Hommage à Jacques Aldebert (Vice-président honoraire) Communiqué de l’APHG et de la revue « Historiens & Géographes »

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Par Bernard Phan. [1]

Né le 22 novembre 1922, Jacques Aldebert aimait à plaisanter en disant qu’en bonne logique il aurait dû faire une carrière dans la police. Une autre police aurait pu l’empêcher non seulement de faire carrière, mais tout simplement de vivre. En novembre 1943 il échappa à la Gestapo par un de ces heureux hasards auxquels nombre de Résistants durent la vie. L’irruption de la police allemande donna au chat de ses parents l’occasion de s’échapper ; il n’alla pas très loin puisque la concierge l’intercepta et le rapporta à ses maîtres. Elle put ainsi suggérer à Jacques, qui rentrait, d’éviter de monter à l’appartement vu la présence de ces fâcheux visiteurs. Il put ainsi continuer à travailler pour la Résistance, dans la région de Chartres et Orléans, ce qui lui valut l’attribution de la Croix de Guerre.

Lauréat du concours d’agrégation, en 1949, il commença alors sa carrière de professeur d’Histoire-Géographie. Elle le conduisit dans différents lycées d’Ile de France et de Paris dont Janson, Lakanal, Henri IV et Louis-le-Grand où il termina sa carrière en juin 1988. Il y occupait la chaire d’une des deux khâgnes classiques, l’autre l’étant par Jean Mathiex, chez qui il s’était réfugié temporairement pour échapper à la Gestapo. Habité par le souci de partager le savoir, Jacques Aldebert a contribué, comme conseiller pédagogique, à la formation de nombreux professeurs, dont certains firent ce qu’il est convenu d’appeler de « belles carrières » à l’Education nationale. Il a également suscité des vocations d’historiens comme le confessait, le 2 mars 2015, Robert Frank qui venait de recevoir des mains de Jean-Noël Jeanneney les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. Robert Frank évoqua les cours de Jacques Aldebert en ces termes : « Classe de 6e où les enfants découvrent cette merveilleuse histoire de l’Antiquité, où les cours de Jacques Aldebert sur l’Athènes de Périclès et la Rome d’Auguste m’ont inspiré une vocation définitive d’historien ».

Cette passion de l’histoire et de la géographie, Jacques Aldebert ne la transmit pas uniquement dans le cadre de ses cours du secondaire au lycée puis en classes préparatoires à l’ENS, mais aussi à la Sorbonne, où il fut chargé de cours en propédeutique, comme à Sciences-Pô, en tant que maître de conférences ou encore à l’ISIT. Il assura durant de nombreuses années, en étroite liaison avec la rédactrice en chef, la préparation des dossiers de la Documentation photographique, à la Documentation française. Il fut l’auteur de quelques uns de ses dossiers comme celui consacré à l’art baroque en Europe. Il assura chez Delagrave la direction d’une collection de manuels pour l’enseignement secondaire et publia différents ouvrages d’histoire. Parmi eux, l’un est original. Il s’agit de l’Histoire de l’Europe, ouvrage coordonné par Frédéric Delouche, chez Hachette, dont Jacques Aldebert fut le Français de l’équipe de 14 auteurs.

Comme logiquement cela le conduisit à adhérer à notre association, à y prendre des responsabilités et à en devenir vice-président. Nombre d’entre nous se souviennent de sa voix lorsqu’il fallait obtenir la fin des bavardages personnels pour pouvoir reprendre les travaux en assemblée générale ou au comité national. Il fut particulièrement actif lorsque l’Histoire et la Géographie furent menacées de disparaître du cursus de tous les élèves pour devenir optionnelles, n’hésitant pas à tenir tête à quelques fonctionnaires supérieurs qui prenaient quelques libertés avec le contenu des textes, quitte à pénaliser sa carrière.

Car Jacques Aldebert était intransigeant sur le plan éthique, fruit d’une éducation familiale dans le cadre exigeant de la morale protestante. Résistant, il avait été scandalisé par les règlements de comptes de la Libération et sa famille avait considéré comme le prolongement logique de leur participation à la Résistance de protéger un concitoyen à leurs yeux abusivement recherché pour collaboration. Tolérant, ouvert à la discussion, il avait horreur de la mauvaise foi chez ses interlocuteurs et pouvait, si l’on outrepassait les bornes, entrer dans des colères homériques.

Sur le plan humain Jacques Aldebert était compagnon fort agréable. Déjeuner avec lui demandait du temps. Il devait à son éducation enfantine de veiller à convenablement mastiquer, sans pour autant renoncer à entretenir une conversation toujours enrichissante. La famille Aldebert a beaucoup voyagé et Jacques avait pratiquement toujours avec lui quelques photos à partager d’un de ces voyages qui l’avait conduit aux quatre coins du monde. L’installation de sa fille aux Etats-Unis, après son mariage, valut à nombre de khâgneux d’avoir des copies qui, outre l’appréciation du travail réalisé lors du petit concours de décembre, portait la mention « Au-dessus de l’Islande » ou « Au-dessus de Terre-Neuve ». Il connaissait Paris et des itinéraires de dégagement pour éviter les embouteillages comme peu de gens. Il s’y faufilait avec une extraordinaire aisance et le passager avait, compte-tenu du caractère surbaissé de la Mini-Cooper, l’impression de tourner sur un circuit urbain.

A Monique, son épouse, à Anne-Françoise, Pierre et Gilles, ses enfants, à leurs conjoints et à leurs enfants, notre association exprime, au nom de ses adhérents, notre profonde sympathie et nos plus sincères condoléances.

© Bernard Phan pour Historiens & Géographes (n° 438 / mai-juin 2017). Tous droits réservés.

La tribune de l’assemblée générale de l’APHG du 30 novembre 1980 - ENS rue d’Ulm. De gauche à droite : Bernard Phan, Jacques Aldebert, Odette Lacuèva, Jean Peyrot, Hubert Tison et Daniel Jean-Jay (Photo A. Brunet)

Notes

[1Historien. Professeur honoraire de première supérieure au lycée Henri-IV à Paris. Vice-président d’Honneur de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG).