ÉDITORIAL : Bâtisses en péril, chantiers à mener Historiens & Géographes n° 446 (parution le 31/05/2019)

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Par Franck Collard. [1]

Bâtisses en péril, chantiers à mener.

Le moral des historiens-géographes est décidément bien éprouvé ces derniers temps. En plus des dégâts de tous ordres consécutifs aux « actes » répétés de samedi en samedi d’une tragi-comédie interminable, ils voient s’édifier une nouvelle usine à gaz conçue rue de Grenelle et se consumer Notre-Dame de Paris. Heureusement, la vieille maison APHG tient sur ses fondations mais son existence séculaire et la solidité de ses structures n’en font pas un monument plus pérenne que l’airain. Beaucoup de chantiers sont en cours pour le rénover et le consolider, et cela demande, comme l’édification des cathédrales, patience, enthousiasme et investissement collectif.

Monuments matériels et mémoriels à éclairer

Il n’est pas une semaine sans que l’actualité, le plus souvent hélas malheureuse, ne requière l’éclairage de nos disciplines et ne mette donc en évidence la nécessité de leur bon enseignement afin d’éclairer les esprits et de les détourner des fabricants d’émotions comme des diffuseurs de fake news. Pour comprendre, il faut savoir et connaître, pas seulement disposer sur son portable des informations en vrac que débitent des sites parfois mal intentionnés. Quand il revient à nos oreilles que, dans tel stage de formation de l’Éducation nationale, il a été péremptoirement signifié aux professeurs qu’ils n’étaient plus là pour transmettre la connaissance, disponible à volonté sur la toile, mais seulement pour mettre les élèves en position de l’acquérir, de préférence de manière ludique, on frémit. La pensée magique a bien survécu, le premier âge d’Auguste Comte n’est pas aboli. Distribuez les tablettes mises sans discernement à la disposition des établissements par les conseils régionaux, allumez les écrans, ne jurez que par le numérique, « inversez » le cours, et l’échec scolaire s’évaporera, sans autre effort.

Mais revenons de la fable à l’histoire. Ces derniers temps, l’APHG a été souvent sollicitée pour éclairer divers points d’actualité. C’est le signe qu’elle demeure une référence de réflexion et de pondération dans un monde « émoticônique » de l’instant et de l’instinct. Si nos interlocuteurs pressés de la presse et des médias audio-visuels n’ont pas toujours la patience de nous laisser aller au bout de nos raisonnements ni la capacité de retenir l’important et de laisser le superflu, ils témoignent au moins d’un réflexe sain : demander l’expertise des experts, pourvus ex officio du sens de l’explication et de la vertu de clarté.

Trois événements récents l’ont vérifié. Le plus frappant, l’incendie de la cathédrale de Paris, a permis l’expression salutaire d’une parole historienne sachant ancrer le monument dévasté dans une longue histoire au lieu de borner l’horizon au consumérisme touristique si présent dans l’esprit des décideurs. Parler de Paris 1163 plutôt que de Paris 2024, le repère obsessionnel des adeptes de la marchandisation du temple, a permis de faire un peu d’histoire médiévale – cela ne consolera certes personne de sa quasi disparition du nouveau programme de seconde –, de comprendre que l’érection de la bâtisse sourdait d’un dynamisme et d’une ferveur bien étrangères à nos temps pessimistes et bien éloignés des représentations caricaturales du Moyen Âge. Cela a permis aussi de rappeler que si puissantes qu’aient été les œuvres de fiction mettant en scène le vaisseau de l’Île de la Cité, il est impossible de réduire Notre-Dame au roman hugolien et à ses adaptations cinématographiques, sans parler des comédies musicales, des dessins animés et des jeux vidéo qui font écran plus qu’ils ne donnent accès à cette merveille de l’architecture gothique qui parle d’elle-même aux esprits bien formés. Sa reconstruction puissamment aidée par la richesse privée – variante customisée de la pieuse aumône – va nourrir des débats patrimoniaux de première ampleur : rebâtir à l’identique du XIXe s., du XIIIe ou de l’esprit contemporain ? Là encore nos disciplines seront à l’honneur et les débats, forme si prisée du progressisme pédagogique, auront toute licence de se déployer en classe, à condition d’avoir donné l’instruction avant de donner la parole.

La commission d’enquête sur le Rwanda 25 ans après les massacres nous interpelle aussi. Historiquement, parce que l’histoire récente de l’Afrique est un sujet indispensable et passionnant ; géographiquement, à cause des espaces en jeu trop souvent méconnus ou négligés ; civiquement enfin, en raison des enjeux de vérité et d’indépendance qui investissent la commission mise en place, non sans controverses, face à la raison d’État et à « l’honneur militaire ». Quelle tâche exaltante d’avoir à expliquer tout cela dans les classes aux lycéens ! Quelle occasion de conjuguer histoire du monde et histoire des institutions françaises ! Les programmes du lycée rénové devraient permettre de le faire, en décentrant un peu le regard sur les génocides, ou plutôt en l’enrichissant.

