Dans l’ombre du Reich, Enquêtes sur le traumatisme allemand Compte-rendu de la rédaction

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Gitta Sereny, Dans l’ombre du Reich, Enquêtes sur le traumatisme allemand (1938-2001), traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj [1], Plein Jour, 2016, 521 pages, 24,50 euros.

Plus de 70 ans après les faits, le nazisme, la collaboration, la Résistance et le génocide habitent encore notre mémoire collective. A ce titre, ils constituent des enjeux politiques forts pour nos sociétés nationale et européenne. Car le passé - qui ne passe pas, pour reprendre le titre d’un livre qui marqua naguère son époque [2] - vit toujours dans notre présent et conditionne en grande partie notre futur.

Gitta Sereny n’avait que treize ans lorsque, au hasard d’une panne de train, elle se retrouva plongée en plein congrès de Nuremberg, et elle en atteignait presque quatre-vingts lorsqu’elle interrogea la dernière secrétaire d’Adolf Hitler sur son maître pour le reportage qui conclut son livre. Entre ces deux moments, la journaliste passa son existence entière à observer le nazisme sous toutes ses formes et sous tous ses effets.

Elle le fit d’abord, comme témoin direct : à Vienne, sa ville natale, où elle protesta, en 1938, contre les violences qu’elle vit infliger aux juifs avant de quitter le pays et de rejoindre deux ans plus tard la Résistance française, mais aussi dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre où elle participa, comme assistante sociale, à la douloureuse recherche des enfants que les nazis avaient volés dans toute l’Europe afin de les rendre à leurs parents. Pendant tout le demi-siècle suivant, elle mesura les marques que le nazisme avait laissées chez ses anciens acteurs et dans une société allemande où, selon ses propres mots, « la dénazification [avait] été une farce ». Ce furent alors les grandes enquêtes et les grands portraits qui établirent sa notoriété.

D’abord et celui de Franz Stangl, le commandant de Treblinka - mais aussi, précédemment, du centre d’euthanasie d’Hartheim - qu’elle alla rencontrer dans sa prison allemande et qui, à l’occasion d’un de leurs entretiens, s’épancha sur les cadres de l’usine Volkswagen où il travaillait au Brésil avant d’avoir été arrêté : « Il fallait voir la bêtise de certains pour y croire. Parfois, cela me mettait hors de moi. Il y avait des idiots parmi eux... des abrutis. Souvent, je ne mâchais pas mes mots, je leur disais ma façon de penser. Bon Dieu, vous, l’euthanasie, vous y avez échappé, hein ? et je racontais à ma femme en rentrant chez moi : Ces crétins, l’euthanasie, ils sont passés à travers. » Tueur un jour, tueur toujours...

Ce fut ensuite le portrait d’Albert Speer, individu à l’humanité tout aussi dégradée par le nazisme que Stangl, mais bien plus complexe et intelligent ; ou encore celui de John Demjanjuk, le frustre gardien de Sobibor dont Gitta Sereny retraça l’histoire des différents procès. Pour ces criminels si différents, mais si compromis, chacun à son niveau, dans l’entreprise de mort nazie, l’auteur pose les questions fondamentales de la responsabilité individuelle ; du mensonge et de la culpabilité. Ces mêmes questions hantent également, dans les autres enquêtes recueillies ici, les enfants et les parents des hiérarques du régime. Elles hantent aussi les générations successives de jeunes, et au-delà, toute la société allemande qui - nous pouvons en être certains - se les posera encore pendant longtemps.

Voir en ligne la notice de l’ouvrage sur le site de l’éditeur

© Franck Schwab, Le Patriote Résistant (Revue mensuelle de la Fédération Nationale Déportés et Internes Résistants et Patriotes, créé en 1946) n° 909 - juin 2016, p. 19. Tous droits réservés. Avec l’aimable autorisation de la Rédaction.

© Les services de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes. Tous droits réservés. 5 juillet 2016.

Création de la couverture : Anton Jeudi.
Photographie : Unter den Linden, Berlin, 1937 (D. R.).

Notes

[1L’ouvrage est sorti en 2000, jamais traduit en français jusqu’alors. NDLR.

[2Eric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, éditions Fayard, 1994.