Film « Joe Hill » de Bo Widerberg Compte-rendu de la rédaction

- [Télécharger l'article au format PDF]

Sortie nationale au cinéma le 18 novembre 2015.

Le film « JOE HILL » est soutenu officiellement par la Ligue des Droits de l’Homme, par Ensemble contre la peine de mort, par la FIDH, par l’APHG, et par Les Amis du Monde diplomatique. [1]

En 1902, deux immigrants suédois, Jöel et Paul Hillström, arrivent aux Etats-Unis. Ils doivent faire face aux amères réalités, une langue nouvelle et l’effroyable pauvreté qui règne dans les quartiers de l’East Side à New-York. Paul quitte la ville, Jöel y reste, amoureux d’une jeune Italienne. Mais l’aventure est de courte durée. Rien ne le retenant à New-York, Jöel, devenu Joe Hill, se met en route vers l’Ouest pour retrouver son frère. Au cours de son périple, il rencontre des membres du syndicat révolutionnaire pacifiste Industrial Workers of the World (IWW) et intègre leurs rangs...

Film événement et devenu culte, « JOE HILL » met en scène la biographie de ce jeune militant dont les chansons protestataires ont eu un impact énorme. Peu avant de mourir en novembre 1915, exécuté au terme d’un procès inique, il écrivait : « Don’t mourn, organize ! Ne pleurez pas sur mon sort, organisez-vous ! »

Compte-rendu par Henri Beaulieu et Violeta Martinez-Auriol pour l’APHG et Historiens & Géographes [2]

L’APHG a visionné le film restauré de Bo Widerberg le mardi 6 octobre 2015 au Club de projection privé de la rue Marbeuf (Paris). Notre rédaction propose des remarques d’enseignants, venus avec des élèves, même si la sensibilité de chacun n’est pas à écarter comme source de discussions possibles. Il s’agit donc de répertorier les thèmes développés par Bo Widerberg sur les plans didactiques, historiques, géographique et plastique qui pourraient nous amener à le recommander pour les élèves et des étudiants.

FA JOE HILL from Anne-Laure Brénéol on Vimeo.

La page du film sur le site du distributeur Malavida : http://www.malavidafilms.com/cinema...

Dossier de présentation du film (4 pages de l’AFCAE) à télécharger : http://www.malavidafilms.com/downlo...

Le thème général. Les grandes migrations transocéaniques du début du XXe siècle.

Les grandes migrations transocéaniques du début du XXe siècle Europe-Amérique (Etats-Unis) rendues possibles par la navigation à vapeur et, notamment, les migrations nordiques liées à la pauvreté et la misère des pays européens septentrionaux. Ici, il s’agit de la Suède avant la mise en place de l’Etat-Providence. En effet, Bo Widerberg, le réalisateur, est né à Malmö, ville portuaire du Sud du pays, le 8 juin 1930. L’actualité de ce thème concerne notre continent - et le Monde - et interroge les jeunes de plusieurs façons par ses effets dramatiques. Joe Hill, le migrant devenu errant, détaché de tout, représente le « type » parfait du déraciné. Faute d’un ancrage qui lui est refusé, il finira lui-même par le refuser pour assumer la réalité de sa quête, la recherche de la liberté et de la dignité. L’action se situe de 1912 à 1915, mais la guerre qui va embraser l’Europe n’est jamais évoquée.

Le thème des Etats-Unis

Peu d’images géographiques - des villes d’abord, grignotées par des quartiers misérables comme le Bowery à New-York et, bien sûr, la statue de la Liberté, thème lancinant du film - ou petites villes de l’Ouest évoquées par quelques maisons autour de places poussiéreuses. La campagne aussi, qui se résume à des forêts, des montagnes et, en allant vers l’ouest, par de vastes plaines agricoles plus ou moins arides.

Autrement dit : l’Amérique est plutôt une idée qu’une réalité physique. La carte géographique de la zone des Grands Lacs dessinée par le prisonnier dans sa cellule en est la meilleure preuve. « Comme elle est belle, comme elle est grande, l’Amérique .. » répète Joe Hill avec enthousiasme !

Le thème de la misère

Le thème de la misère - réalité de la condition du migrant.

Misère dans la ville - les images du Bowery sont d’une grande force, celles d’enfants ballottés d‘expulsion en prison, ou les trottoirs transformés en gigantesques mouroirs qui confondent (confrontent ?) même les philanthropes américaines dans leur œuvre de charité.

Misère dans les campagnes - et insécurité - quand des femmes seules, sans hommes, sont livrées à la conduite de leur exploitation.

