Controverse sur les causes de la Grande Guerre Sur les origines du conflit de la Grande Guerre : analyse critique du livre de Christopher Clark « Les somnambules », Flammarion, 2014

- [Télécharger l'article au format PDF]

Par Gerd Krumeich [1]

Le livre de l’historien australien qui enseigne à Londres a été réédité 11 fois en Allemagne en 6 mois. Ses conférences sont très suivies. [2]
L’historien Gerd Krumeich, grand spécialiste de la Grande Guerre, Professeur émérite à l’université de Düsseldorff, a accepté que la revue « Historiens et Géographes » publie dans sa version numérique cet article critique qui est paru dans la revue pédagogique pour les enseignants allemands « Geschichte für heute » en mars 2014.

Gerd Krumeich a publié un livre « Juli 1914, Eine Bilanz », Schoeningh, 2013 en réponse aux thèses de Clark qui atténue les responsabilités allemandes dans le conflit et charge les Serbes, les Russes et les Français.
Son dernier ouvrage « Le feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ? » Belin, octobre 2014, 300 pages, souligne au contraire les responsabilités allemandes dans le déclenchement du conflit.

Nous remercions vivement notre collègue François Pature, Professeur d’allemand (H) à Orléans pour avoir assuré la traduction de ce texte.

Depuis Les Bienveillantes de Jonathan Litell en 2008, il n’y a pas eu sur le marché du livre d’histoire, en Allemagne, autant de battage médiatique qu’aujourd’hui autour des Somnambules de Christopher Clark, un livre sur l’Europe de l’avant Première Guerre mondiale et son cheminement jusqu’à la « Grande Guerre ». Au contraire de la Grande Bretagne, de la France, du Canada, des États-Unis, de la Belgique, etc., en Allemagne, la Première Guerre mondiale n’est, habituellement, pas ressentie comme un jalon important de l’histoire proprement nationale. Le souvenir des morts de la guerre mondiale n’y est pas le même que dans les autres nations. Peu d’Allemands se rendent sur les champs de bataille, à l’Est ou à l’Ouest. Chez nous, on perçoit la plupart du temps la guerre mondiale comme un événement important de l’histoire de l’Humanité, mais pas comme partie intégrante de notre propre histoire. S’il émerge une relation d’identité, c’est tout au plus dans l’expression « Guerre de 30 ans » de 1914 à 1945, quand la Première Guerre mondiale est en effet considérée comme le début de l’Âge Totalitaire, de l’Âge de la tuerie de masse de millions de personnes. Mais est-ce vraiment exact ? N’y aurait-il pas là, pour ainsi dire sous-jacent, préconscient, un besoin émotionnel et intellectuel d’explication ? C’est la question qu’on aimerait poser au vu de l’énorme écho que le livre de Clark a provoqué en Allemagne (beaucoup plus qu’en Grande-Bretagne ou aux États-Unis). Des milliers de gens se pressent aux présentations très professionnelles organisées par son éditeur, peu importe que ce soit à Berlin, à Munich ou Düsseldorf. Salle comble. Comment cela se fait-il ? À mes yeux, cet emballement vraiment digne d’attention montre que, d’une certaine façon, la société allemande souffre encore beaucoup d’une perte de continuité, d’une plaie non cicatrisée, que ce livre promet de guérir.

Cela commence par le titre. Les Somnambules ne rend certes pas exactement le contenu du livre dans lequel, en fait, tous les hommes politiques, se sont très consciemment et avec détermination, attachés à déclencher l’« incendie mondial », mais de façon intéressante, les Allemands et les Autrichiens moins que les autres... Or le titre suggère une charitable répétition de la vieille expression réconciliatrice due à David Lloyd George dans les années 1930, suivant laquelle les grandes puissances auraient toutes inconsciemment « glissé » du bord du chaudron de sorcière dans la guerre. C’est aussi, et ce malgré toutes les dévastations matérielles et intellectuelles, la formule grâce à laquelle a été cimenté le rapprochement franco-allemand après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. L’accord de 1953 entre les associations d’historiens allemands et français, selon lequel on ne peut reprocher à aucune nation d’avoir intentionnellement déclenché la Première Guerre mondiale, a eu un effet apaisant, surtout pour la conscience des Allemands. [3]

Puis, dans les années 1960, a eu lieu la « Controverse Fischer ». Avec son livre Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale paru en 1961, l’historien hambourgeois Fritz Fischer a provoqué un scandale dont l’écho a duré plus de vingt ans. De nouveau on a discuté si l’Allemagne n’avait pas sciemment déclenché cette guerre afin de réaliser ses buts impérialistes ainsi que l’affirmaient Fischer et beaucoup de ses élèves et de ses partisans. La controverse a complètement bouleversé le contenu des manuels scolaires : aucun manuel ne doute plus aujourd’hui du fait que, au cours de la crise de juillet, les Allemands ont, de façon pour le moins irresponsable, placé le bouton sur la détente qui allait déclencher l’explosion. Sans contredit – la chose est claire elle aussi – non par avidité impérialiste, mais parce qu’ils croyaient être « encerclés » par des puissances ennemies et qu’ils craignaient de se retrouver rapidement impuissants entre une Russie devenue indomptable et son allié français. C’est pourquoi, lors de la crise de juillet, on a « testé » la volonté de guerre des autres, suivant la devise « mieux vaut maintenant que plus tard » comme Moltke, Guillaume II, Bethmann-Hollweg et tutti quanti le répétaient presque sans cesse.
Depuis vingt ans on vivait très bien avec cette thèse.

