« Confrontations » 52e festival de cinéma de Perpignan Compte-rendu de la rédaction

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« De la Démocratie » du 5 au 10 avril 2016.

Avec le soutien de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG).

Ce Festival organisé par l’Institut Jean Vigo a tenu ses promesses. Il a fait le plein malgré un changement de lieu. Toutes les séances se tenaient les années précédentes au Palais des Congrès. Mais pour des raisons techniques, il s’est transporté au cinéma Castillet. Un partenariat a été signé entre la plus vieille salle de cinéma de la ville, 106 ans, et la plus vielle association de cinéphiles de la ville, l’Institut Jean Vigo, 54 ans de vie. « De la démocratie … et pas seulement en Amérique », écrit Michel Cadé, président de l’Institut Jean Vigo. Le projet de Confrontation 52 s’inscrit tout autant dans la profondeur de la trame historique que dans l’actualité. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de réfléchir au sujet en général, mais à sa représentation au cinéma..."

Par Hubert Tison [1]

Le thème a fait l’unanimité et a permis de voyager dans le monde sous différentes latitudes et de voir comment le cinéma représentait la démocratie ou ses ennemis.

« La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », déclarait Abraham Lincoln. La définition est interprétée différemment selon la diversité des régimes politiques qui se revendiquent ou se sont revendiqués comme des démocraties. Ce ne sont pas uniquement des gouvernements mais d’autres formes de société ou d’organisations sociales.

Trois grands axes thématiques

En route pour la démocratie, L’exercice du pouvoir, Figures démocratiques... Le Festival a mis l’accent sur les Etats-Unis, l’Allemagne et le monde arabe. Le cinéma rooseveltien ou Hollywood au service du pouvoir. Entre 1930 et 1940, une série de films soutient la politique du New Deal de Roosevelt. On peut citer l’Enjeu (Frank Capra, 1948)...

En route pour la démocratie

Alain Louassarn, directeur de Confrontation présente le thème :
« Force est de constater qu’à différentes époques émergent des mouvements humains parfois dissemblables mais ayant en commun une exigence de liberté, une volonté de reconnaissance de la personne, le droit de rêver, d’espérer en un avenir meilleur… »

Parmi les nombreux films projetés, nous avons aimé :

Eijanaika, de Shōhei Imamura, Japon, 1981, 2h31

C’est un film baroque, endiablé à travers la vie d’un couple. L’amour retrouvé entre un ancien soldat qui est parti en Amérique et sa femme qui a fini par quitter le domicile pour s’engager dans un bordel. Il veut l’arracher à cet univers, voulant l’amener en Amérique, mais il échoue. Shohei met en scène le peuple, le petit peuple, les hors-castes face à l’histoire des Grands, des riches et des puissants. Il place ses personnages au débit de l’ère Meiji. Au Shogunat épuisé va succéder une restauration impériale, garante de l’accès au Japon des vertus de la rentabilité capitaliste, Imamura montre le débordement joyeux de l’action populiste fomenté par les factions La violence, le sang qui coule généreusement sont fréquents.

Les joyeux luronnes et luronnes désobéissent à l’ordre établi. Il y a du Bruegel dans les scènes truculentes ; de la foule fréquentant les tripots, les attractions de baraques de foire, les scènes érotiques, les marches et danses endiablées...

Squat, la ville est à nous de Christophe Coello, France 2011, 1h34

Un verrou cède, une porte s’ouvre et des cris de joie éclatent. Nous sommes dans un quartier populaire de Barcelone en proie à la spéculation immobilière. Loyers hors de prix, opérations de réhabilitation pour chasser la population d’une rue ou d’un centre ville, arrivée de gens riches. C’est un classique dans la plupart des grandes villes d’Europe. On l’a connu à Paris. Ce que montre le film, c’est une proposition de lutte concrète et collective. Pendant huit ans, Christophe Coello a filmé les actions et les discussions de « Miles de Viviendas », un groupe de flibustiers barcelonais qui impulse de la résistance à l’échelle d’un quartier.

C’est la ville Barcelone vue à travers l’action des squatters, des gens normaux, loin de l’image que l’on peut en avoir en France. C’est un groupe parmi d’autres, que la caméra de Coello a décidé de filmer pendant cinq ans complètement immergé et en accord avec le groupe qui témoigne d’un mouvement original. Certains de ses membres sont devenus des femmes politiques, comme l’actuelle maire de Barcelone. C’est une autre manière de faire de la politique, de renouer les liens entre les habitants d’un quartier, menacés d’expulsion par la spéculation immobilière, de récréer des liens de solidarité tous âges confondus. D’autres ont continué de rester dans l’ombre sans compromis avec le système électoral. Chacun est invité à prendre le contrôle de sa vie.

