Histoire des sciences et des savoirs, De la Renaissance aux Lumières Compte-rendu de la rédaction

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Dominique PESTRE, Histoire des sciences et des savoirs, De la Renaissance aux Lumières, tome dirigé par Stéphane VAN DAMME, Editions du Seuil, 507 p., 38 euros.

Ce premier tome de l’Histoire des sciences et des savoirs (voir le compte rendu de lecture général des 3 tomes) a été dirigé par Stéphane Van Damme, professeur d’Histoire et civilisation à l’Institut Européen (Florence), qui l’ouvre dans un paragraphe introductif sur « Un ancien régime des sciences et des savoirs » à la fois historiographique et épistémologique. Il y rappelle des propos de Lucien Febvre qui mettait en garde quant au récit téléologique et linéaire. Tout au long de ce tome, constitués de 20 contributions rédigées par 24 spécialistes, Stéphane Van Damme est notamment l’auteur de la quasi totalité des « encadrés » qui, comme un fil d’Ariane, lient et ponctuent les différentes productions : Les newtoniens, portrait de groupe ; Les fabricants d’instruments scientifiques ; Les femmes savantes et les académies.

La Renaissance période de rupture et de remise en question des sciences et des savoirs du Moyen Age, ceux de la scolastique - est la période initiale de ce premier tome qui se termine aux Lumières, couvrant les trois siècles de l’Epoque moderne. L’ouverture et la découverte du monde (histoire mondiale/globale et mondialisée/globalisée des sciences et des savoirs) y occupent une place essentielle pour montrer la complexité de ce que jusqu’alors l’on a caractérisé et défini comme « révolution des sciences », et où au postulat continuiste se substitue une contextualisation/mise en situation des sciences de l’Epoque moderne sans préjugés contemporains (co-présence des savoirs de la tradition comme la théologie ou l’histoire naturelle et des savoirs modernes). Cette problématique est un objectif énoncé par D. Pestre en introduction générale pour qui il ne s’agit pas tant « d’aborder les sciences et savoirs en eux-mêmes, dans leur être en quelque sorte intellectuel, que de rester le plus possible « en situation » dans l’épaisseur du monde et de la variété de ses activités et rencontres ».

Le 1er décembre 1783, devant le palais des Tuileries, Jacques Charles et Nicolas-Louis Robert prenaient place dans un globe aérostatique qui s’élevait dans les airs. Mais alors que les ballons des frères Montgolfier et celui utilisé par Pilâtre des Roziers et le marquis d’Arlandes étaient gonflés d’air chaud, celui-ci était rempli d’ « air inflammable » - c’est-à-dire d’hydrogène ainsi baptisé par Lavoisier cette même année, gaz soupçonné dès la Renaissance (borne initiale de la première période de l’Histoire des sciences et des savoirs) par Paracelse, médecin et savant du monde germanique, et étudié par Henry Cavendish, physicien et chimiste britannique, en 1766 (année au coeur des Lumières, siècle de la borne finale). Durant leur vol de plus de 2 heures et à environ 600 mètres d’altitude, ils effectuèrent des mesures barométriques et thermométriques, instruments inventés au XVIIe siècle et perfectionnés jusqu’aux Lumières. C’est un extrait de la gravure de cet événement qui a été choisie pour la première de couverture du premier tome de l’Histoire des sciences et des savoirs - De la Renaissance aux Lumières et qui nous plonge dans l’univers des contributions de la première partie, Sciences, cultures, sociétés. Point de grandes figures des sciences en une de couverture, mais deux savants des Lumières, expérimentateurs, inventeurs et touche-à-tout : Jacques-Charles est physicien et chimiste, quant à Nicolas-Louis Robert c’est un ingénieur et fabricant de divers appareils de mesure (J.B. SHANK, « Les figures du savant », p. 42-65). Jacques-Charles fait des expériences, une des caractéristiques de la science depuis le XVIIe siècle. Il parvient notamment à produire du dihydrogène en versant du vitriol (acide sulfurique) sur de la limaille de fer et conçoit le projet d’en remplir un globe, financé par souscription et construit par les frères Robert, dans le but de réaliser l’exploit légendaire d’Icare ou encore de Léonard de Vinci : s’élever dans les airs (P. DEAR, « Cultures expérimentales », p. 66-85). La science est devenue un spectacle et un public de sciences et des curieux se pressent pour assister aux expériences ; cependant l’extrait en une de couverture ne représente pas le public réuni pour assister à l’envol et à qui les deux aérostiers lancent leur drapeau (M. THEBAUD-SORGER, « Spectacles de sciences », p. 130-153). Ne quittons pas encore ces vols aérostatiques car neuf ans plus tard, dans l’enceinte du Collège royal d’Artillerie de Ségovie, se déroule le premier vol avec une finalité militaire (observer le dispositif de défense d’une place assiégée). Ce globe a été réalisé le chimiste français Louis Proust envoyé en Espagne, en 1786, dans le cadre du Pacte de Famille et sur recommandations de Lavoisier. Si l’on cite souvent la formule d’Yves Lacoste « la géographie ça sert à faire la guerre », les sciences et les savoirs servent aussi à faire la guerre et cela depuis au moins la Renaissance (P. BRIOIST, « La guerre et les sciences à la Renaissance », p. 108-131) ! On peut supposer que des académiciens des sciences assistaient aussi à ce vol de 1783 de Charles et Robert. En effet, ils se réunissaient au Louvre depuis 1699 suite au règlement du 20 janvier 1699 de Louis XIV qui fonda l’Académie royale des sciences en 1666, constituée par Colbert pour développer les sciences et conseiller dans ce domaine, et toujours pour la gloire du roi (M. P. DONATO « « Faire corps » : les académies dans l’ancien régime des sciences (XVIIe-XVIIIe siècles) », p. 86-109) !