Les programmes, précisément, cette passion française. L’APHG a été surabondamment sollicitée à la suite de la polémique née de déclarations inconsidérées de parlementaires sur le retour en mal de buzz ou de popularité régionale. Après le sacrifice des poilus de 1916, il y aurait eu celui de 2019 concernant Verdun. Là encore, la distance critique, l’expérience enseignante et l’indépendance politique ont permis à notre association de remettre les choses en place. De même que Jeanne d’Arc est (en principe) toujours enseignée aux élèves (à tout le moins de collège), Verdun continuera de l’être, et, espérons-le, avec la rigueur factuelle et le pluralisme interprétatif nécessaires.

L’usine nouvelle

Si la solidité de la construction est loin d’égaler celle d’une cathédrale, le bac réformé et le lycée nouveau ont ceci de commun avec Notre Dame qu’ils présentent une inflammabilité certaine. On l’a déjà dit et regrette d’avoir à le répéter, à partir du constat juste de l’indispensable réforme du baccalauréat et des études qui y mènent, à remuscler et à articuler avec l’enseignement supérieur, le ministère a bâti un édifice qui relève, l’image est facile mais si adéquate, de l’usine à gaz, à la fois parce qu’il est d’une complexité très redoutable pour sa mise en œuvre, et parce qu’il risque de s’embraser à la moindre étincelle. Pour ce qui concerne nos matières, il est peu de dire que le mécontentement le dispute à l’abattement, tant l’avis du terrain fidèlement transmis par l’APHG lors de ses visites répétées aux instances compétentes (les dernières en mars) a été ignoré ou mésestimé par nos interlocuteurs, certes enclins à jouer formellement la concertation, mais sourds à nos inquiétudes et à nos propositions pourtant raisonnables. Tout n’est pas négatif assurément dans les programmes du lycée général, mais ceux du lycée technologique sont irréalistes. Tant pis, l’Institution persiste et signe. Le calibre et la nature des épreuves de tronc commun manquent d’ambition, comme ceux de la spécialité abandonnée en fin de 1re. Désormais la majeure partie des lycéens passeront les épreuves d’histoire-géographie en deux heures, ce qui ne laissera guère le temps d’organiser la pensée, si tant est que cette durée réduite (1h en histoire, 1h en géographie) permette encore d’attendre des candidats qu’ils pensent. Même si une épreuve de 4 h – que nous souhaitons – avec exercices significatifs, venait couronner la spécialité de Terminale, le partage funeste et flou avec les SES ramènerait bel et bien à 2h le temps des exercices dévolus à l’histoire-géographie. C’est la durée des épreuves du brevet. Et l’on estime que le bac va être « remusclé » ! Quelle étrange façon de préparer les élèves aux classes prépas ou à l’université, où certes souffle le même vent mauvais d’une simplification (d’un raccourcissement) des épreuves pour résoudre les problèmes de salle et surmonter la complexité effarante de maquettes que même les enseignants ne maîtrisent plus. D’une usine l’autre. La réforme du lycée général devait améliorer l’articulation entre secondaire et supérieur, la loi ORE devait s’adosser à elle. Force est de constater que la confusion la plus totale règne en matière de prérequis pour passer du bac à un parcours de CPGE ou d’université. Tout sera possible… dans certains domaines comme le nôtre, puisque tout peut commencer à s’apprendre à tout âge. Bon courage aux élèves et aux familles pour s’orienter ; aux proviseurs aussi pour répartir les heures affectées à la spécialité, selon des critères parfois fort éloignés des compétences des professeurs et de l’intérêt des élèves. Ce qui est certain c’est que le service des enseignants va se ressentir d’une réforme bâtie à la hâte sinon à la hache : plus de classes, plus de copies, plus de préparations, pas plus de formation continue, et une loi d’airain, qui donne la colonne vertébrale de l’édifice, une colonne numérique, quel bonheur ! 36 élèves par classe, soit, n’en doutons pas, les meilleures conditions de transmission du savoir qui soient. L’autre usine nouvelle, le lycée professionnel, est tellement rebâtie de bric et de broc que la présidente du CSP elle-même, personne probe et cohérente, a livré ses états d’âme devant le sacrifice des enseignements généraux (lettres-histoire-géo en particulier) sur l’autel de l’énigmatique co-intervention et de l’utilitarisme le plus borné. Nous la remercions bien vivement de sa tribune qui montre que l’APHG s’est légitimement alarmée, quand elle a fait paraître sa propre tribune dans le JDD, sans hélas faire prévaloir ses vues pourtant ni maximalistes ni incendiaires. L’improvisation (l’inscription de la question bien mal délimitée chronologiquement du compagnonnage dans les programmes) de même que la douteuse récupération de la catastrophe du 15 avril pour vanter les métiers de la construction sont consternantes. Quel gâchis ! Quel signal de revalorisation d’un métier qui attire de moins en moins ! Seule lueur, la perspective d’un Capes théorique passé à bac +5, après deux années de master, ce qui assurera une meilleure assise disciplinaire aux jeunes enseignants victimes de la dilution de l’histoire et de la géographie dans les (parfois) extravagants parcours universitaires de licence. Encore faut-il espérer que le savoir savant jouira d’une place prioritaire dans les futures maquettes des bientôt ex-ESPE. La partie n’est pas gagnée. Nous la mènerons pour autant que l’on nous consulte.

