Entretien avec Éric Fottorino autour du 1 Hebdo Rencontre

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« Le 1 Hebdo : Une aventure qui n’a de sens que si elle a des lecteurs ».

Entretien avec Éric Fottorino, Directeur de la publication, journaliste et écrivain, autour du 1 Hebdo qu’il a co-fondé en avril 2014. [1]

Un entretien de la Rédaction de l’APHG et du site web de la revue Historiens & Géographes le 25 septembre 2015.

Par Christine Guimonnet [2]

Pour accéder aux bureaux du 1 Hebdo, petite ruche de dix personnes, il faut passer le porche et traverser une petite cour pavée d’un immeuble du IXe arrondissement de Paris. Dans d’anciens locaux industriels réaménagés, sous une verrière avec une armature en métal rouge se trouvent les locaux du « 1 ». Eric Fottorino y partage un bureau avec Laurent Greilsamer. Le troisième bureau est celui de Natalie Thiriez, l’épouse d’Eric, qui travaille sur la maquette du prochain numéro pendant que nous discutons et se joint régulièrement à la conversation.

Pêle-mêle de numéros du « 1 » (CG-DR)

Avant-hier, le numéro 75 consacré à François, Ce pape qui n’a peur de rien, sortait en kiosque. Quel bilan tirez-vous de cette aventure débutée au mois de mars 2014 ?

E. Fottorino : C’est un journal qui traverse les générations. Il n’y a pas d’âge pour le lire, l’important, c’est la curiosité. Des parents peuvent en conseiller la lecture à leurs enfants et inversement. Il y a une approche esthétique avec des documents de qualité, que ce soient les cartes, photos, la petite BD qui fait le point chronologique sur le thème de la semaine …

C’est moi qui ai offert celui sur les abeilles à mon père !

Nous tirons actuellement à 30 000 exemplaires. Nous avons 10 000 abonnés dont 500 CDI (10 s’abonnent chaque semaine) mais aussi des bibliothèques, des médiathèques, un réseau de 300 libraires. L’argent est réinvesti dans le journal. Nous sommes installés dans ces locaux depuis un an, les anciens étaient trop petits. L’objectif est d’arriver à l’équilibre. Nous n’avons pas de publicité, nous n’en voulons pas (même si nous avons été sollicités !), c’est de lecteurs dont nous avons besoin ! Il y a plusieurs formules d’abonnement, des tarifs différents. Nous voulons rester indépendants pour durer, rassembler. Si nous avons les 50 000 espérés pour la fin 2016, le pari sera gagné ! Cette aventure n’a de sens que si elle a des lecteurs.

Une philosophie pour Le 1 Hebdo ?

E. Fottorino : Un journal qui permet d’être ailleurs tout de suite. Une réflexion de fond, tout en faisant rêver. Mais aussi un journal qu’on peut lire en entier ! Lorsqu’au Monde, nous lancions des enquêtes sur les raisons des désabonnements, en dehors des désaccords avec la ligne du journal, le motif principal était l’impossibilité de lire le quotidien dans son intégralité : le lecteur trouvait qu’il y avait trop d’articles, gardait les journaux, sans forcément parvenir à tout lire (il y avait un effet de pile), ce qui générait de la mauvaise conscience, de la frustration et donc un rapport plus difficile avec le journal.

Donc retrouver un plaisir de lecture...

E. Fottorino : Oui, avec un journal qu’on peut lire rapidement, mais aussi relire et avoir envie de garder, avec de la quintessence dans un seul sujet (un thème par numéro). Mais en incitant à la lecture sans mettre une herse lexicale : simplifier pour un meilleur accès, tout en restant exigeant. Il y a tout un travail sur le texte des chercheurs, afin de le mettre à la portée des lecteurs.

A la fois léger et dense

E. Fottorino : Oui, facile à stocker, comme des planches d’encyclopédie, et qui puisse aussi être un objet de collection. Un an après, un libraire suisse nous a commandé une dizaine d’exemplaires du numéro 2, consacré à Poutine.

Nous voulions aussi redonner de la valeur au contenant. Les années 2000 ont fait beaucoup de mal avec les titres gratuits, qui ont en quelque sorte piétiné le journal, qu’on jette, qu’on laisse n’importe où…

Nous avons souhaité un journal de questionnements, construire des hiérarchies dans un monde où tout semble sur le même plan. Et ce, même si cela nous contraint à penser contre nous-mêmes, un exercice difficile, pas toujours confortable ! Le 1 veut rendre compte des grandes ruptures anthropologiques que les journaux ne traitent pas de la même façon, car ils sont dans l’actualité immédiate.

Comme nous ne voulons pas rester dans les réflexes du journaliste, pour avoir une autre approche de l’actualité, nous travaillons aussi avec quelques référents, une petite équipe de chercheurs, comme Loup Wolff (statisticien à l’INSEE), Julien Clément (anthropologue et adjoint au département Recherche et Enseignement du Musée du Quai Branly), Hélène Thiollet (CNRS/CERI, spécialiste des migrations internationales, enseigne les relations internationales et la politique comparée à Sciences Po). Il y a également le regard de deux anciens du Monde, Robert Solé et Sylvain Cypel et celui de Louis Chevalier, éditeur et poète, qui choisit chaque semaine un poème qui lui semble correspondre à l’actualité traitée par « Le 1 ».

