Histoires d’eau Visite à La fondation Schneider

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Par Françoise Debrebant [1]

L’EAU, source essentielle de vie, un des quatre éléments, a depuis toujours alimenté les mythes et inspiré les artistes, suscité aussi la réflexion philosophique.

Ici, l’eau est d’abord celle de Wattwiller, village alsacien situé entre Mulhouse et Colmar, dominé par le Hartmannswillerkopf, le Vieil Armand, un des hauts lieux des combats de la Grande Guerre. En 1915, ils furent si meurtriers que les Poilus baptisèrent le lieu « la mangeuse d’hommes ».

Il est devenu lieu de mémoire et, le 3 août 2014, les Présidents Hollande et Gauck (RFA) se sont rencontrés là pour commémorer le centenaire de cette guerre.

Le territoire de Wattwiller occupe pour une partie le piémont des Vosges, pour une autre partie, la plaine d’Alsace. Il s’étend à proximité d’un petit cours d’eau, le Siehlbach, dont la vallée forme un bassin de réception des eaux pluviales, qui alimentent de nombreuses sources ; l’eau est d’une remarquable pureté, et ses vertus ont été reconnues dès l’époque romaine.Longtemps, les cures thermales firent vivre (en partie) le village, mais cette activité disparut à cause de la première guerre, les installations étant détruites .

A partir de 1920, on mit l’eau en bouteilles. Depuis, avec des fortunes diverses, selon les époques et les propriétaires de l’entreprise, l’activité continue, et il sort de l’usine d’embouteillage un produit haut de gamme. Depuis 2004, elle appartient au groupe belge SPADEL, qui l’a achetée à François Schneider.

Né dans l’Yonne, François Schneider est un entrepreneur autodidacte, qui a œuvré dans des domaines très variés. Dans les années 1970, il achète l’usine de Wattwiller, revenant à ses racines (un de ses grand-pères était originaire d’Uffholtz, village voisin) ; il la modernise, la développe avant de la revendre.

Considérant que « sans le mécénat,rares seraient les artistes qui auraient réussi à traverser les siècles », il crée une fondation, reconnue d’ utilité publique en 2005. Son objectif : favoriser les jeunes talents, et cela de deux manières :

  • accorder des bourses à des lycéens défavorisés de l’Yonne et du Haut-Rhin (ses deux origines géographiques). Ceux-ci doivent, pour être sélectionnés, présenter un projet structuré, montrer leur motivation, de quelque lycée qu’ils viennent.
  • aider des artistes à créer, à se faire connaitre, se rendre visibles. Pour cela le concours « Talents contemporains » lancé chaque année rassemble des centaines de projets venus du monde entier, dans 6 disciplines d’arts plastiques : installation, sculpture, vidéo, photo, peinture, dessin. Les 6 œuvres primées par un jury international, composé de personnalités reconnues (en 2011, il a été présidé par JN Jeanneney) sont achetées par la Fondation, qui les expose l’année suivante ; et en outre se constitue un fonds au fil du temps, fonds qui lui permet d’organiser 3 expositions annuelles.
    Impératif absolu : les œuvres doivent avoir un lien avec l’eau, être inspirées par elle, qu’elle soit visible, ou invisible (mais intervenant dans le processus de création). Par exemple, l’exposition de l’été dernier avait pour thème « Narcisse ».
    Le siège de la fondation occupe l’ancienne usine d’embouteillage, construite en 1924. Les locaux ont été remarquablement remaniés, agrandis, et percés de grandes baies vitrées. Celles-ci laissent entrer la lumière (chaude et généreuse le jour de notre visite), et ouvrent une très belle perspective sur le « jardin de sculptures », où, naturellement, l’eau est omniprésente. Citons, parmi d’autres œuvres :
  • le « Mont d’ici » (2010), de Sylvie de Meurville. Il s’agit du Vieil Armand, ici miniaturisé, représenté comme un corps vivant, irrigué par des filets d’eau (les vaisseaux ?), qui dessinent des vallées et nourrissent des sources. Mais là, l’eau « remonte » de la plaine au sommet : capacité de l’artiste à prendre des libertés avec la nature, que nous retrouvons dans les autres œuvres.
  • la « Star Fountain » (1999) est une « Nana » impressionante, faite de mosaïque émaillée, couverte d’étoiles. Niki de Saint-Phalle lui a mis dans chaque main une cruche renversée, dont s’échappe un filet d’eau. Il émane d’elle une extraordinaire énergie.
  • les « Toupies d’eau » (1998) d’Ilana Isehayek, en acier inoxydable, dansent et chantent au bout de leur tige, semblables à des libellules, en une sorte de manège.
  • « 17 sphères dans une sphère » (1985) de Pol Bury, en acier, n’est pas sans rappeler une déesse nourricière primitive. Les 17, d’où l’eau s’échappe par intermittence sont-elles des bouches ?, des seins ?, ou les yeux multiples de l’Argos de la mythologie, qui pleurerait de temps à autre ?

