Déboulonner les statues « reste une victoire à la Pyrrhus, un acte purement symbolique » Tribune

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Déboulonner les statues « reste une victoire à la Pyrrhus, un acte purement symbolique »

Par Marie-Louise Ryback Jansen [1] et Steven Stegers. [2]

La Rédaction du site internet national et de la revue Historiens & Géographes publie une série de tribunes libres afin d’ouvrir le débat dans le cadre des réflexions de la communauté éducative. Ces textes proposent des points de vue, des analyses qui appellent à la discussion. Ils n’engagent ni l’association ni la Rédaction.

La tribune ci-dessous a été donnée à l’APHG par le comité exécutif d’Euroclio. Elle a d’abord été publiée dans le journal Le Monde, le 15 juin 2020.

L’APHG est membre fondateur de l’association EUROCLIO [3], et s’est engagée plus fortement depuis 2015 dans ses projets. Il s’agit d’une association de professeurs européens, basée à La Haye, aux Pays-Bas, et dont le but est la construction d’une histoire européenne, comparée et globale, élaborée par des professeurs de différents pays européens réunis autour de projets thématiques ponctuels. Ces projets servent un autre objectif, celui d’abonder en ressources documentaires et pédagogiques le site Historiana [4], en anglais, destiné à tous les collègues européens. L’équipe d’Euroclio assure la coordination et la réalisation technique.

Le retrait symbolique de certaines statues ne suffit pas à effacer les griefs qui divisent une société, soulignent les historiens Marie-Louise Ryback Jansen et Steven Stegers.

Un mouvement « monumental » secoue le monde. La mort de George Floyd et l’indignation générale du public face au racisme systémique et à la brutalité policière ont provoqué la dégradation, le renversement ou le piétinement de statues qui, jusqu’alors, se fondaient dans le paysage pour le commun des mortels.

Le déboulonnage, le 7 juin à Bristol (Royaume-Uni), de la statue d’Edward Colston, négociant négrier du XVIIIe siècle, traînée dans les rues et jetée dans les eaux du port par des manifestants, en est un exemple parmi d’autres. Ces actes semblent avoir mis fin à des années de débat à propos de ces statues – elles doivent tomber. Mais est-ce la mesure la plus efficace pour atteindre les objectifs recherchés par les manifestants ?

Peu après la destitution de Colston, un manifestant, à Oxford, a laissé un panneau sur les portes de l’Oriel College sur lequel on pouvait lire, à propos de Cecil Rhodes (1853-1902), donateur de cet établissement et homme d’affaires, mais surtout colonisateur britannique et créateur de la firme diamantaire De Beers, « Rhodes, you’re next » – « Rhodes, tu es le prochain ».

Racisme, impérialisme, colonialisme

Au moment où nous écrivons ces lignes, des milliers de manifestants réclament la chute de sa statue. Aux Etats-Unis, à Richmond (Virginie), nous avons été témoins, le 9 juin, de l’incendie de la statue de Christophe Colomb, qui a ensuite été jetée dans un lac par des manifestants qui lui reprochent d’avoir ouvert la voie au génocide des Amérindiens.

Le caractère transnational et le large impact du message véhiculé par ce mouvement sont clairs. Les protestations ont touché de nombreux pays ayant une histoire liée au racisme, à l’impérialisme et au colonialisme, à travers des personnages tels que Cecil Rhodes – encore – en Afrique du Sud, l’explorateur James Cook (1728-1779) en Australie, le roi Léopold II (1835-1909) en Belgique, les dirigeants ou généraux confédérés aux Etats-Unis, pour n’en citer que quelques-uns.

Beaucoup de ces figures glorifiées dans la pierre l’ont été pour leurs actions héroïques, pour leur philanthropie ou d’autres réalisations. Ces personnages sont honorés pour les conquêtes et les richesses qu’ils ont apportées à leur pays, mais sans jamais tenir compte des injustices et des violations des droits de l’homme qu’ils ont commises et qui sont longtemps restées camouflées, mais pas pour tout le monde.

Pour beaucoup, ces statues symbolisent les profondes inégalités systémiques et structurelles enracinées dans les héritages historiques de l’esclavage, du racisme, du colonialisme et de l’impérialisme. De toutes les mesures qui peuvent être prises pour protester contre ces statues controversées, l’enlèvement et la destruction sont les plus extrêmes.

Joséphine Bonaparte décapitée

Mais il existe aussi des remèdes in situ qui facilitent d’importantes discussions éducatives et contribuent à la sensibilisation aux méfaits historiques. Les plaques apposées sur les monuments, d’autres éléments additifs ou même des « contre-monuments » peuvent servir à contextualiser les héritages historiques, en favorisant le débat et la discussion.