Le thème est traité avec des éclairages différents, pour montrer qu’il n’y a pas « une » vision mais une vérité qui a plusieurs visages. C’est pour cela que l’éclairage du sociologue, du psychanalyste, de l’historien, du géographe, de l’écrivain se complètent. Comprendre le monde dans lequel on est. Redonner de la mémoire y compris en utilisant des textes anciens, certains complètement redécouverts, comme celui de Victor Hugo qui illustre le numéro sur l’Europe ! (Voir ci-après, NDLR).

Un texte que je ne connaissais pas à l’origine et qui a été cité dans la revue de presse du matin sur France Inter ! On avait donc fini par oublier que ce nous croyons nouveau a déjà été pensé.

Et c’est bien le sens de l’histoire, éclairer le présent au moyen du passé …

Pourquoi un tel format ?

E. Fottorino : Nous voulions faire un journal bref, parce que les gens n’ont plus tellement le temps de lire. Un thème par numéro nous semblait une bonne formule pour rassembler des savoirs mais aussi un tableau, une litho, une carte…La réflexion sur le format était partie d’une maquette normale mais un jour, le maquettiste nous a montré un pliage (le bruit du papier a son importance…) et là, nous avons réalisé… « C’est ça qu’on veut ! ».

Le choix était fait…

E. Fottorino : Oui. Un pliage de 45 grammes de papier, sans publicité.

Comme un origami à l’envers…

E. Fottorino : Nous avions là trois formats en un. Le format A4 va bien avec la page consacrée à la poésie, la littérature…

Le numéro 7, « Peut-on encore aimer l’Europe » donne la parole à quatre écrivains, Erri de Luca, Tahar Ben Jelloun, Daniel rondeau, Vassilis Alexakis s’expriment sur l’Europe, ses faiblesses et ses espoirs.

La page « La voix du Poète » avec cet « Itinéraire balkanique », de Miodrag Pavlovic, dans le numéro consacré à Sarajevo (N°12 du 25 juin 2014).
La carte blanche donnée à l’écrivain Pierre Assouline dans le numéro sur Jérusalem

Le format « tabloïd » est pratique pour le fond, pour mettre un grand entretien. Le format « poster » a une dominante visuelle très forte : c’est la place des cartes ou de photographies spectaculaires.

Comme cette carte de l’Afrique et des bouleversements liés à l’islamisme et au djihad.

Ou encore celle du numéro consacré à Jérusalem ...

E. Fottorino : Plutôt qu’une carte, nous avons choisi, pour celui consacré à la question noire en Amérique, une grande photo qui est vraiment spectaculaire, qui frappe le regard du lecteur.

Et qui est un très beau choix esthétique ...

Le poster du numéro consacré aux relations entre Noirs et Blancs en Amérique

Actualité : comment décidez-vous du choix des thèmes ?

E. Fottorino : Il y a deux axes. Celui de l’actualité, qui structure le débat public, et que nous pouvons être amenés à traiter à plusieurs reprises, avec des angles différents.

Comme pour poser des jalons. Mais ne faut-il pas parfois rester inactuel, justement pour ne pas courir en permanence après l’actualité ?

E. Fottorino : Si. C’est pourquoi, quand l’actualité est plus « molle », nous choisissons des thèmes qui représentent nos convictions, des sujets qui nous tiennent à cœur, comme le travail, l’écologie (numéro sur les Abeilles, le plastique dans les océans…), la réflexion sur l’islam, la citoyenneté et le politique…

Certains numéros se vendent mieux si on les sort quand le thème colle à l’actualité. Celui sur la question noire ne s’est pas très bien vendu, alors que si nous l’avions sorti au moment des émeutes de Ferguson…

Il faut donc à la fois tenter d’anticiper mais sans courir après l’actualité…

E. Fottorino : En fait, nous préparons aussi des numéros sur des sujets fondamentaux et au moment où ils sortent, le contenu était prêt depuis un certain temps : celui sur les Sunnites / Chi’ites, paru le 16 septembre, était prêt depuis juillet. Le numéro sur la Chine est prêt et nous le sortirons au moment de la visité présidentielle en Chine. Un numéro sur l’Allemagne est en préparation, car la crise actuelle nous interroge : qu’est-ce que cette crise des migrants dit de la France, de l’Allemagne ?

Nous avons déjà celui sur le terrorisme et nous réfléchissons en permanence à des thèmes forts comme la santé, l’Etat, le rapport à la France …

La carte du numéro sur « Les visages du Djihâd en Afrique ».

