Géographie : la démographie au cœur de la géopolitique Compte rendu de conférence - 17 janvier 2019

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Jeudi 17 janvier - J’ai eu la chance d’assister à une conférence du géographe-démographe Gérard-François Dumont qui est, entre autre, président de la revue Populations et Avenir.

Cette conférence : « Quelles dynamiques des populations et perspectives stratégiques ? » était co-organisée par la Société de géographie, le Centre géopolitique et le site diploweb.com.

Ce fut une soirée passionnante, GF Dumont a présenté ce critère essentiel et souvent oublié qu’est la démographie, pour expliquer, en partie, les choix stratégiques des Etats.
Il a démontré comment les dynamiques des populations (l’évolution de la natalité, de la mortalité et des mouvements migratoires) déterminaient les « perspectives stratégiques », c’est-à-dire, ce qui pouvait modifier le rôle d’un acteur stratégique, par exemple l’Etat, y compris sa puissance et son environnement.
Son exposé s’est structuré sur deux axes : les enseignements de l’Histoire qui permettent de valider le lien entre dynamiques démographiques et perspectives stratégiques et les leçons à en tirer pour le futur, de la prospective donc qui s’appuie sur l’évolution démographique.

Sa démonstration a été étayée à l’aide de six exemples pour sa première partie, je vais vous en présenter trois.

Le premier concerne la colonisation et la décolonisation de l’Algérie autour de ce qu’il nomme la loi du différentiel. En 1830, la colonisation de l’Algérie commence et l’écart entre le nombre d’habitants de la colonie et celui de la métropole est de 1 à 18 en faveur de la France. Cet écart va perdurer, car la mortalité est élevée en Algérie et le réseau sanitaire inexistant. Mais à partir des années 1880, un double différentiel se met en marche. La population de l’Algérie augmente plus vite que celle de la France, l’Algérie est rentrée dans la première phase de la transition démographique. Et le taux de natalité des populations de confession musulmane est supérieur à celui des populations juives et européennes vivant en Algérie. Donc il devient inévitable, et l’entourage de De Gaulle en est convaincu dès 1954, avant même la guerre, qu’à moyen terme il ne reste que deux solutions à la France soit donner l’entièreté de la citoyenneté à tous les algériens.nes soit leurs donner l’indépendance.

GF Dumont a aussi développé l’exemple de la RDA, en travaillant cette fois-ci à partir de la loi de répulsion.
A savoir les très fortes migrations de la population de la RDA vers la RFA d’abord dans les années 47-60. Il rappelle qu’entre 1949 et 1958 trois millions d’allemands.des de l’Est passent à l’Ouest via Berlin, ce qui entraîne le choix stratégique de la construction du mur en 1961.
Puis en mai 1989 avant la chute du mur, les fortes migrations vers la frontières de la Hongrie, pour passer à l’Ouest par l’Autriche, obligent le gouvernement hongrois à ouvrir cette frontière le 2 mai.
On voit donc que sous l’effet d’une pression migratoire, c’est la fin du rideau de fer et la chute du mur qui s’inscrivent dès cette date.

Enfin la loi du nombre joue tout autant dans l’histoire démographique de la Ligue arabe crée en 1945. A cette date et encore aujourd’hui l’Egypte représente le tiers de la population arabe. C’est donc évidemment au Caire que s’installe d’abord le siège de la Ligue arabe. Or la fin des années 70 voit un rapprochement entre l’Egypte et Israël. La Ligue décide alors d’exclure l’Egypte et de transférer le siège de la Ligue à Tunis. Mais cette position est intenable car on ne peut pas exclure de la Ligue le tiers de la population arabe. Et finalement, l’Egypte sans renoncer à son traité de paix avec Israël, est réintégrée au sein de la Ligue et le siège de la Ligue arabe revient au Caire.

Dans le second temps de son exposé GF Dumont a développé les dynamiques contemporaines des populations pour éclairer les choix stratégiques possibles dans le futur.

Il a tout d’abord fortement réaffirmé qu’il n’existe pas de mondialisation en démographie mais plutôt une grande fragmentation. Qu’on allait vers une géographie inédite des populations.

Il a encore étayé ses arguments par six exemples et j’en retiendrai quatre.

Les positions relatives des Etats de l’Union Européenne peuvent se retrouver modifiées si les règles de décision restent inchangées. En effet aujourd’hui beaucoup de décisions se prennent à la majorité qualifiée : à savoir 55 % des Etats qui doivent représenter 60 % de la population de l’Union.

Le nombre de députés d’un pays envoyé au parlement européen dépend aussi du nombre d’habitants de ces pays. Donc l’Italie par exemple, pays fondateur dont la population décline va peser moins dans le futur, tout comme l’Allemagne (sauf événement migratoire exceptionnel). Alors que l’éventuelle adhésion de la Turquie en 2025 devient encore plus problématique car cela en ferait le pays le plus peuplé de l’UE d’autant que son évolution démographique diffère de la plupart des pays européens.

Autre cas, à propos du vieillissement différencié des populations et la question des âges. En Chine ou au Japon par exemple où la diminution de la population active, seule créatrice de richesse va directement peser sur leurs perspectives stratégiques. Alors que l’Inde qui va devenir la première puissance démographique du 21e siècle est en pleine expansion..

GF Dumont évoque également la langueur démographique et les migrations de remplacement qui en Allemagne ont coûté son poste à la présidence de la CDU à Angela Merkel et l’ont obligé à renoncer à briguer un nouveau mandat de chancelière.

Enfin la Turquie qui n’en a pas terminé avec les Kurdes, dont le taux de natalité est supérieur à celui des Turcs, ou bien les difficultés annoncées de la Russie dans sa puissance stratégique car sa population diminue.

Ces perspectives stratégiques restent évidemment des hypothèses ouvertes.

D’un point de vue général, on se dirigerait pour beaucoup de pays vers une diminution de la population active et donc vers une moindre création de richesse. Alors que pour d’autres dont la population active augmente par l’attraction migratoire cela promet un développement plus soutenu. Soit enfin des grosses difficultés pour les pays cumulant peu de fécondité et peu d’immigration.

Ce qui produit dans tous les cas un monde de plus en plus fragmenté.

Puis la salle est passée aux questions. J’ai pu, en me présentant comme membre de l’APHG, exprimer combien il était important de remettre la démographie au cœur de la géographie, sans en faire le totem que l’on a érigé pour l’économie lors de ces dernières décennies.

Danièle Moatti-Gornet
co-secrétaire de la Régionale Île-de-France de l’APHG.

PS : GF Dumont présentait aussi son dernier livre Géographie des populations. Concepts, dynamiques, prospectives publié chez Armand Colin.

© Danièle Moatti-Gornet pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 10/02/2019.