Harkis au camp de Rivesaltes. La relégation des familles. Septembre 1962-décembre 1964 (Editions Loubatières, 2019) Un entretien avec Fatima Besnaci-Lancou

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Entretien réalisé par Richard Vassakos [1].

Fatima Besnaci-Lancou est docteur en histoire contemporaine, spécialiste de la guerre d’Algérie et de ses suites, membre du conseil scientifique du Mémorial du camp de Rivesaltes. Son travail porte notamment sur l’histoire et la mémoire des harkis ; elle a publié de nombreux ouvrage sur le sujet et a reçu le prix Seligmann 2005 contre le racisme. Fatima Besnaci-Lancou a elle-même été une enfant du camp, passant près d’une année derrière les barbelés. L’historienne en a tiré un récit autobiographique, Fille de harki, publié aux Editions de l’Atelier en 2005.

L’ouvrage de Fatima Besnaci-Lancou est un recueil de dix-sept témoignages qui illustre les différentes facettes de la tragédie des harkis dans le cadre du camp de Rivesaltes qui fut le lieu de la relégation d’une partie des 90 000 personnes traitées non comme des rapatriés mais comme des réfugiés. Le livre est préfacé par Denis Peschanski qui souligne la nécessité de faire connaître cette histoire pour qu’elle trouve sa place dans l’histoire de tous, l’histoire partagée.

Le camp de Rivesaltes a vu transiter près de 22000 personnes entre l’été 1962 et l’hiver 1964. Dès octobre 1962, le camp hébergeait 9620 personnes dont 4660 enfants. Par sa taille le camp constituait alors virtuellement la deuxième ville des Pyrénées-Orientales. Les conditions d’accueil sont dramatiques. L’hiver 1962-1963 est traversé sous la tente. Les baraquements de 1942 ne commencent à être restaurés qu’au premier semestre 1963.

Votre livre est un travail de recueil de la parole et de la mémoire de familles harkies internées au camp de Rivesaltes de 1962 à 1964. Du point de vue méthodologique comment avez-vous procédé pour sélectionner, contextualiser et recueillir cette mémoire ?

Il s’agit d’abord d’un recueil qui est issu d’une commande impulsée par le mémorial de Rivesaltes. Celui-ci joue un rôle remarquable dans la valorisation et la diffusion de cette histoire et ce recueil est un outil de plus pour permettre de comprendre ce lieu et ce moment. Le mémorial permet de mettre ces évènements sous le regard des nombreux élèves qui le visitent. C’est également un outil au service des enseignants. Par conséquent, le livre est tout à fait complémentaire tant il permet de s’approprier cette histoire par le biais de récits vécus mais contextualisés historiquement de façon rigoureuse. Pour autant, ils n’ont pas été réécrits, le parti a été pris de garder leur forme brute pour restituer la voix des individus et de cette façon de donner de la chair à cette histoire. Il a parfois fallu faire des traductions pour les personnes les plus âgées qui s’exprimaient en berbère ou en arabe, mais dans l’ensemble nous avons voulu rester le plus fidèle possible à la parole exprimée. Par ailleurs, les témoignages se caractérisent par une diversité générationnelle aussi bien que géographique puisque les personnes sont originaires de plusieurs régions différentes d’Algérie, de l’Oranie au Constantinois en passant par l’Algérois. Cela a permis de croiser les expériences et les points de vue afin de ne pas tomber dans une caractérisation trop rigide.

Dans sa préface Denis Peschanski évoque Boris Cyrulnik et le rôle du témoignage comme source de résilience. A-t-il été difficile de libérer la parole de ces témoins qui ont enduré toutes ces souffrances à la suite d’une histoire déjà tumultueuse et sanglante ?