La statue de Joséphine Bonaparte (1763-1814) en Martinique, érigée en 1859 en l’honneur de l’impératrice française dans son pays natal, a été décapitée plusieurs fois au cours des dernières décennies pour ses actions présumées visant à convaincre Napoléon de rétablir l’esclavage. Elle reste aujourd’hui sans tête et éclaboussée de peinture rouge, symbole de la culpabilité de la France dans la traite des esclaves.

Au Paraguay, une statue du dictateur Alfredo Stroessner (1912-2006), dont le règne de terreur a duré de 1954 à 1989, a été écrasée en un énorme bloc, visage et mains visibles, et réinstallée sur la place des Disparus [à Asunción, la capitale du pays], en souvenir de ses crimes passés. Parmi d’autres mesures possibles, on peut citer le déplacement des statues dans les musées et l’utilisation de panneaux explicatifs, d’images et de vidéos pour les présenter.

Cependant, de telles mesures peuvent sembler insuffisantes pour les personnes indignées par les exécutions extrajudiciaires, la brutalité policière et le racisme. Qu’est-ce que la destruction de la pierre par rapport à la destruction de la vie ? L’enlèvement d’une statue peut sembler être le seul acte approprié à la gravité des crimes commis.

Rappeler les injustices passées

A long terme, cependant, la question demeure : qu’est-ce que l’enlèvement ou l’effacement d’une statue ou d’un monument accomplit ? Cela n’atténue pas les griefs sous-jacents qui divisent une société. Sans changements structurels dans les systèmes judiciaires, policiers, sociaux et éducatifs, l’enlèvement sera une victoire à la Pyrrhus, un acte purement symbolique.

Lorsque la statue aura disparu, comment rappellerons-nous au public les injustices passées et les problèmes connexes et omniprésents qui subsistent ? Ceux qui ont souffert de torts flagrants et leurs descendants réclament une justice réparatrice. Lorsque leurs voix ne sont pas entendues, ils protestent et dirigent leur douleur vers les représentations symboliques de leur traumatisme – les figures placées par la société sur des piédestaux. Le fait que ces manifestants ont été rejoints par des alliés en dehors de leurs communautés respectives donne l’espoir qu’un changement plus durable puisse être obtenu.

Les éducateurs, les militants de la société civile et les dirigeants communautaires ont chacun la responsabilité de sensibiliser et de faciliter une discussion ouverte et un débat public sur les héritages historiques contestés. En tant qu’éducateurs, nous savons que l’histoire n’est pas confinée aux salles de classe. Les événements actuels nous donnent une occasion précieuse de montrer à nos élèves que l’histoire et la façon dont nous choisissons de la conserver ne consistent pas à mémoriser des dates et des noms, mais plutôt à suivre un processus évolutif qui a un impact sur nos vies d’une manière qui compte vraiment.

Se refuser à enseigner le passé selon des perspectives multiples et de manière inclusive risque d’étouffer des voix précieuses, d’entretenir des tensions et de donner à une partie de la population le sentiment que son seul recours est de supprimer les manifestations tangibles d’une histoire « blanchie ». Nous ne pouvons pas continuer de la sorte.

© Marie-Louise Ryback Jansen (Directrice du projet « Contested Histories », Institute for Historical Justice and Reconciliation, La Haye, Pays-Bas) et Steven Stegers (Directeur exécutif d’EuroClio, association européenne de professeurs d’histoire).

Texte original en anglais

Who will deal with the real issues once the statues are out of sight ?

"This week, activists in Europe and the United States attacked statues of historical figures because they are seen as colonialists, imperialists, slave-traders, and racists. Will these symbolic acts result in the structural and systematic changes that are needed ?

Steven Stegers, Marie-Louise Ryback-Jansen, 10 June 2020, The Hague/Berlin.

A monumental movement is sweeping the world. Sparked by the death of George Floyd and propelled by widespread public outrage at systemic racism and police brutality, statues that blended into the scenery for the average person have been vandalized, toppled, stomped on, and – in the case of Bristol’s Colston statue – dragged through the streets and dumped into the harbor. These acts appear to have brought years of debate about these statues to an abrupt conclusion – they must fall. But is this the most effective measure to achieve the aims protesters are seeking ?

Soon after the removal of Colston, a protester left a sign on the doors of Oxford’s Oriel College that read « Rhodes, You’re Next ». Thousands of protesters are demanding its fall as we write this piece. In Virginia, we witnessed the statue of Columbus set alight and thrown into a lake. The transnational nature and broad applicability of the movement’s message are clear. Related protests have touched numerous countries with a history of racism, imperialism, and colonialism – Cecil Rhodes in South Africa, James Cook in Australia, Leopold II in Belgium, Columbus in Argentina, and Confederate monuments in the United States, to name just a few.

Many of these figures glorified in stone were heralded for their heroic actions, philanthropy, or other accomplishments without acknowledgment of the human rights violations committed in achieving these deeds. Erected to honour the conquests and wealth that brought their countries and themselves fame, the injustices these “heroes” committed remained for most of their tenure camouflaged, but not for everyone. For many, these statues symbolize the deep systemic and structural inequalities rooted in historical legacies of slavery, racism, colonialism, and imperialism.