Voici que paraît le livre de Clark, qui, dans son titre, reprend la vieille thèse du « glissement » et veut cependant fortement relativiser la culpabilité allemande à la guerre. La Frankfurter Allgemeine Zeitung a trouvé une très belle image pour illustrer le thème des « somnambules » : cinq poids-lourds roulent à grande vitesse sur cinq routes menant à un carrefour, chaque conducteur tente, par téléphone portable, de convaincre les autres de ralentir et d’accorder la priorité. On crie, on agite les mains, mais personne ne veut freiner, ce qui fait que finalement tous entrent en collision dans une gigantesque explosion.
De fait, le livre de Clark est bien structuré ainsi, et il est possible qu’il ait exactement voulu démontrer le processus de cette course les uns vers les autres. Sa description des années d’avant-guerre, du développement de la diplomatie, des alliances, des aspirations impérialistes, tout semble vouloir y conduire.
Pratiquement, personne n’égale la connaissance des langues européennes et des archives qu’a Christopher Clark. Il va évidemment de soi qu’il cite des documents d’origine anglaise, française et allemande aussi bien que russe ou serbe. Le tout sur un ton agréablement pondéré, jamais ni démonstratif ni pontifiant, mais d’une façon qui invite le lecteur à mener sa propre réflexion.
Se fondant sur – on aimerait dire – toutes les sources, avec une connaissance renversante et une juste évaluation d’une littérature secondaire dont il n’est plus possible d’avoir une vue d’ensemble, Clark montre comment les puissances se sont alliées, quelle place y occupaient les accords militaires, comment on est arrivé à une constellation dans laquelle elles se sont toutes senties agressées et contraintes de s’armer démesurément et de rendre les alliances pour ainsi dire « étanches ». Sous cet aspect, le chancelier allemand Bethmann-Hollweg ne se distingue que par des nuances personnelles de ses homologues en France ou en Russie, Poincaré et Sasonov. Clark montre inexorablement que les grandes puissances ont mené leur politique en suivant leurs propres intérêts, et qu’au fond aucun homme d’Etat ne s’est préoccupé de savoir ni comment cette politique serait « reçue » par l’adversaire, ni quelles réactions elle provoquerait. Ainsi les Allemands avaient-ils une peur énorme d’une Russie devenant économiquement et militairement surpuissante, que l’on ne percevait au fond que comme un « rouleau compresseur » destructeur qui écraserait tout si on ne lui mettait rapidement des limites. Mais chez les autres puissances, l’image qu’elles se faisaient de la situation était tout à fait aussi phobique, si bien qu’il n’était vraiment besoin que d’une étincelle pour faire exploser l’ensemble du système de grandes puissances et d’alliances en Europe.