L’exercice du pouvoir, de Benoit Forgeard, France 2015, 1h25

Dans la France des années 2020, Michel Battement, conseiller en communication politique, doit d’urgence remonter la cote de popularité du chef de l’Etat qui est au plus bas. Au fin fond des sous-sols de l’Elysée, où l’on tombe sur les tableaux des anciens présidents, il organise une consultation secrète en compagnie des meilleurs cerveaux du pays : un futurologue, une journaliste, un père de famille et sa fille, un député-maire, un universitaire spécialiste des contes africains. C’est une grande loufoquerie, une fable absurde et satirique du monde politique où le réalisateur dénonce un monde politique où la communication et le storytelling auraient pris la pas sur les idées. C’est une fiction surréaliste qui déconcerte et fait réfléchir le spectateur.

Cinéma rooseveltien

Parmi les nombreux films présentés, retenons l’Enjeu :

L’Enjeu, State of Union de Frank Capra, USA 1948, 2h04
Spencer Tracey and Katherine Hepburn https://commons.wikimedia.org

Le film repose sur un double sens du mot union, celle intime, des époux et celle, politique, des Etats qui composent les Etats-Unis et narre une campagne présidentielle fictive mais s’inspirant de personnes réelles. Un homme « fouetté » par une communicante riche, un entrepreneur riche et puissant interprété par Spencer Tracy, accepte d’être le candidat du parti républicain à l’élection présidentielle. Son premier devoir de candidat sera de revivifier l’union avec son épouse qui battrait de l’aile et peut mener campagne, campagne mise en scène avec un réalisme féroce (trafic d’influence, achat de voix, manipulations, compromissions...)

Qui l’emportera ? L’intérêt et l’ambition ou les idéaux originels du candidat ? Le couple survivra t-il ?

Franck Capra insiste beaucoup sur le rôle des médias. Mais ce film, situé en plein maccarthysme, n’échappe pas à un certain pessimisme sur le système politique.

L’Allemagne selon Rainer Werner Fassbinder

Le cinéaste dresse un portrait sans concessions de l’Allemagne de l’après-guerre aux années 70.

Lola, une femme allemande

C’est l’histoire d’une chanteuse de cabaret, prostituée, qui rencontre le chef des services de l’équipement. La ville est aux mains des constructeurs véreux et escrocs, d’entrepreneurs pourris en accord avec la municipalité. Un entrepreneur de travaux publics possède toute une partie de la ville, y compris la maison close et les filles. Un ingénieur des travaux publics travaillant à la mairie devient amoureux de Lola qu’il prend pour une jeune fille du meilleur monde. Finalement, Lola épousera l’ingénieur et deviendra une femme respectable.

Fassbinder entreprend le projet d’une comédie noire sur fond d’ère Adenauer. « Il dénonce ici l’immobilisme des dirigeants tout en faisant la critique de la prospérité bourgeoise et du nouveau capitalisme issu de l’économie sociale de marché. Lola incarne l’Allemagne, la volonté de la survie après le régime nazi ».

Claire Kaiser, enseignante chercheuse à l’université Bordeaux Montaigne, considère Fassbinder comme l’enfant terrible du cinéma, « caractérisé par une frénésie créatrice et une vitalité extraordinaire ». Réalisateur de 41 longs métrages à sa mort à 37 ans, c’est l’un des représentants majeurs du Nouveau cinéma allemand, mouvement de révolte cinématographique à l’instar de la Nouvelle vague française qui, dans les années 60, contribua au renouveau du cinéma ouest allemand. Il dénonce la compromission des pères avec le régime nazi, s’interroge sur la place de l’individu et sur l’identité allemande. Fassbinder reproduit le cheminement intellectuel et les débats de toute une génération marquée par l’expérience traumatique du nazisme. Il pratique un cinéma âpre et cruel, restituant sans concession la réalité sociale et politique de son pays dans ce qu’elle peut avoir d’aliénant. « Il se consacre à la peinture des marginaux, des exclus, des laissés pour compte, la dureté des rapports sociaux ou familiaux, l’exploitation de minorités, les enjeux de pouvoir ou les révolutions avortées ».

Les printemps arabes

Depuis l’éclatement des printemps arabes, cinq ans se sont écoulées. Des éclairages nous sont apportés par le regard des cinéastes, une bouffée d’oxygène...