Of all the measures that can be taken to protest controversial statues, removal and destruction are the most extreme. There are in situ remedies that facilitate important educational discussions and contribute to awareness raising of historical wrongdoings. Placarding, additive elements, or counter monuments can serve to contextualize historical legacies, fostering debate and discussion. The statue of Josephine Bonaparte in Martinique, erected in 1859 to honour the French empress in her native land, has been decapitated several times over the last decades for her alleged actions to convince Napoleon to re-instate slavery. She now remains headless and splattered with red paint as a symbol of France’s culpability in the slave-trade. In 1956, during a revolution in Hungary, 100,000+ protesters destroyed a famous statue of Joseph Stalin, leaving only his giant boots. A monument to these empty boots now stands in the Memento Statue Park in Budapest as a reminder of Soviet occupation. In Paraguay, a statue of Alfredo Stroessner, whose vicious reign of terror lasted from 1954 to 1989, has been crushed into a huge block, face and hands visible, in the place where the original once stood as a reminder of the crimes he committed. Additional remedies include moving statues to museums and including protest signs, images, and videos for display in an exhibition.

Such measures, however, may not feel sufficient for those outraged by extrajudicial killing, police brutality, and systemic racism against Black people. What is the destruction of stone when compared to destruction of life ? The removal of a statue may appear to be the only act that does justice to the severity of the situation.

There are also those not part of the movement who have chosen to remove statues preemptively. Violating Alabama state law intended to protect memorials, the cities of Mobile and Birmingham have taken down Confederate monuments. The University of Alabama has removed plaques honoring students who served in the Confederate Army and released a statement saying they “will be placed at a more appropriate historical setting”. In Virginia, the removal of a slave auction block and the infamous Robert E. Lee in Richmond is underway.

Other policy-makers have chosen not to make ad-hoc decisions and opted for research and consultations on how to deal with contentious monuments. We applaud Mayor Sadiq Khan in London and the authorities in England, Scotland, and Wales who decided to form commissions to appraise monuments in their cities or regions. A consultative process with a clear mandate that includes representatives from aggrieved groups can contribute to greater social cohesiveness.

In the long-term, the question remains : what does the removal or erasure of a statue or monument accomplish ? It does not alleviate the underlying grievances dividing a society. Without structural changes in justice, policing, social, and educational systems, removal will be a Pyrrhic victory, a purely symbolic act. When the statue is gone, how will we remind the public of past injustices and the connected, pervasive issues that remain ? In contrast to the statues that were partially removed, there is nothing to remind people who visit the University of Cape Town of the issues raised by the #RhodesMustFall movement. Whenever a statue is removed, the question should be asked, what should be put in its place ?

There are more than 80 cases in Europe, Africa, Asia, Australia and the Americas of contested histories related to the legacy of colonialism, imperialism, slavery, and racism and an equal number that deal with the legacies of fascism, communism, genocide, human rights violations, sectarian violence, and authoritarian regimes.

Those who suffered from egregious wrongs and their descendants are calling for restorative justice. When their voices remain unheard, they will protest and direct their pain towards the symbolic representations of their trauma – the figures we have placed on pedestals. The fact that these protesters were joined by allies outside their communities this week, gives hope that more sustainable change can be achieved.

Educators, civil society activists, and community leaders each have a responsibility to raise awareness and facilitate open discussion and public debate about contested historical legacies. We, as educators, know that history is not confined to classrooms. Current events provide us with a valuable opportunity to show our students that history and the way we choose to remember it is not about memorizing dates and names, rather it is an evolving process that impacts our lives in ways that truly matter. Failing to teach the past in a multiperspective and inclusive manner will contribute to the silencing of invaluable voices, foment unrest, and leave marginalized members of the public feeling their only recourse is to remove tangible manifestations of whitewashed history. We cannot continue on in this way".

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 18/06/2020.

Notes

[1Directrice du projet « Contested Histories », Institute for Historical Justice and Reconciliation, La Haye, Pays-Bas.

[2Directeur exécutif d’EuroClio association européenne de professeurs d’histoire.

[3EUROCLIO, the European Association of History Educators, established in 1992, supports the development of responsible and innovative history, citizenship and heritage education by promoting critical thinking, mutual respect, peace, stability and democracy. The Association advocates a sound use of history and heritage education towards the building and deepening of democratic societies, connecting professionals across boundaries of countries, ethnicities and religions. It seeks to enhance the quality of history and citizenship education through capacity building for educators and producing and implementing innovative teaching tools. In 2013, EUROCLIO represents 68 independent and volunteer History heritage and citizenship Educators’ Associations and related Institutes from 45 mostly European countries and reaches out to a network of at least 25.000 history, heritage and citizenship educators. In their daily work they contact up to 5.000.000 students and pupils per year. Website : http://euroclio.eu/