ÉDITORIAL : Oui, l’APHG est une « grande structure innovante » Historiens & Géographes n° 447 (parution le 30/08/2019)

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Par Franck Collard. [1]

Oui, l’APHG est une « grande structure innovante »

La vérité sort parfois de la bouche des grands penseurs de la réforme de l’École. L’illustre président de la commission de réforme du baccalauréat et du lycée général et technologique s’exprimait en son fief voici quelques semaines pour vanter son œuvre et pourfendre, au passage, les sceptiques qui la décrient, ne comprenant décidément rien aux temps qu’ils vivent ni à la jeunesse qu’ils ont à former pour « affronter les défis du futur », comme disent mécaniquement les communicants. Contester, comme le fait « cette grande structure innovante » qu’est l’APHG, la pertinence et les modalités d’une réforme revenant au fond à faire du lycée une sorte de propédeutique à Sciences Po, l’école en vogue, ne peut relever que de l’obscurantisme le plus invétéré et de l’archaïsme le plus enténébré.

Prendre au mot

Si elle s’est toujours vigoureusement démarquée des critiques doctrinaires et du sectarisme sentencieux d’organisations n’existant que par le coup de tweets permanents et l’indignation surjouée, si elle a toujours appelé de ses vœux un remusclage du baccalauréat et une reconfiguration du lycée préparant aux exigences des études supérieures, l’APHG a constamment exprimé ses doutes et ses craintes sur un projet aux orientations discutables et à la mise en œuvre périlleuse, sans bénéfice prévisible ni pour les élèves ni pour les enseignants. À ce titre, elle a donc été épinglée, au détour d’un propos du grand inspirateur de la réforme, par la formule très probablement antiphrastique et par conséquent un tantinet méprisante qui donne une partie de son titre à cet éditorial estival.

Eh bien prenons au mot l’auteur de la pique et dénions-en la gratuité. Oui, l’APHG est une grande structure, fière de ses principes enracinés dans des décennies de combats disciplinaires, principes qu’elle entend défendre haut et fort. Oui, nonobstant sa vénérable ancienneté, et justement forte de l’expérience qu’elle lui donne, c’est une structure innovante, capable de s’adapter aux conditions nouvelles créées par la problématique réforme qui entre en vigueur à la rentrée, et soucieuse d’aider les enseignants à la mettre en œuvre le mieux possible, au bénéfice des élèves. La faible connaissance qu’on a du terrain scolaire depuis les sommets de la technostructure ou depuis la direction d’écoles qui accueillent un nombre infime de lycéens sélectionnés à la dernière mode (haro sur l’écrit !) devrait inciter les décideurs à un peu moins de dérision et un peu plus de modestie, en tout cas de considération pour celles et ceux qui n’ont cessé de les mettre respectueusement en garde.

Grande structure, grandes inquiétudes

Grande structure, l’APHG l’est en tant qu’interlocutrice séculaire des représentants de l’Institution. On la reçoit, on la consulte, on la considère parfois, les plus haut placés de ses interlocuteurs n’étant pas les plus hautains, il faut le souligner sans s’en étonner. Depuis le début mai, moment du précédent éditorial, au prix de sollicitations récurrentes et de relances inlassables, des représentants de l’Association ont réussi à être reçus à l’Inspection générale d’Histoire-Géographie par le doyen ; à la Degesco par la chef du service de l’instruction publique et de l’action pédagogique ; au ministère enfin par le ministre en personne, sincèrement attentif et conscient des inquiétudes nées de sa réforme, sans évidemment les partager. Chaque rencontre a été l’occasion d’exposer sans ménagement ni détours l’exaspération ou le découragement des collègues, sentiments parfois synonymes de désengagement, sur un certain nombre de points ci-dessous récapitulés :