Chantiers de rajeunissement

Devant ce triste paysage qui pourrait inciter les uns au renoncement désabusé et les autres à la radicalisation, qui fait en réalité peser sur les élèves les risques de l’intransigeance doctrinaire, une association comme l’APHG se doit de réagir constructivement, à partir de ses valeurs de méritocratie et de générosité intellectuelle qui demandent d’autant plus aux élèves que leur progression et leur émancipation sont prises au sérieux et à cœur, loin de la démagogie, de la facilité ou de la victimisation misérabiliste. Comme l’indiquait le communiqué mis en ligne sur son site le 18 mars, l’APHG a été aux avant-postes de la riposte aux projets ministériels. Elle se préoccupe aussi de ses missions.

Les chantiers lancés depuis quelques années sont énormes, dans un contexte pourtant doublement difficile : l’individualisme utilitariste, qui n’épargne pas nos métiers, mine les dynamiques d’engagement collectif ; les mutations internes affectent l’association passée à un régime de collégialité pour gérer des activités en forte croissance, parfois débordantes au sens littéral du terme. Les récents Rendez-vous de l’IMA ont bien illustré l’implication, reconnue et saluée jusqu’au plus haut niveau, de l’Association, au prix d’un investissement très prenant. Un renforcement du partenariat avec le FIG de Saint-Dié est en cours grâce à l’entrée de son maître d’œuvre au conseil de gestion. Des conventions passées ou sur le point de l’être avec le SHD de Vincennes et l’INRAP ouvrent des perspectives prometteuses : quelle opportunité que de rapprocher l’archéologie de l’histoire dont l’enseignement gagne en attractivité à mener les élèves sur des chantiers de fouille ou dans des musées exposant les vestiges matériels d’une époque. Mais les pionniers de ces chantiers partenariaux ont besoin d’appuis et de relais, notamment dans les Régionales. Par ailleurs, les commissions nationales sont en voie de risorgimento. Elles sont bien le lieu stratégique de propositions émanant des praticiens du terrain.

Autre chantier imposant, la revue, qui couvre l’APHG comme la toiture de Notre-Dame, est en phase de métamorphose rendue possible par le gigantesque labeur de son rédacteur en chef et l’inventivité de ses contributeurs. Elle a besoin d’abonnés. La vaste réflexion sur les attentes de ses lecteurs issue de l’enquête récemment menée porte peu à peu ses fruits. L’offre de ressources doit mieux s’adapter aux besoins, notamment les « fenêtres sur cours » si ingénieusement dénommées par leur concepteur, des capsules brèves livrant l’essentiel d’une question nouvelle des programmes réformés. Une ample concertation autour des services pédagogiques et scientifiques à rendre aux adhérents et aux lecteurs se met en place. Le présent numéro témoigne des progrès accomplis.

Revue de référence appréciée des interlocuteurs à qui elle est offerte et des étudiants qui y trouveront des introductions bibliographiques aux programmes des concours, grâce à un partenariat rénové avec les associations du Supérieur, Historiens & Géographes doit et va le redevenir pour les enseignants de nos disciplines. Association de référence aux yeux des médias qui la sollicitent souvent, l’APHG doit et va (re)conquérir de nouveaux membres. Un plan ambitieux de redéfinition des services attendus des membres et de satisfaction de leurs attentes est lancé ce printemps. Chacun des adhérents doit s’employer et prendre part à cette dynamique de rénovation, de consolidation et d’embellissement de l’édifice, notre maison commune.

Reims, le 4 mai 2019.

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Bureau national de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie

Président : Franck COLLARD
Vice-présidents : Joëlle ALAZARD, François DA ROCHA CARNEIRO
Secrétaires généraux : Christine GUIMONNET, Marc CHARBONNIER
Secrétaires généraux adjoints : Iris NAGET, Vincent MAGNE
Trésorier : Max AURIOL / Trésorier adjoint : Brice BOUSSARI

Sommaire du numéro 446

Photo de couverture : Commémorations du 22 juillet 1944 en 2014 dans le massif du Vercors, monument du Pas de l’Aiguille (Isère). © Photo Natacha DJOUTKEVITCH / Mémorha – tous droits réservés.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. mai 2019.

Notes

[1Président national de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie - APHG. Professeur en Histoire médiévale à l’université de Paris-Nanterre.