matérialisée par le Mur. Cette démonstration basée sur des exemples concrets : cartes, images, enquêtes sur le terrain et témoignages à l’appui, élabore une géographie de l’occupation. Le Mur forme une structure tortueuse qui pénètre à l’intérieur de la Cisjordanie formé d’ilots enclavés, séparant les espaces des uns et des autres.

© Daniel Micolon / APHG Aix-Marseille

L’État palestinien apparaît dans cette configuration disloqué en archipels déconnectés. Ce Mur sépare mais aussi permet de renforcer la politique d’occupation dans la durée par les colons israéliens. Colonisation / implantation qui n’a fait que s’accroître après les Accord d’Oslo avec l’appui de l’État et des politiques publiques. Stéphanie Latte nous invite à porter un autre regard nouveau et complexe sur la notion de frontière. A l’ombre du Mur se cachent des enjeux stratégiques aux multiples acteurs visant à repousser un peu plus loin les frontières de l’Etat d’Israël. « La mise en œuvre de cette politique s’inscrit dans le modèle selon lequel la séparation ne vient pas dissocier deux territoires ni deux entités souveraines, mais au contraire maintenir le contrôle israélien sur l’ensemble de l’espace géopolitique compris entre la Méditerranée et le Jourdain ».

En savoir + en téléchargeant le compte-rendu ci-dessous.

Compte-rendu : « A l’ombre du Mur : Décryptage de la frontière israélo-palestinienne »

Décryptage d’une leçon sur le Proche et Moyen Orient : étude géopolitique du Liban :

Intervenant : Jean-Marc Fevret [5]

Photo © J.M. Fevret, 2006.

Le Liban est un pays, une montagne et un rêve. Récemment créé (entre 1920 et 1943), c’est un État qui concentre les paradoxes (visibles notamment dans une démocratie atypique et une économie originale) et des enjeux géopolitiques qui dépassent largement l’échelle de sa petite taille (deux départements français). Le Liban est aussi le nom d’une montagne qui culmine à plus de 3000 mètres d’altitude.

C’est à partir de celle-ci que s’est créé le pays et que se sont agglomérés de nombreux groupes humains. Ceux-ci, attachés à leurs villages et leurs communautés religieuses, ont construit au fil de l’histoire une diversité et une richesse culturelles remarquables (le plus ancien alphabet connu vient de la ville phénicienne de Byblos, l’actuelle Jbeil). Cette richesse historique est au cœur de ce que les occidentaux ont appelé tardivement le Moyen-Orient ou le Proche-Orient (depuis un peu plus d’un siècle). Enfin le Liban et sa société ont pour beaucoup d’entre nous une signification particulière. Á travers ses paysages, sa culture d’hospitalité, sa cuisine, ses créateurs, et bien d’autres éléments, il se projette souvent sur notre imaginaire qui retient aussi la longue guerre qui l’a dévasté entre 1975 et 1990. Les hommes peuvent-ils vivre ensemble, dans leurs différences, dans le partage d’une histoire riche et compliquée, dans une mondialisation qui les entraîne parfois dans des enjeux de puissance qui les dépassent ? C’est la question que pose ce pays attachant et meurtri, une clé indispensable à la compréhension du Moyen-Orient contemporain.

Pour donner quelques repères dans ce vaste sujet, on peut utiliser les outils que nous donnent l’histoire et la géographie à travers :

• Une approche chronologique de la construction et de l’évolution de ce pays entre le milieu du XIXe siècle et la période actuelle ;
• Une approche cartographique permettant de comprendre comment un territoire se construit à travers des données qui relèvent de plusieurs domaines (physiques, économiques, géopolitiques …) ;
• Un parcours (photographique) par les paysages pour rentrer dans la diversité du pays mais aussi pour ne pas oublier que l’histoire et la géographie sont toujours une invitation au voyage.

Deuxième partie (avec nos collègues enseignants) : « Décryptage d’une leçon d’histoire de Terminale → Le Proche-Orient et le Moyen-Orient, un foyer de conflits »

Cette leçon de Terminale est l’un des temps forts du programme d’Histoire des Terminales ES/L (2012) et S (2014). Elle s’inscrit dans le troisième thème intitulé Puissances et tensions dans le monde de la fin de la Première Guerre mondiale à nos jours. Elle correspond probablement à la leçon la plus délicate, la plus complexe pédagogiquement et en termes de didactique, sur l’ensemble de ce programme.