Misère sur les lieux de travail, celle des ouvriers du rail privés d’eau car il faut l’acheter à la compagnie, celle des mineurs - la sécurité passant derrière la productivité du travail.

http://www.malavidafilms.com/

Le thème des transports

Le thème des transports est primordial : il est décliné par le train d’abord, omniprésent, avec des trains en circulation suivis par le nuage de vapeur, ou en construction, y compris dans les zones montagneuses généreusement déboisées par une économie minière qui est la marque de l’époque. Les marchandises, comme les hommes et les idées circulent ainsi d’un bout à l’autre du pays. Et bien sûr, la route, depuis le simple chemin où tant de rencontres peuvent se faire, à l’abri de la police, jusqu’à la route croisant ou suivant les axes ferrés. Salt Lake City marque la fin de la route qui transforme une vie en destin.

Le thème du pouvoir

Le thème du pouvoir est traité sur plusieurs plans tout le long du film : pouvoir de l’Etat, pouvoirs locaux ou régionaux, pouvoir religieux, pouvoir économique du patron sur l’ouvrier, pouvoir syndical, enfin pouvoir de l’Homme sur la Femme.Tous jouent les uns contre les autres et tous contre un radicalisme qui se nourrit de la misère. Pourquoi n’y a- t-il pas de Noirs et de Mexicains dans les syndicats dit Joe Hill ? Les scènes évoquant le choix assumé par les dirigeants du mouvement radical - faut-il le laisser mourir, un martyre est toujours bon pour défendre une cause, ou tenter de mener campagne auprès du Président W. Hoover pour obtenir la libération de Joe Hill accusé de meurtre ? résument la complexité du tissu narratif développé par le film.

Le thème des héritages culturels

Le thème des héritages culturels est également très intéressant : il faut passer du suédois à l’américain – mais tous viennent d’Europe : le goût de l’Opéra va réunir des protagonistes en début de film puis, peu à peu, une musique « révolutionnaire » par les thèmes de la lutte des classes, mais calqué sur le modèle des groupes religieux et conformistes prend place, dans l’urgence du moment. Et ce, non sans humour et poésie, marques de la sensibilité de Bo Widerberg. Joan Baez est l’interprète idéale pour traduire avec simplicité et douceur cette volonté exprimée par les ouvrières du textile en 1912 ( grève des usines de Lawrence – Massachussets ) « Nous voulons du pain et des roses ».

Intérêt pédagogique

Ce film nous paraît intéressant pour des élèves des classes terminales et des filières d’études cinématographiques. Pour un Ciné-Club également. En effet, il est long, 117 minutes. L’histoire des migrations se traite à plusieurs niveaux dans les programmes de collège et de lycée et ce que retient le film, à travers un destin individuel est l’histoire des idées : comment elles apparaissent, se transforment au gré des rencontres sur les chemins et les lieux de travail dans une société encore largement agricole en train de se moderniser sans économiser ni les paysages, ni les hommes.

Sur le plan politique, il pose une question essentielle : les structures de la démocratie sont là (cf. la Justice, les droits du citoyen...) mais quelle utilisation peut en faire le pauvre , le déshérité ? Le personnage, bras liés, regardant ses exécuteurs bien en face alors qu’ils sont cachés, a compris une réalité de cette Amérique tant rêvée. Un torrent de sensations emporte le spectateur mais, et c’est la force de Bo Widerberg, sans occulter la réflexion.

Bo Widerberg’s The Ballad Of Joe Hill (1971)

Ce récit, qui commémore le centenaire de l’exécution de Joe Hill en 1915, est servi par un jeune acteur (Thommy Berggen) incarnant Jöe Emmanuel Hillström Hill (1879- 1915) devenu Joë Hill « un Kazan toujours dans l’adolescence... » ; il est servi avec efficacité par la beauté plastique qui se dégage de tous les plans-serrés sur les hommes, hommes perdus dans les paysages, mêlant violence (en distinguant les types de violence à l’œuvre), douceur et humour. Le tout baigné par une lumière (la restauration ?) qui donne tout son sens au film. Comme si les idées défendues par Joe Hill devaient, un jour, triompher des ténèbres.

Violeta Martinez-Auriol pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés.

Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 11/10/2015. Tous droits réservés.

Notes

[1Message de la production : Immigration, liberté d’expression, droits des travailleurs, condition pénitentiaire, police, justice, peine de mort, autant de questions essentielles posées par le film de Bo Widerberg. Au vu des thèmes portés par le film et de sa qualité, il semble intéressant de proposer aux adhérents et contacts de l’APHG de nous aider à annoncer sa diffusion en salles en le faisant connaître autour d’eux. Mais aussi en sollicitant le cinéma que chacun connaît localement pour qu’il le programme, quand ce n’est pas déjà prévu. Ou encore en lui proposant d’organiser une séance à destination du public scolaire, ou bien une encontre ciné-débat en lien par exemple avec d’autres associations.

[2Violeta Martinez-Auriol et Henri Beaulieu sont membres de la rédaction d’Historiens & Géographes.