Café virtuel avec Laurent Douzou, « Quoi de neuf sur la Résistance ? Sources, histoire, enjeux » Compte-rendu et podcast du café virtuel de l’APHG du 22 mars 2021

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Le 22 mars 2021, Laurent Douzou [1] était invité à un moment d’échange virtuel animé par nos collègues Catherine Lacour-Astol et Cécile Vast.
Ce café - modèle hybride entre la visioconférence en public et l’entretien - était d’une grande richesse, comme en témoigne le compte-rendu ci-dessous. Nous mettons aussi en accès libre le podcast de ce café histoire, en version audio pour protéger le droit à l’image des participants.

Compte-rendu par Jonathan Hiriart. [2]

Nous nous sommes retrouvés très nombreux - jauge complète - pour ce café virtuel, avec Laurent Douzou, spécialiste de l’histoire et de la mémoire des années noires. Cette soirée est animée par deux autres éminentes spécialistes de la question, Catherine Lacour-Astol et Cécile Vast.
Laurent Douzou a écrit sa thèse, dirigée par Maurice Agulhon, sur le mouvement Libération-Sud. Il l’a soutenue en 1993, à un moment de renouvellement historiographique fort. En effet, au cours des années 1990, on passe d’études centrées sur les questions politico-militaires et les organisations, à une histoire qui appréhende la Résistance comme un phénomène social. Laurent Douzou a participé à ce virage, avec d’autres (Pierre Laborie, Christian Bougeard, Jacqueline Sainclivier, François Marcot) dans une aventure individuelle et collective.

C’est sur ce virage que débute la soirée. Laurent Douzou revient sur l’historiographie de la Résistance. La première période est celle d’une histoire écrite par des résistants. D’une certaine manière, une histoire impossible à écrire, car elle est celle de la clandestinité. Les débuts de la recherche universitaire sont compliqués : les deux premières thèses sur ce thème sont soutenues non en histoire, mais en sociologie et en droit.

Dans les années 1970 une nouvelle historiographie se construit. Henri Michel, président du Comité international d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, qui devient l’Institut d’histoire du temps présent, recrute de jeunes professeurs d’histoire-géographie comme Pierre Laborie ou Jean-Marie Guillon, pour mener des recherches.

Par ailleurs, dans les années 1980, Daniel Cordier fait une intervention publique à la Sorbonne (1983), puis écrit 3 volumes sur Jean Moulin. En janvier 1994 François Bédarida et Jean-Pierre Azéma estiment que le processus a assez avancé pour que prévale désormais une étude critique. Une nouvelle histoire peut alors s’écrire, basée sur une investigation impitoyable, loin de la tentation de l’hagiographie. Dans les années 1990, six colloques marquent ce renouvellement de l’approche scientifique. C’est un processus ample, comparatiste et décentralisé, qui implique plus de 150 chercheurs. Il y a un effort de conceptualisation, avec une diversification des approches, par exemple à travers l’anthropologie et la sociologie.
Est-ce un changement de paradigme ou une lente évolution, fruit d’un travail de longue haleine ? S’il y a une continuité profonde, c’est celle d’une histoire écrite par des personnes qui travaillent ensemble dans une action collective, tel Pierre Laborie, « solitaire et solidaire ».

La suite de la soirée est l’occasion de revenir sur les raisons qui ont poussé Laurent Douzou, Sébastien Albertelli et Julien Blanc à publier en 2019 une nouvelle synthèse [3], avec des contraintes bien précises que ce sont fixées les auteurs.
Nous sommes revenus aussi sur la définition de ce qu’est la Résistance, les notions de transgression et de rupture, l’intensité, la liberté. Une très belle phrase a été citée : « La résistance, cela ressemble davantage à des rhizomes qu’à des racines profondes. »

L’entretien s’attarde aussi sur la question du genre. Au-delà d’un colloque qui a traité ce sujet [4], les intervenants montrent à quel point cela est devenu nécessaire. On peut par exemple regarder d’un autre œil Le chagrin et la pitié, sur la question de la place des femmes, qui ont longtemps subi une minoration mémorielle, mais aussi celle des adolescents. C’est aussi le cas de l’homosexualité ou des catégories sociales.

Enfin, est évoquée la question de la place des témoins. Daniel cordier a considéré que l’histoire de la Résistance doit se faire sans témoins. Mais imagine-t-on possible de faire une histoire de Louis IX sans utiliser le témoignage de Joinville ? Laurent Douzou a en effet une analyse différente de celle de Daniel Cordier [5], et il explique comment les témoins ont une place dans le travail de l’historien, parmi d’autres sources. Il le fait avec des exemples souvent touchants.

NB : un ouvrage très utile pour les enseignants a été évoqué à plusieurs reprises : Laurent Douzou, Tristan Lecoq, Enseigner la Résistance, Réseau Canopé, 2016
 [6].

Ce café est à réécouter ici :

© Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 24/03/2021

Notes

[1Professeur émérite à l’université Lumière Lyon-II et à l’IEP de Lyon, spécialiste de l’histoire et de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, en particulier de la Résistance intérieure française.

[2Agrégé d’histoire-géographie, enseignant en collège, membre de l’APHG Aix-Marseille.

[3Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou, La Lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance. 1940-1944, Seuil, 2019.

[4Laurent Douzou, Mercedes Yusta (dir.), La Résistance à l’épreuve du genre. Hommes et femmes dans la Résistance antifasciste en Europe du Sud (1936-1949), Presses Universitaires de Rennes, 2018.

[5Douzou Laurent, « Enquêteur, enquêté : quelle quête et pour qui ? », dans revue ¿ Interrogations ?, N°13. Le retour aux enquêtés, décembre 2011 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org... (Consulté le 24 mars 2021)