  • la lourdeur des programmes du lycée technologique, bien peu pris en compte par les autorités et par les faiseurs d’opinion quoiqu’il regroupe environ un tiers d’une génération. On nous a répondu benoîtement qu’il suffirait d’accroître la part du cours magistral pour avancer plus rapidement dans le traitement des questions et ainsi boucler les programmes malgré un référentiel horaire des plus réduits. C’est donc cela « l’École de la confiance », confiance intransigeante en la capacité des professeurs de réaliser l’impossible ?
  • les imperfections des programmes de tronc commun et de spécialité du lycée général dont on a changé récemment des thèmes sans aucune concertation ni prise en compte des propositions raisonnables et sensées faites par notre commission lycée et portées en haut lieu. C’est donc cela « l’École de la confiance », celle qui publie en plein été des programmes modifiés subrepticement, sans doute sous le coup de l’émotion patrimoniale du 15 avril dernier ?
  • l’absurdité dangereuse du principe de la « spécialité partagée » qui a pourtant vocation, par les thèmes retenus (et plus encore après les modifications ci-dessus mentionnées), à revenir entièrement aux historiens-géographes. On nous a promis qu’on veillerait à une répartition des heures conséquente et cohérente (avec la clause du « cas échéant »), tout en semblant découvrir que tous les chefs d’établissement ne procédaient pas forcément avec discernement disciplinaire. C’est donc cela « l’École de la confiance », se fier à des chefs d’établissement incompétents à juger de l’aptitude des enseignants à enseigner la spécialité « partagée », et les laisser la confier en partie, voire totalement, à des spécialistes dont ce n’est pas la spécialité ?
  • les nébuleuses modalités d’examen du bac rénové, modalités à la mise en œuvre prévisiblement cauchemardesque et propices à l’établissement du bachotage permanent. En la matière, la technostructure semble comme toujours très sûre d’elle, à deux ou trois détails près que son éloignement du terrain lui a fait oublier, et que nous nous sommes fait un plaisir de lui rappeler, comme, au choix, l’assiduité incertaine des élèves une fois les épreuves terminées, les pressions parentales contre des évaluations jugées préjudiciables à l’avenir de leur jeune, les disparités de notation, la mise en concurrence des spécialités, tentées de pratiquer, avec la bienveillance prêchée urbi et orbi, une notation « attractive » en vue de conserver les élèves de la première à la terminale. Serait-ce aussi cela « l’École de la confiance » : l’École de la (fausse) naïveté ?
  • le nébuleux et présomptueux Grand Oral, qu’un récent rapport tombé du haut des nues a présenté sur un plateau d’argent, totalement ignorant des manières de travailler des élèves et de l’immensité des choses à leur apprendre, faute de quoi l’exercice ressemblera à un jeu de rôle vide de contenu, une « performance » éclair, vaine et discriminante ou à une « foire à la tchatche » démagogique. Où « l’École de la confiance » devient celle de la rêverie, nourrie par le calamiteux modèle américain.
  • le sacrifice inadmissible des enseignements de culture générale dans la voie professionnelle. Cela permettra d’alléger des emplois du temps trop lourds nous a-t-il été placidement opposé par des gens que ces élèves-là n’intéressent manifestement guère et pour qui exercer un métier non intellectuel ou remplir son devoir de citoyen ne nécessite pas d’être instruit sur la marche du monde. C’est sans doute cela « l’École de la confiance », confiance dans les donneurs d’ouvrage et les employeurs qui raisonnent souvent à l’aune d’un utilitarisme court-termiste.
  • l’alourdissement considérable des charges de travail des professeurs face à des classes dont la jauge normale est généreusement estimée à 35 élèves, première raison de l’échec à craindre ce cette énième réforme. On nous a gravement rappelé la situation budgétaire du pays, les efforts énormes déjà consentis par la Nation avec les résultats que l’on sait. Certes. Mais négliger autant ce paramètre de base qu’est le nombre d’élèves par classe, c’est prêter des pouvoirs magiques aux enseignants qui devront gérer de nouveaux programmes, assurer l’orientation d’élèves parfois rétifs à la logique scolaire et à l’effort personnel, concevoir et corriger les examens de contrôle continu asséchant l’esprit d’innovation et de projet, maintenir l’attractivité de leur discipline, satisfaire les attentes parfois démesurées des familles, répondre aux injonctions parfois contradictoires de l’Institution, suivre une formation continue plus que jamais indispensable mais déplacée désormais sur des temps de congés pourtant indispensables, étant donné la dureté d’un métier usant. Où « l’Ecole de la confiance » ressemble plutôt à l’École de la gageure.
  • la confusion de Parcours Sup, le système n’éclairant guère, malgré quelques dispositifs « dédiés », les lycéens de fin de seconde sur les choix à faire en fonctions de leurs projets d’études supérieures, avec le risque que, comme de coutume, les exigences concernant les filières littéraires soient autrement plus légères que celles concernant les filières scientifiques. S’il est indéniable que le système s’est un peu fluidifié dans sa deuxième année d’exercice, il demeure opaque, parfois incompréhensible et les dispositifs de remédiation mis en place pour les « oui-si » n’ont guère fait leurs preuves jusqu’ici. Là non plus, « l’École de la confiance » n’est vraiment pas la formule la mieux appropriée, à moins de pratiquer, comme d’autres, l’ironie facile de l’antiphrase.