« Parfum de printemps » de Férid Boughedir, Tunisie 2016, 1h39

Aziz « Zimu », jeune diplômé au chômage quitte son village du Sahara pour monter à Tunis en quête d’un métier. Devenu installateur de paraboles, il circule dans tous les milieux, des plus aisés aux plus démunis, des « modernistes » branchés », aux partisans du régime despotique ou aux opposants islamistes clandestins. Le Parfum de printemps, c’est une comédie dramatique qui aborde la Révolution de jasmin avec ironie.

« Le visage de Dieu », Alaoui Barham, Tunisie, 2014, 58 min

Plus qu’un retour sur la Révolution de jasmin, son film est une introspection sensible sur un parcours personnel traversé par l’histoire. Alaoui Barham filme d’abord son enfance pauvre dans le Nord Ouest de la Tunisie, dans un pays de dictature entre Bourguiba et Ben Ali. Il filme admirablement sa mère. Puis c’est sa montée à Tunis, il fréquente les milieux du théâtre et du cinéma. Enfin, c’est la révolution, la découverte de la liberté et de ses limites...

Char à l’entrée de l’Avenue Habib Bourguiba lors de la révolution des Jasmins https://commons.wikimedia.org

« Je suis le peuple », d’Anne Roussillon, France 2015, 1h51

C’est la vie d’en bas, celle d’une famille dans le village de La Jezira, près de Louksor qui a vécu les événements de la place Tahir grâce à la télévision, et le renversement de Morsi. Anne Roussillon qui a filmé cette famille, a vécu dans la famille, avait sa propre chambre, a pu gagné la confiance du père de famille Farrat, et des habitants du village. D’ascendance égyptienne, parlant l’arabe, elle évoque la vie quotidienne aux champs, la garde de moutons ou des vaches, la fabrication du pain, le ravitaillement difficile, le travail des femmes. La modernité qui entre dans la ferme avec l’appareil pour transformer le grain en farine. C’est aussi les images de la télé, l’écoute du monde et des événements du Caire. Farrat achète même une parabole pour avoir les informations de la chaîne Al Jazera.

On note aussi que les opinions de Farrat évoluent sous l’influence de la chaîne. Partisan de Mohamad Morsi, élu Président de la République, il se réjouit de voir Hosni Moubarak en prison, mais déçu, change pour se rallier au nouveau régime d’Abdel Fattah al-Sissi, qui renverse par un coup d’Etat militaire le régime des Frères et est élu président en mai 2014.

La vie quotidienne se mêle aux grands soubresauts de l’Histoire.

Homeland, (Irak année zéro) d’Abbas Fahdel, Irak, France 2015, 5h54

Film fleuve, ce documentaire est bâti comme une fiction, se compose de deux volets : Avant la chute (2h40) et Après la bataille (2h54).

Établi en France depuis les années 80-90, Abbas est retourné en Irak en 2002-2003, à Bagdad pour filmer sa famille et ses amis qui tentaient de survivre juste avant et après la guerre déclenchée par Bush contre le régime irakien. Revenu en France, Abbas attendra de monter, mixer, étalonner Homeland. Trois ans de travail pour montrer le peuple irakien dans sa vie quotidienne : nièces, neveux, en particulier Haïdar qui sera tué d’une balle perdue. Les scènes de la vie quotidienne sont restituées (faire la vaisselle à la bougie en raison des coupures d’électricité, se ravitailler, regarder les actualités à la Télé et les commenter faire la cuisine…), des moments de joie et d’espoir, avant la destruction lors de la guerre civile.

Les destructions de bâtiments, comme la radio où travaillait un membre de la famille, des ponts, d’ensembles ministériels immobiliers qui ont été systématiquement pillés, l’insécurité de certains quartiers... On pense à Berlin année zéro de Rossellini. Abbas montre l’attachement à la nation irakienne. L’Irak, « un pays aimé, perdu, retrouvé et perdu encore »...

Parmi les figures démocratiques nous avons vu les films :

Lincoln de Steven Spielberg, USA, 2012, 2h29

L’action du film se déroule en 1865 lors des quatre derniers mois de la présidence de Lincoln. La guerre civile sanglante déchire le Nord et le Sud.

Abraham Lincoln a besoin des deux tiers de voix de la Chambre des représentants pour l’adoption d’un amendement constitutionnel qui abolit l’esclavage. Le Sénat l’a déjà voté. Pour y parvenir, le Président doit s’assurer de l’appui de tous les membres du Parti Républicain et recruter 20 élus démocrates. Le film montre toutes les roueries, les tractations, les promesses de poste pour arriver à ses fins. L’acteur britannique Daniel Day-Lewis campe de manière magistrale un formidable Lincoln.

Le Président d’Yves Jeulade.

