Géographe Par Alain Miossec

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Cet article a été publié dans le numéro spécial de la revue Historiens & Géographes consacré au Centenaire de l’APHG (novembre 2010).

Alain Miossec (né en 1946) est Géographe, ancien Recteur, ancien Président du Comité National Français de Géographie et Professeur émérite des Universités (Université de Nantes). Il est spécialiste des questions de géographie des littoraux et a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet dont Les littoraux entre Nature et Aménagement, Paris, Nathan-SEDES, collection « Campus », 1998 (première édition).

Des définitions de la géographie, il en existe de nombreuses et il me paraît vain de vouloir en ajouter encore. Je préfère, avec quelque vanité sans doute, exposer comment j’ai conçu ou construit, volens nolens, une approche de la géographie à la fois personnelle et enracinée dans l’air du temps.

Alain Miossec, Géographe, Professeur émérite des Universités.

J’ai aimé, étant étudiant, la géographie physique : elle n’était pas à la mode, elle était dominante et occupait une place qui lui était contestée et qui lui fut rognée, progressivement. J’ai donc entrepris des études de géomorphologie et enseigné aux étudiants de premier cycle, en Tunisie, de la climatologie. Mon premier article, paru dans le Bulletin de l’Association de Géographes Français fut même consacré aux précipitations exceptionnelles de mars 1973 en Tunisie du nord.

Mes débuts en géomorphologie furent incertains : j’hésitais entre une étude des littoraux tunisiens sous l’angle des variations du niveau de la mer et une plus classique étude morphologique vers quoi j’allais finalement. J’ai donc passé quelques belles années à parcourir les régions du nord de la Tunisie, de la frontière algérienne (encore marquée par les camps de l’ALN et donc assez inaccessible) à la région de Bizerte, à rechercher les rares témoignages des épisodes qui sculptèrent les paysages morphologiques actuels.

La géographie que j’ai pratiquée et que j’ai aimée s’ancrait fortement dans le terrain, de manière moins traditionnelle (ou désuète) que l’on pouvait penser : elle autorisait le regard ouvert sur les hommes tout autant que sur les formes du relief, dans une tradition qui a longtemps obligé les futurs professeurs à soutenir aussi une thèse dite secondaire sur un sujet de géographie humaine si la thèse principale portait sur la géographie physique.

Cette hésitation, inconsciente sans doute, m’a amené, rentré en France, à réorienter mes activités de chercheur et à trouver ainsi la voie dans laquelle je suis encore aujourd’hui. Parti des formes littorales, j’en suis venu en une quinzaine d’années à une approche franchement globalisante de la géographie à travers le concept de gestion intégrée des zones côtières.

Ce n’était pas une démarche classique et le « globalisant » à l’époque sentait encore cette conception décriée d’une géographie touche-à-tout : un peu de savoir sur chaque parcelle du territoire des hommes, sans conceptualisation, en quelque sorte. J’avoue mon peu d’appétit pour la théorie et plus encore pour les jargons qui la décorent et la polluent : à travers la gestion intégrée, j’ai voulu expliquer avec des mots simples à tous les acteurs du drame littoral ou maritime combien, au-delà de leurs conflits, existait entre eux une solidarité réelle ; peut-être même une culture du territoire côtier.
Au fond une géographie enracinée dans le terrain, dans la connaissance des milieux et des hommes et surtout dans le respect de chacun. Une forme, certes, de « libéralisme ».

Une géographie active également à travers maints rapports rédigés, maintes conférences animées. Un itinéraire de géographe, ni pire sans doute, ni meilleur que bien d’autres. Une démarche qui tend à révéler « le génie des lieux » et pour nous, maniant les échelles, à comprendre comment ce qui vaut ici ne vaut pas nécessairement là.

Une vraie interrogation politique aussi, dans une France largement centralisée et même jacobine. On rejoint là les réflexions d’un recteur d’académie qui n’oublie jamais qu’il est aussi géographe ;en Guadeloupe d’abord et en Bretagne ensuite. [1] L’académie est aussi un espace dont les limites sont administratives mais qui est le fait d’un ensemble de territoires plus contrastés que les statistiques ne le donnent à penser : la géographie devient ainsi un véritable outil de gestion de ces territoires, nonobstant des contraintes fortes, plus structurelles que territoriales.

Pour moi, partant d’une base classique et assez segmentée, j’en suis venu à une définition large de la géographie, non comme objet d’étude mais comme outil pour comprendre les hommes dans les lieux où ils vivent. Affaire de sensibilité, affaire de méthodes lentement mises au point, plus personnelles qu’appuyées sur des réflexions théoriques qui trop souvent la rendent peu lisible aux yeux de beaucoup et détournent ainsi le plus grand nombre d’une discipline essentielle à l’intelligence du monde.

Alain Miossec, novembre 2010.

Illustrations : APHG France YouTube et APHG Picardie.

Notes

[1Alain Miossec a été recteur de l’Académie de Guadeloupe (2005-2008) puis de l’Académie de Rennes (2008-2011).