Du monde pour écouter Jean-Marc Fevret pour la conférence sur le Liban dans le cadre du cycle « La fac au lycée » à Marseilleveyre. 18/12/2015 © Daniel Micolon / APHG Aix-Marseille

Voir en ligne l’article complet de Jean-Marc Fevret

Le résumé de la présentation de J.-M. Fevret DR

Le troisième thème étaient plus spécifiquement tournés vers la question « La France en villes » du programme de géographie de première.

Par sa conférence « Aux marges de la ville : urbanisation du quartier de la Porte d’Aix et création d’une entrée prestigieuse dans un environnement dégradé » Anne Riani [6], historienne, archiviste, attachée au Service Monuments et patrimoine historique de la Ville de Marseille, a proposé une étude de cas sur les mutations du paysage urbain patrimonial marseillais. C’est donc une invitation à la réflexion, sur le long terme, sur les politiques d’urbanisme, l’organisation spatiale et les conflits résultants de la proximité de différentes activités.

En s’appuyant sur une documentation très riche, l’auteur a interrogé la notion de « marges » dans une ville médiévale privée de faubourgs et a explicité le lien entre faubourgs et activités industrielles qui débutent dans la ville moderne. De véritables « circuits-fermés » entre les tanneurs, les chapeliers, les producteurs de chandelles, les raffineurs de sucre et les savonneries se développent dans un contexte de densification démographique. Les questions de pollutions industrielles, de gestion des déchets ménagers, de circulation des animaux et d’inhumation des corps (cimetière Saint Charles) défient les politiques d’urbanismes dans leur volonté de transformer cette « marge » en « entrée » de la ville.

Le quatrième thème portait sur la question des migrations à travers une étude archéologique portant sur Le cimetière "italien” du quartier des Crottes à Marseille : entre intégration et rejet avec nos élèves de seconde.

« Un quart des italiens qui ont émigré vers la France se sont installés à Marseille, soit 20% de la population de la cité phocéenne ». Anne Richier [7], anthropologue et archéologue à l’Inrap a évoqué cette mémoire à travers les fouilles archéologiques du cimetière du quartier des Crottes (1784-1905). Elle nous a montré, en présence de nos élèves de seconde, comment grâce à l’archéologie on pouvait tenter de reconstituer des éléments de la vie des familles italiennes : Leurs métiers, traditions, croyances, superstition, vêtements, niveau de vie... Et de reconstruire une histoire. Au-delà de l’anthropologie biologique, A. Richier montre par l’oubli même de ce lieu dans la mémoire de l’histoire migratoire de Marseille comment s’articulent les questions « d’acculturation » de cette population émigrée et « de rejet ».

En savoir + en téléchargeant le compte-rendu de la conférence écrit par un élève de 2nde, ci-dessous.

Le compte-rendu d’un élève de 2nde DR

Le cinquième thème était consacré à : "lectures et représentations du corps et de l’espace en lien avec l’enseignement de l’Histoire des Arts en Histoire-Géographie (Seconde et Première), l’option facultative Histoire des Arts (Première et Terminale) et avec les questions du programme d’Histoire de Première « Mutation des sociétés depuis 1850 ».

Anne Richier, Intervenant Inrap a traité plus particulièrement « Les représentations du corps à travers différentes cultures » par une intervention portant sur « La représentation du cadavre dans l’art occidental de la Renaissance au Romantisme ».

A partir de fouilles sur des sites provençaux l’auteur s’intéresse « aux gestes et comportements des vivants envers leurs morts » de l’Antiquité à l’époque Moderne. Par le biais du « cadavre dans l’art », il s’agit de mesurer, de la Renaissance au Romantisme, le poids et le sens de ce sujet iconographique particulier : comment représente-t-on les corps morts ? A quelle fin ? Quelles réalités biologiques dans l’utilisation de la couleur verte par Rubens dans La Descente de Croix, 1614, dans la rigidité cadavérique peinte par Grünewald dans le retable d’Issenheim, 1516. Quelle vision Humaniste dans La lamentation sur Le Christ mort, 1480, de Mantegna ? Derrière la représentation du cadavre, c’est également la peinture de la nudité, de l’abandon du corps…

Le cadavre peut être héroïsé, politisé voire érotisé au XIXe siècle. La mort de Marat, 1793 et La mort de Bara, 1794 par David évoquent la vertu, la grandeur d’homme par la noblesse, la perfection du cadavre. Les représentations plus réelles ont été l’objet de scandale (La Mort de la Vierge du Caravage, 1606, Le Radeau de la Méduse de Géricault, 1819). Aujourd’hui, dans l’art contemporain, des courants utilisent aussi ce sujet iconographique ou de vrais corps morts (les corps plastinifiés de Gunther Von Hagens dans l’exposition Body World, 1995), ce qui interroge la société sur des valeurs d’éthique et de respect du corps humain. Il a donc été permis, à travers un regard d’abord « archéologique » (interroger l’objet et le sujet), d’aborder des thèmes sociétaux plus larges.