George Frêche en campagne électorale... Il est réélu brillamment le 21 mars 2010 bien que récusé par le Parti socialiste. Il est le président de la région Languedoc-Roussillon. Le réalisateur l’a suivi pendant six mois. Il fait une narration construite. Après la projection, il a répondu à plusieurs questions.

Il a eu toute latitude pour filmer pendant 50 jours. Il a refusé toute familiarité avec George Frêche, l’a filmé de biais, jamais frontalement. C’est une personnalité complexe, populiste, populaire. « Un ogre de la politique », « effrayant et attachant », menteur, cynique. Qui est montré en train de manger sur le pouce avec ses deux conseillers principaux et son équipe de campagne. Il montre du courage malgré son handicap physique -il se déplace très difficilement - il est fatigué, mais il est transfiguré lors des meetings, de la rencontre avec ses électeurs il revit, et déploie ses talents d’orateur, de tribun. On sent que c’est sa dernière campagne. Il fustige ses adversaires socialistes, comme Martine Aubry en particulier, à l’époque Première secrétaire du PS, comme la candidate du PS contre lui.

Georges Frêche a commencé sa carrière en 1973. Il n’a jamais été appelé au gouvernement par François Mitterrand. Il fait un tabac quant il s’adresse aux Pieds-noirs, aux rapatriés d’Algérie. Juriste, admirateur de l’Antiquité, notamment de Rome. Il a des caprices de César. Par exemple, la construction de statues géantes, de grands personnages du XXe siècle, a été vivement critiqué, notamment les statues de Lénine, Mao, des dictateurs… En juillet 2010, il procède à l’inauguration des statues deux mois avant sa mort… Mais il a transformé Montpellier et en a fait une grande métropole.

Accueil Jeune Public

La cinémathèque euro-régionale Institut Jean Vigo propose une action spécifique en direction des lycées et des étudiants auteur de la programmation du Festival.

Plusieurs classes de lycées de la région et les étudiants de l’Université Paul Valéry de Montpellier se sont retrouvés lors des projections et ont rencontré les invités. Ainsi notre collègue Albert Montagne est venu toute une journée avec 60 élèves de son établissement.

Le festival propose aussi aux collèges et écoles du département une programmation spéciale.

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) soutient depuis longtemps le Festival Confrontations et envisage en accord avec les organisateurs une action pédagogique.

© Hubert Tison pour Historiens & Géographes. Le 13 avril 2016. Tous droits réservés.

Annexe

Lectures

Catalogue du Festival Confrontation 52, 2016, 40 pages. Il comprend le programme des projections des tables rondes, l’index des films présentés, des analyses de chaque film.

Un très bon numéro de l’hebdomadaire Le travailleur Catalan . 50 ans de Confrontation, mars 2015, 3 euros

Au sommaire :
  • « Le cinéma comporte une dimension politique » avec Jean-Louis Comolli ;
  • « Histoir(e)s de Confrontation » entretien croisé avec Alain Loussouarn, directeur de Confrontation et Michel Cadé, président de l’Institut Jean Vigo,
  • « Comme un parfum de nostalgie, souvenirs des années 70 et des années 2000 »
  • « Des passerelles » avec le TC, les relations entre Confrontation et le Travailleur catalan,
  • « Vivre sa passion jusqu’au bout » Le souvenir de Samuel Lachize ;
  • « Centre de ressources et lieu mémoire » : Petit Précis d’histoire de l’Institut Jean Vigo ; cinémathèque Eurorégionale ; L’école fait cinéma, entretien avec Sylvie Sidon ; chargée des secteurs formation et publications ; Séquence ciné-club Rencontre avec Chantal Marchon responsable du ciné-club ; Quelques souvenirs forts parmi tant d’autres (Les souvenirs de Renée-Lise Gomez, directrice administrative)...

Le Travailleur Catalan
44, avenue de Prades 66000 Perpignan
Tel/ 04 68 67 00 88

Et une revue :

Cinéma, Droit et politique

Ce numéro original rassemble des spécialistes français et étrangers du droit et de la science politique et tente de relever quelques-uns des mythes et des mythologies politico-juridiques véhiculées par le 7e art.
Cinéma, droit et politique, éditions Charles Corlet, 2016, 205 pages, prix 24 euros.

Pour toute commande : Editions Charles Corlet, Département Cinéaction, ZI rue Maximilien-Vox-BP 86 - 14110 Condé-sur-Noireau

Sites internet :

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 13/04/2016. Tous droits réservés.

Notes

[1Secrétaire général de l’APHG, Directeur de la rédaction de la revue Historiens & Géographes.