Ce jardin, où règne un calme étonnant, où l’on respire un air d’une rare pureté ; jardin fait de cailloux, d’arbres,d’herbe et d’eau nous évoque l’atmosphère des jardins du Japon.
L’exposition de cet automne (du 4 octobre au 28 décembre) présente les créations des lauréats du concours 2012. Tous sont jeunes, nés dans les années 1970 et 1980, et ont des origines et des parcours très divers. Certains d’entre eux, présents ce jour-là, nous expliquent leur démarche créative, et leur rapport à l’eau et à la nature, qu’ils tentent souvent de démystifier.

  • « The Cut » (2011),crayon sur papier de Jessie Brennan,rappelle le Hockney Cut, canal de l’est de Londres, qui traverse un quartier autrefois industriel et populaire, complètement bouleversé par les travaux de préparation des Jeux Olympiques de 2012. L’artiste est allée recueillir de nombreux récits et témoignages de ses habitants, et les a transcrit en un effroyable chaos, qui fait immanquablement penser aux images des après-guerres mondiales. Ces dessins conduisent aussi à une réflexion sur les ruines et leurs effets sur les populations, sur l’effacement, mais aussi sur la survie.
  • En catégorie sculpture, Valère Costes montre « Karstic story » (2007), en aluminium, moteurs, bacs en silicone, et eau ; installation qui produit une mousson miniaturisée et fabrique des stalagmites artificiels. C’est l’approche du spectateur « regardant » qui déclenche le processus, dont nul ne sait à quoi il aboutira. Du même artiste, une vidéo « The Build » montre des sortes de tours d’argile qui se délitent dans l’eau. Interrogation sur le double aspect : construction / destruction.
  • Hicham Berrada a fabriqué l’« Arche de Miller-Urey »(2012) : aquarium en acier où évoluent des produits chimiques, créant des paysages aquatiques qui changent sans cesse. Le propos est l’attente de ce que le procédé donnera.
  • Rashia Linendoll-Sawyer,avec « We are not made of wood » (2012), 3 photographies, s’interroge sur les liens eau-mort. Des corps sans visage, vêtus de blanc (un linceul ?) sont en suspens dans l’eau. Des noyés ?
  • Nour Awada, la plus jeune lauréate, a filmé « les Ruisselantes » en 2012. Sous une pluie glacée, une femme nue couverte d’une terre noire (celle, aussi, où sont enfoncés ses pieds) est prise de convulsions, et semble se décomposer. L’artiste a séjourné en Guyane, où elle a recueilli des récits de villageoises parlant des déesses-mères. Retour des corps à la terre ? On n’est pas loin, non plus, du retour à la poussière des Chrétiens.
    Là encore, sont liées eau et mort .
  • Avec « Murs » (2011) de Mehdi Medacci, qui a reçu le prix « Talent d’eau », l’eau est celle de la Méditerranée, qui sépare, mais aussi rapproche et permet le passage entre les continents. Cinq écrans montrent, au grand ralenti, des scènes où migrants anciens et récents s’enracinent ou repartent, entre la banlieue nord de Paris et Alger : magnifique moment qui montre un homme battu par le vent sur le pont d’un bateau ! Le ralenti donne à l’exil une dimension vraiment poignante.

On quitte à regret cet endroit un peu hors du temps et du monde où, seul, le murmure de l’eau interrompt le silence. Comment expliquer une certaine sensation de plénitude ? Cela est probablement dû au fait que les concepteurs du lieu ont réussi à trouver le bon équilibre entre le vert de la nature vosgienne, le blanc éclatant du bâtiment, la lumière et l’eau, qui est ici honorée dans toutes ses fonctions, réelles où symboliques ; entre l’écrin et ce qu’il contient.

Françoise Debrebant Historiens et Géographes Tous droits réservés. Octobre 2014

Notes

[1Membre de la rédaction d’Historiens et Géographes