Cette étincelle, ce sont les révolutionnaires serbes qui l’ont lancée. Recourant à l’histoire de l’ensemble du conflit entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie, Clark décrit avec une grande clarté la préparation de l’attentat. Il admet pour principe que le gouvernement serbe en était assez exactement informé et n’a pas fait assez pour l’empêcher. Sur ce point, on peut toutefois être sceptique, la preuve n’en a pas été apportée. Sa description de la Serbie et de sa relation à l’Autriche-Hongrie est en général à mes yeux le point le plus faible du livre. Faisant, déjà à l’époque, preuve d’une brutalité et d’une cruauté énormes, les Serbes sont pour lui au fond les méchants de cet avant-guerre et l’Autriche-Hongrie était en droit de se défendre face à eux.
Ce présupposé serbophobe amène dans les détails à quelques prises de position à propos desquelles on ne peut que tiquer lorsqu’on connaît les documents. Par exemple, on cherche en vain le fait pourtant clair que les Autrichiens voulaient d’emblée la guerre, raison pour laquelle ils ont consciemment posé aux Serbes un ultimatum inacceptable. Lorsque, aujourd’hui, Clark veut nous expliquer que l’ultimatum n’était pas si grave et que la réponse des Serbes, intelligente et depuis 100 ans objet de louanges, n’était en fait rien d’autre qu’une indigne finasserie, ce qui saute là aux yeux est un préjugé simplement difficile à expliquer. Quand enfin, on lit que seul « un télégramme de Saint-Pétersbourg » aurait amené les Serbes à s’opposer aux Autrichiens, ce n’est là aussi qu’une grossière déformation des faits. « Un télégramme de Saint-Pétersbourg » ? Oui certes, or il n’émanait pas des Russes, mais de l’ambassadeur serbe et disait simplement que, face à l’ultimatum autrichien à la Serbie, les Russes commençaient à prendre des mesures de préparation militaire (ce que les autres puissances faisaient déjà aussi à cette date). Clark insinue donc une responsabilité particulière des Russes. Les Français ne sont pas mieux lotis non plus : Poincaré et son ambassadeur à Saint-Pétersbourg Paléologue, sont de véritables bellicistes, alors que, ayant lu la littérature émanant de la recherche, Clark devrait mieux connaître ce point. Par contraste, les acteurs allemands de la crise de juillet restent étrangement inconsistants : la description de Bethmann-Hollweg, le chancelier est certes très précise et haute en relief. Mais sa présentation concrète minimise l’aspect belliciste de sa politique du risque. Clark ne perçoit pas non plus que, contrairement à ce que suggère le mot, la prétendue « politique de localisation » du gouvernement allemand ne tendait pas véritablement vers l’apaisement. « Localiser » un conflit signifie en effet, communément, vouloir en empêcher l’extension incontrôlée. Mais l’intraitable exigence allemande de limiter le conflit aux seules Autriche-Hongrie et Serbie, son attention à ce que aucune autre puissance n’interfère dans le règlement de comptes de l’empire des Habsbourgs avec la Serbie, a en fait été son plus grand raté. Bethmann-Hollweg, l’empereur, Jagow, le ministre des affaires étrangères : tous suivaient ce plan pour la raison que, soit cette localisation réussissait et le dangereux foyer serbe était éliminé pour longtemps. Soit il échouait, la Russie s’en mêlait, les alliances commençaient à « jouer » : il valait alors mieux que la guerre éclate maintenant, quand l’Allemagne pouvait encore espérer être militairement plus forte que la Russie et la France. La Russie s’est effectivement immiscée, elle ne voulait ni ne pouvait permettre que la petite nation slave soit entraînée dans la guerre sous les yeux de son protecteur traditionnel. La Russie a donc effectivement mobilisé la première, ainsi l’Allemagne était-elle contrainte de mobiliser à son tour. Mais ce test de la volonté de guerre des Russes n’était pas un véritable test, seulement une selffullfilling profecy [4] – telle est du moins mon opinion, fondée sur les sources, en opposition à Clark qui minimise la décision allemande de recourir à la guerre.

Il faut encore mentionner une seconde lacune dans ce livre si « fort » sous beaucoup d’aspects, à savoir le manque d’une discussion sur les représentations qu’on se faisait alors de la guerre. Quelles étaient, en fait, à cette époque les attentes face à la guerre ? Dans quelle mesure comprenait-on encore réellement la guerre comme un légitime moyen de la politique, comme sa continuation « en employant d’autres moyens » (Clausewitz) ? Assurément, on a parlé dès avant 1914 de l’horreur d’une guerre entre les grandes puissances. August Bebel, le chef de la social-démocratie allemande, prévoyait certes très justement que la future guerre allait « anéantir la fleur de la population masculine en Europe » et coûterait bien 10 millions de morts. Il est finalement bien arrivé ce « patatrac » [5], cette grande catastrophe, contre laquelle Bebel avait mis en garde en 1911. Mais pas un seul des hommes d’État aux commandes ne se serait comporté de façon aussi somnambule ou rêveuse qu’il ne l’a fait en juillet 1914 si, dès 1914, il avait su ce que seraient Verdun ou la Somme en 1916. On pensait cavalerie, charge à la baïonnette et engagement court – les Allemands n’avaient provisionné de munitions que pour une guerre jusqu’en octobre 1914 – on devait de nouveau fêter Noël à la maison. Dans l’analyse de la mise en place des décisions des « somnambules » de 1914, il aurait absolument fallu intégrer cet arrière-plan à leur pensée et leurs prévisions.

En résumé : Le livre de Clark est une très considérable performance historiographique. Une combinaison bien réussie d’analyse de sources et de présentation historique dont le détail et le luxe de couleurs invitent à lire et lire encore.
Mais à mes yeux reste l’arrière-goût d’une partialité qui parvient, certes, à remettre quelques anciens mythes de façon productive en question, mais ne renouvelle nullement de façon renversante l’état de la recherche sur la crise de juillet.

© Gerd Krumeich - 2014.

© Traduction M. François Pature-Maury pour Historiens & Géographes. Tous droits réservés, 23 décembre 2014.

Notes

[1Professeur d’Histoire contemporaine (H) à l’université de Düsseldorf (Allemagne). Traduit de l’allemand par François Pature.

[2Christopher CLARK, Les Somnambules, Eté 1914 comment l’Europe a marché vers la guerre ? Flammarion, 2013, 668 pages, 2013.

[3Cf. « Accord franco-allemand sur les questions litigieuses de l’histoire européenne » ? Modèle de révision des manuels scolaires Publié dans le Bulletin de la Société des Professeurs d’Histoire et de Géographie (SPHG, aujourd’hui APHG, NDLR), 1953 et dans la revue Internationals Jahrbuch für Geschichtsunterricht, 1953.

[4Une prédiction ayant elle-même engendré sa propre réalisation.

[5En allemand : Kladderadatsch, qui a aussi été le titre d’un journal satirique.