Nous avons en préparation un numéro scientifique, en collaboration avec Cédric Villani et l’Institut Poincaré sur « Un siècle de théories de la relativité générale » mais aussi d’autres sur des questions scientifiques, environnementales. Un hors-série, plus épais, sur la COP 21, est en préparation. Les auteurs sont heureux de participer à cette entreprise de vulgarisation, au sens noble.

Le 1 et les profs !

Cette revue m’a tout de suite attirée et il m’arrive d’apporter un numéro en classe pour en conseiller la lecture, montrer une carte (certaines sont au mur !). Certains numéros de géopolitique, d’autres consacrés à des villes, des pays spécifiques, ceux sur les thèmes du développement durable…sont très intéressants pour le cours et peuvent permettre à des élèves de lire sans être rebutés. Le format est ludique, le contenu solide et les cartes très claires. La carte est souvent l’élément clé car nos élèves ont besoin de se repérer et le grand format est très commode. En AP [3] , j’ai opté pour un Atelier cartographie avec les Première L et comme ils sont une quinzaine, on déplie les cartes sur les tables, on les touche, cela modifie considérablement le rapport à ce document qui est un outil polysémique.

J’aime particulièrement le numéro 4, sur le travail, avec cette frise géante, qui permet de bien repérer les moments importants. Car les élèves font peu d’histoire sociale, alors qu’elle est fondamentale pour montrer les évolutions sur le temps, court, moyen, long, et comprendre que les libertés et droits ne sont jamais des acquis immuables mais le résultat de longs combats.

La frise chronologique sur le travail.

Et le 58, Ils ont osé dire non !

E. Fottorino : Nous n’avions pas d’emblée un journal pédagogique mais on voyait d’emblée que les professeurs auraient l’opportunité de s’en saisir. Nous sommes très heureux que les professeurs l’utilisent !

Tous ceux qui veulent pouvoir découvrir « Le 1 » peuvent recevoir quelques numéros gratuits en en faisant la demande. Il suffit d’écrire à la rédaction :

http://le1hebdo.fr/contacts.html

Quels sont les projets ?

E. Fottorino  : Nous préparons, en collaboration avec Michel Foucher, un Atlas géopolitique du 1 mais aussi des ouvrages sur des sujets transversaux, pour apprendre de manière attrayante. Il y a aussi un projet de site internet où le lecteur aurait accès à des cartes animées.

Nous sommes sollicités pour créer des versions étrangères du 1 mais nous souhaitons y arriver en commençant par l’Europe, avec par exemple un numéro par mois dans un autre pays européen. Faire du 1 un journal européen.

Biographie : Éric Fottorino

Eric Fottorino est né en 1960, il a commencé comme pigiste à Libération puis à La Tribune avant d’entrer au Monde en 1986 et d’y faire l’essentiel de sa carrière.

Journaliste de formation, Eric Fottorino est également un amoureux du vélo, un inconditionnel de la petite reine et du Tour de France, auquel le 1 a consacré un hors-série spécial.

Écrivain, il est l’auteur de trente-deux ouvrages, dont Cœur d’Afrique (Prix Amerigo Vespucci en 1998), Korsakov (Prix des Libraires et Prix France Télévision en 2004) et Baisers de cinéma (Prix Femina en 2007). Mais ses deux livres les plus personnels sont ceux qu’il a consacrés à ses deux pères : L’homme qui m’aimait tout bas, publié en 2009, est un hommage sensible à Michel Fottorino, son père adoptif. Questions à mon père, paru en 2010, emmène le lecteur sur un itinéraire plein de tendresse et de pudeur, qui relate sa rencontre tardive avec ce père biologique qui ne l’a pas élevé, avec lequel le lien filial et affectif s’est tissé très tard, avec l’âge de la maturité. Dans ce livre, Eric Fottorino part à la recherche de ses racines paternelles juives marocaines, celles dont Maurice (Moshe) Maman, gynécologue, issu d’une famille de Fès, lui transmet progressivement les clefs.

Deux livres très intimes pour marquer le lien de fidélité : à Michel, tragiquement disparu en 2008, celui qu’il a élevé, qui l’aimait tout bas, qu’il avait eu peur de trahir s’il se rapprochait de Maurice ; à Maurice, ce père retrouvé, décédé il y a quelques mois.

Christine Guimonnet, pour www.aphg.fr
Tous droits réservés, textes et photographies. Avec l’aimable autorisation de la rédaction du 1Hebdo.

Paris, le vendredi 25 septembre 2015.

Site internet du 1Hebdo

Illustration en une : Eric Fottorino devant son bureau à Paris (Photo CG-DR).

Les services de la Rédaction - Tous droits réservés. 28/09/2015.

Notes

[1Il est notamment ancien PDG du groupe Le Monde, auteur de nombreux ouvrages dont Caresse de rouge, Korsakov, et L’homme qui m’aimait tout bas. Note biographique http://le1hebdo.fr/equipe-2.html

[2Secrétaire générale adjointe de l’APHG, Rédactrice en chef adjointe d’Historiens & Géographes, Professeure au Lycée Paul Claudel de Laon.

[3Accompagnement personnalisé, enseignement complémentaire NDLR.