Nous avons regretté de ne pouvoir avoir l’intervention de Pascale Chevillot, archéologue Inrap, sur le thème « Sociétés et évolutions climatiques » pour des obligations liées au calendrier des épreuves anticipées du baccalauréat. Pour la même raison nous avons dû renoncer à une intervention d’un géographe sur les migrations en Méditerranée, sujet pourtant au cœur de l’actualité.

Les réussites :

L’équipe enseignante souligne les réussites suivantes de ce cycle de conférences :

L’investissement des élèves et leur intérêt bien que certains thèmes soient parfois en marge des enseignements et les exposés éloignés des formats scolaires. La répétition de ces conférences a permis de mesurer leurs progrès dans leur faculté à en comprendre les objectifs et les problématiques scientifiques. La progression de l’exercice de la prise de note a été sensible dans la qualité des comptes rendus. Cet exercice a également exercés les élèves aux transferts de connaissances.
La mise à disposition par les chercheurs de documentations qui permet la mise en place d’une banque de ressources accessibles aux enseignants du lycée.
La mise à disposition par l’Inrap de ressources scientifiques : bibliographie, expositions, ressources en lignes…

Les difficultés rencontrées :

Les contraintes d’ordre matériel pour le lycée (réservation de la salle polyvalente, fonctionnement des micros).
La difficulté de mobiliser les élèves après les vacances d’hiver pour cause d’épreuves anticipées de baccalauréat, de voyages scolaires. Ainsi le thème 4 « Sociétés et évolutions climatiques » et l’intervention de P. Chevillot de l’Inrap a dû être déprogrammé. Pour la même raison nous avons dû renoncer à une intervention d’un géographe sur les migrations en Méditerranée, sujet pourtant au cœur de l’actualité.
Le peu de retours des collègues du bassin scolaire invités car le projet avait pour ambition une mise en réseau des établissements du supérieurs de la recherche et du lycée. Ce point soulève la question des moyens de diffusion de l’information.

L’équipe souhaite poursuivre cette action pour l’année scolaire prochaine, autour du thème de « La ville objet géographique, processus historiques et lectures sociales ».

Christian Grataloup à l’AG de l’APHG Aix-Marseille / mars 2016. © Daniel Micolon.

© Caroline Bon et Daniel Micolon
Lycée Marseilleveyre
Juin 2016

Projet Marseille 2018 !

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes et de l’APHG, 02/07/2016. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeurs d’Histoire-Géographie, Lycée Marseilleveyre (13), APHG régionale d’Aix-Marseille.

[2Note du Bureau de la Régionale APHG Aix-Marseille : « Soulignons que cette expérience a permis de mettre en valeur l’APHG comme partenaire et nos disciplines sous l’angle de la recherche et établir un lien avec l’Université. Le projet est reconduit l’an prochain autour du thème : La ville objet géographique, processus historiques et lectures sociales. Cette expérience est tout à fait transposable dans d’autres établissements ». NDLR.

[3Y. Desfossés, G. Prilaux, Alain Jacques, Archéologie de la Grande Guerre, 2008, Editions Ouest France. Voir le résumé de sa conférence.

[4Cédric Parizot, A l’ombre du Mur, Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation, « études méditerranéennes ». Actes Sud / MMSH, 2011. Voir le résumé de sa conférence : http://www.lyc-marseilleveyre.ac-ai...

[5Jean-Marc Fevret, auteur de « 1948-1972 : Le Liban au tournant, l’anémone pourprée. », Geuthner 2011. Voir aussi le diaporama réalisé par Jean-Marc Fevret et le texte complet de son intervention dans le site national de l’APHG : https://www.aphg.fr/l-enseignant/ly..., Docteur en histoire contemporaine, spécialiste de l’histoire du Liban, Professeur d’Economie, Sociologie et Histoire des sociétés contemporaines en Classes préparatoires HEC, membre du conseil de gestion de l’APHG nationale.

[6Ingrid Sénépart (s.dir.), A. Riani, C. Castrucci, C. Chappuis, J. Collimet, B. de Lucca, S. Mathie, Aux portes de la ville ; La manufacture royale des Poudres et Salpètre de Marseille et le quartier Bernard du Bois ; Genèse d’un quartier industriel (1681-1830), Edition Errance, 2016.

[7Voir le compte-rendu élève + PP qui figure dans le site du lycée Marseilleveyre : http://www.lyc-marseilleveyre.ac-ai...