La liste des doléances n’est pas exhaustive (il faudrait ajouter par exemple les menaces pesant sur la liberté pédagogique et critique) et la réaction des interlocuteurs a été variable, du déni péremptoire au soupir entendu, sans exclure parfois la compréhension quasi compassionnelle ou l’incompréhension consternée. Force est de constater que l’obstination des décideurs prime encore et toujours sur l’expertise des professeurs de bonne volonté. Dans ces conditions, et c’est bien ennuyeux, l’École de la confiance exclut déjà une bonne partie des protagonistes quand même non négligeables que sont, avec les élèves et leurs parents, les enseignants. Si l’on peut regretter les formes de contestation ayant (un peu) mis en péril le baccalauréat 2019, sans que les promoteurs de radicalité aux discours outranciers aient songé un instant que le stress prêté aux lycéens devant Parcours Sup pouvait aussi étreindre les candidats à l’examen perturbé, la réaction caporalisante d’Autorités raides dans leurs bottes n’a rien fait pour apaiser la défiance. Il faut souhaiter qu’elles seront capables d’« accompagner » (un maître mot de la mièvrerie communicationnelle) les professeurs jetés dans le grand bac rénové, mieux que ne l’ont fait jusqu’ici les réunions d’information parfois houleuses car vides de contenu. Il est à espérer aussi que la martingale numérique ne fasse pas une fois de plus office de réponse à tout, l’APHG ayant à cet égard exprimé son profond étonnement au ministre de l’Éducation nationale devant l’imposition par certaines Régions de manuels « dématérialisés » faisant fi de l’avis majoritairement réservé des enseignants. L’écran total est peut-être bon pour la plage, il ne l’est pas pour la classe.

« Structure innovante »

Régénérée par les récentes élections au comité national, au conseil de gestion et au bureau national, l’APHG a entamé une mue profonde fondée sur la grande enquête lancée auprès de ses membres et ex-membres voici plusieurs mois. Cette mue n’affecte évidemment pas les principes ni les valeurs de l’association : défense des disciplines et des savoirs structurés, méritocratie promouvant les élèves issus des milieux défavorisés, défense universelle des droits humains, émancipation intellectuelle, laïcité éclairée, esprit critique, indépendance. Non, la mue regarde à la fois le fonctionnement interne, les missions et les formes d’expression de notre communauté. Innovante est la collégialité mise en œuvre depuis plusieurs mois. Elle permet la co-construction par l’intelligence collective dans de vastes domaines, notamment celui de l’enseignement professionnel que l’APHG est une des rares associations disciplinaires à prendre sérieusement en compte, quand d’autres en parlent avec emphase sans rien en connaître. Les classes préparatoires vont aussi être davantage prises en considération. Innovante est l’implication accrue des commissions spécialisées dans la définition des attentes et des besoins des collègues. Innovant encore est le projet de commissions mixtes permettant de réfléchir aux articulations entre deux niveaux d’enseignement, notamment lycée-université. Innovante est la vaste entreprise lancée ces derniers mois de confection de « capsules » (les « fenêtres sur cours ») destinées à donner en ligne sur le site de l’association, des mises au point sous une forme ramassée, utiles au traitement des nouveaux programmes. Innovante est aussi la conclusion ou la préparation de partenariats prestigieux avec l’INRAP, le SHD, le CTHS, la Contemporaine (ex-BDIC), les grands festivals (notamment celui de Fontainebleau), l’INA, liens qui assoient le statut de l’APHG comme société savante et comme actrice du monde culturel. Innovante enfin est toute l’action menée sur la revue, formellement rajeunie, intellectuellement encore enrichie, comme en témoigne le somptueux n° 447 d’Historiens & Géographes. L’innovation de l’an passé consistant à consacrer un dossier au thème du FIG a été reconduite. La perspective de faire de même pour les RDV de Blois est à l’étude. La revue n’a jamais autant innové. Il faut impérativement qu’elle figure sur les rayons de tous les CDI dignes de ce nom.

CQFD, la « grande structure innovante » mérite donc bien l’appellation dont elle a été gratifiée avec tant de bienveillance et de magnanimité. Grande, elle le sera d’autant plus que s’opérera l’accroissement du nombre de ses adhérents grâce au prosélytisme ardent des membres actuels à l’occasion de cette rentrée. Ne manquons pas ce rendez-vous ! L’expérience montre que ce n’est pas tant l’hostilité (certes savamment entretenue par de pathétiques calomniateurs) ou l’indifférence qui prédominent à son encontre mais l’ignorance, facile à dissiper, surtout en ces temps où grands sont les besoins de ressources coopératives et de solidarité disciplinaire. Innovante, l’APHG le sera d’autant plus que la rejoindra la jeune génération des professeurs, à l’aise avec les technologies nouvelles et avides d’information scientifique comme d’expériences pédagogiques.

Qu’à chacune et chacun, l’été ait été propice à reconstituer les énergies nécessaires pour affronter une rentrée périlleuse ! Par gros temps, la nef APHG a toujours tenu la mer.

La Croix Valmer, le 4 août 2019.

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  • Président : Franck COLLARD
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Sommaire du numéro 447

Photo de couverture :
Le « mur des Phéniciens » se trouve à Batroun (Liban) à 54 km au nord de Beyrouth. Il fait partie des « murs de la mer », creusements réalisés dans les affleurements rocheux du littoral entre Arwad (Syrie) et Dor (Israël). Digues de protection ayant donné lieu à plusieurs hypothèses, ils restent un témoignage fort de l’anthropisation complexe et dense de cette région, dès l’âge de bronze. © Jean-Marc FEVRET – tous droits réservés.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 29 août 2019.

Notes

[1Président national de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie - APHG. Professeur en Histoire médiévale à l’université de Paris-Nanterre.