Ces aspects nous conduisent vers la deuxième partie : Champs de sciences Six études apportent leur contribution :

  • à la connaissance de la cartographie et à la mesure de la Terre, ainsi qu’à « l’apparition et la diffusion d’une éducation à la géographie au sein des élites intellectuelles et politiques en Europe » (J.-M. BESSE, « Cartographie et grandeurs de la Terre. Aspects de la géographie européenne (XVIe-XVIIIe siècle), p. 156-175) ;
  • à la conception européenne de la nature dont les évolutions sont aussi corrélées à des phénomènes et processus extra-européens, interrogeant le concept de « révolution scientifique » (L. DASTON, « Philosophies de la nature et philosophie naturelle (1500-1750) », p. 176-203) ;
  • au rôle et à l’importance du livre imprimé qui « n’a pas effacé ce qui le précédait, pas plus que le manuscrit n’a entièrement perdu sa capacité à affecter la lecture et la compréhension des textes imprimés » (N. SAFIER, « Livre et cultures écrites des sciences », p. 204-229) ;
  • aux images comme les écorchés anatomiques, les gravures et planches d’animaux, aux vues en perspective (R. MANDRESI, « Le regard scientifique : cultures visuelles des sciences », p. 230-253) ;
  • à l’histoire naturelle de l’Herbarum… d’Otto Brunfels (1530) et à l’apparition du mot « biologie », en 1802, pour laquelle l’élargissement du monde ouvre de nouveaux territoires de découvertes et qui dispose d’instruments d’observation permettant une culture de l’expérimentation (M.N. BOURGUET et P.-Y. LACOUR, « Les mondes naturalistes : Europe (1530-1802) », p. 254-281) ;
  • aux phénomènes de l’altérité à travers la question des catégories raciales et la compréhension des « processus de description de la pluralité des sociétés humaines par le biais de l’histoire de la formation des catégories dans l’Europe occidentale et ses colonies à l’époque moderne » (J.-F. SCHAUB et S. SEBASTIANI, « Savoirs de l’autre ? L’émergence des questions de race », p. 282-304).