Il est plus difficile de faire parler la première génération, celle des parents. Pendant très longtemps il y avait une peur omniprésente. Celle-ci s’explique par le vécu traumatique mais aussi parce que le témoignage pouvait se révéler problématique quant à l’accès au sol algérien. C’est pourquoi les personnes de cette génération ont souvent accepté de témoigner de façon anonyme. Cette difficulté s’estompe avec les descendants de la deuxième génération. Parmi eux certains viennent spontanément se proposer de témoigner ou de faire parler les parents. Au bout du compte la parole se libère puisqu’il s’agit de mon quatrième livre de témoignage. Ces personnes peuvent alors se livrer tout à la fois à un récit mais aussi à une forme d’introspection concernant leur engagement, sur la guerre et sur la violence. Chacune de ces expériences sont différentes mais elles mettent en évidence la détresse de ces hommes et femmes face aux malheurs individuels et collectifs qu’ils durent traverser.

Les récits sont bien évidemment centrés sur la période durant laquelle les personnes étaient internées à Rivesaltes mais ils révèlent surtout les difficultés et la dureté de l’épreuve traversée au quotidien par les harkis.

Tout à fait. Les témoignages révèlent le véritable choc que connurent ces familles confrontées à des conditions d’existence des plus difficiles. Si on peut tordre le cou à l’idée que les harkis ont souffert de la faim – l’armée fournit la nourriture et il n’y avait pas de rationnement- il n’en demeure pas moins que les archives comme les témoignages révèlent les souffrances incommensurables causées par le froid et en particulier par une tramontane hivernale impitoyable avec ces méditerranéens de la rive sud. Il faut ajouter à la précarité des conditions d’hébergement le problème de l’hygiène par le manque d’eau. Les cafards, les poux pullulent et nombre de harkis connaissent des maladies, notamment dermatologiques à cause de cela. Cela s’explique par la totale improvisation de l’accueil. En décembre 1962, ce sont près de 10000 personnes qui se trouvent à Rivesaltes alors que rien n’a été prévu pour accueillir une masse aussi importante dans ce lieu. Signe de l’impréparation et du désordre, la vaccination des enfants produisait des maladies par manque de rigueur et d’hygiène lors de la campagne. L’objet du livre est faire connaître le dénuement de ces populations livrées à elles-mêmes dans des conditions effroyables telles cette femme qui accouche sur un brancard sous une tente battue par le vent un 24 décembre presque comme un animal. En même, il ne s’agit pas de tomber dans le pathos c’est pourquoi le livre permet aussi de déconstruire certains mythes tels celui de la faim dans le camp.

A ces difficultés matérielles, il faut ajouter le poids moral de l’assignation et de la relégation dans un camp ainsi que le rejet et les discriminations dont sont victimes les harkis.

En effet, de réfugiés, les harkis deviennent des enfermés, des internés. Un courrier de Georges Pompidou au sujet des anciens supplétifs en témoigne : « il conviendra de soumettre les allées et venues à une certaine surveillance, les sorties du camp ne doivent être autorisées que pour des motifs sérieux ». Il faut ajouter à cela ce que l’on pourrait appeler la blessure de l’accueil : le camp ce n’était pas la France imaginée. Dans l’improvisation qui règne, l’école n’est organisée que plusieurs mois après l’arrivée des premières familles et alors même que plus de 40% de la population du camp est constituée d’enfants. D’autre part, les harkis devaient faire face à des attitudes hostiles ou xénophobes. Une des témoins évoque ainsi l’enterrement d’un bébé par un couple dans le camp car le cimetière de Rivesaltes aurait été inaccessible aux harkis.

Harkis au camp de Rivesaltes. La relégation des familles. Septembre 1962-décembre 1964. Collection récits et témoignages, Editions Loubatières, 2019.

Une courte vidéo avec Fatima Besnaci-Lancou et quelques images du camps de Rivesaltes : https://www.defense.gouv.fr/actuali...

© Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 14/12/2020

Notes

[1Président de la régionale Languedoc-Roussillon, professeur en lycée, chercheur associé au laboratoire CRISES, Université Paul Valéry Montpellier III