La troisième partie - Mondialisation des sciences et des savoirs ? - regroupe 5 contributions qui nous mènent vers l’objectif que s’étaient assignés les navigateurs portugais et espagnols : l’Asie ! « Avec l’arrivée de Christophe Colomb à Hispaniola en 1492, puis celle de Vasco de Gama à Calicut en 1498, l’Europe entre dans ce qu’il n’est peut-être pas exagéré de nommer, au regard de l’histoire des savoirs, un long siècle des Indes, lequel s’achève vers le milieu du XVIIe siècle avec l’installation des Hollandais et des Britanniques en Inde et Insulinde. » C’est par cette phrase que R. Bertrand débute son étude (« Les savoirs du commerce : le cas de l’Asie », p. 306-323) où il montre que « Tantôt empêché et tantôt favorisé par les pouvoirs européens [politique mais aussi religieux à travers l’Inquisition] comme asiatiques [princes et potentats], le commerce des savoirs [art et instruments techniques de navigation, exotica, récits de voyage,] épousa, aux Indes orientales, des itinéraires complexes [chenaux et contraintes des circulations] » L’on sait depuis les travaux de Braudel l’importance de l’Atlantique dans une première mondialisation où cet océan se substitue à la Méditerranée. Ce sont à ces mondes atlantiques que s’intéresse F. Regourd (« Les localités et centralités scientifiques : les mondes atlantiques (XVIe-XVIIIe siècle) », p. 324-343. Alliance entre le sabre et le goupillon, mais aussi connivence/concrescence entre le sextant et la croix ! Sciences et savoirs sont aussi l’oeuvre de groupes et notamment les Jésuites (« multinationale des savoirs ») et plus largement de tous les ordres, partis en mission (A. ROMANO, « Les savoirs dela mission », p. 346-367) : des artistes jésuites sont appelés par l’empereur Qianlong pour représenter ses victoires au Xinjiang, gravures qui sont réalisées à Paris (J. WALEY-COHEN, « Savoirs historiques et empire dans la Chine des Qing au XVIIIe siècle », p. 368-391). D’autres groupes comme les diasporas (huguenots, morisques, Arméniens ) sont intégrés dans cette partie pour leur rôle dans les transferts technologiques et circulation qui est ici profondément renouvelé à la lumière des connaissances, concepts et problématiques actuelles (N. MUCHNIK, « Dynamiques transnationales et circulations diasporiques des savoirs », p. 392-407).

Revenons à la gravure de la une de couverture et à la quatrième et dernière partie de ce tome : Les sciences et le gouvernement du monde. Parmi ce public était notamment présent le Duc de Chartres (futur Philippe-Egalité et qui effectua un vol le 15 juillet 1784) qui a signé le procès verbal rédigé lors de l’atterrissage « dans une prairie entre Nesle et Hédouville », comme le précise la légende de la gravure. La sphère politique s’intéresse aux sciences et aux savoirs, phénomène qui caractérise aussi les Etats européens à l’époque moderne (L. HILAIRE-PEREZ, « Etat, science et entreprise dans l’Europe moderne », p. 410-429), qui a connu dans le royaume de France un moment singulier lors du ministériat de Colbert (N. DEW, « Un colbertisme scientifique ? », p. 430-445) et à l’émergence/la formation de « savoirs administratifs (I. LABOULAIS, « La fabrique des savoirs administratifs », p. 446-463).

Cette partie et ce premier tome se terminent sur un terme éminemment contemporain celui d’environnement, anachronique au sens contemporain pour l’époque moderne, et qui recouvre alors deux conceptions : une délimitation et démarcation spatiale des humains « pour négocier les relations avec ce qui les entoure » et « une réalité physique universelle et objectivable » (G. QUENET, « L’environnement et ses savoirs », p. 464-483).

Dans le long et complexe processus du dualisme entre nature et culture, dans lequel émerge la notion de ressources (cf. encadré sur « Les sciences et les mines »), cette question nous amène entre autres aux catastrophes naturelles qui de « fléaux témoins de la colère de Dieu laissent la place aux phénomènes physiques » et aux risques qui renvoient au calcul des probabilités, faisant notamment des séismes des objets de sciences et de débat. Quant à nos deux aérostiers avaient-ils conscience du risque d’explosion de leur globe rempli d’hydrogène (accident qui fut à l’origine de l’incendie du dirigeable Hindenburg) ?

Au final ce premier tome, que les candidats aux concours ne devraient pas omettre dans leurs lectures, est un profond renouvellement intellectuel de l’Epoque moderne qui repose sur les travaux les plus récents et évolutions en et de l’histoire des sciences. Les sciences et les savoirs font partie de l’activité humaine qu’elle soit sociale, culturelle, politique ou économique, et ils s’inscrivent à la fois dans une première modernité et une première globalisation.

« Je me représente la vaste enceinte des sciences comme un grand terrain parsemé de places obscures et de places éclairées. Nos travaux doivent avoir pour but, ou d’étendre les limites des places éclairées, ou de multiplier sur le terrain les centres de lumières » (Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature (1754), cité p. 31).

© Jean-Christophe Sanchez pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 30/12/2016. Tous droits réservés.