Hommage à Jacques Le Goff (1924-2014) ... suivi de Jacques Le Goff et l’APHG

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Par Claude Gauvard [1]

Jacques Le Goff est mort le 1er avril dernier, à l’âge de 90 ans. La nouvelle a saisi la communauté des historiens tout entière. On le voulait éternel tant sa présence rassurait le savoir et montrait le chemin. Il faudra désormais marcher sans guide…

Parler de Jacques Le Goff, c’est confondre l’amour de la vie et l’abondance de l’œuvre, dire le bonheur de l’écouter et de le lire, avouer qu’à son contact il était possible de découvrir une nouvelle façon de faire de l’histoire et de se sentir meilleur. L’avoir rencontré et l’avoir eu comme mentor sont une chance inestimable.

Sur sa propre vie, l’homme était plutôt discret. De ses origines, il parlait peu, sauf à évoquer Toulon et à comprendre qu’il y avait puisé son goût pour l’histoire urbaine que vint conforter sa fréquentation de l’Italie ; de ses souvenirs de guerre où il accomplit son devoir de résistant non plus. Seuls affleuraient dans les conversations plus personnelles son attachement profond à sa femme, Hanka, épousée en 1962, qui l’ouvrit à sa Pologne natale, et son amour pour ses deux enfants. La mort de sa femme fut pour lui une déchirure et l’écriture, malgré le livre qu’il lui dédia, fut vaine pour surmonter cet événement douloureux. De ses études à l’École normale supérieure, de l’agrégation obtenue brillamment, il ne se vantait pas, même si le réseau des amis qu’il avait pu rencontrer en ce temps-là signait son appartenance aux élites intellectuelles. Jacques Le Goff n’était pas un homme pour lequel la carrière classique était un modèle. Il était avant tout un homme libre. Il l’a montré en préférant le chemin de la VIe section des hautes études à celui de l’université où il ne fit qu’un bref passage, en écrivant des livres plutôt qu’en achevant sa thèse d’État sur Les idées et les attitudes à l’égard du travail en Occident aux XIe-XIIIe siècles. Il l’a montré aussi en ne recherchant pas les honneurs universitaires les plus traditionnels. Mais cette liberté n’était pas exempte d’engagements. Homme de gauche, il l’est resté jusqu’au bout, jouant de son nom pour les causes qui lui étaient chères, avec un idéalisme resté intact et intransigeant. La vie politique pouvait le faire mettre très en colère et il ne manquait pas de faire savoir ses opinions, toujours tranchées. Cette liberté n’était pas non plus exempte de devoirs. Travailleur acharné, il a aussi donné de son temps au service des institutions. Les Annales dont il a assuré la direction en 1969 dans l’esprit des pères fondateurs, Marc Bloch et Lucien Febvre, puis de Fernand Braudel ; l’École des Hautes Études en Sciences Sociales qu’il a largement contribué à créer comme établissement autonome en 1975 ; le Centre de recherche d’anthropologie historique de l’Occident médiéval dont il a assuré l’impulsion. Au CNRS, son action a aussi été immense et la médaille d’or qu’il reçut en 1991, distinction suprême et rare en Sciences humaines et sociales, qui vint s’ajouter au Grand prix national d’Histoire obtenu en 1987, en fut la consécration.

Cette activité n’était qu’un mince aspect de son influence. Jacques Le Goff a rayonné d’emblée par les livres. En 1964, la sortie de la Civilisation de l’Occident médiéval, chez Arthaud, a été un événement fondateur où son apport à l’histoire est déjà contenu tout entier. La chronologie n’en est pas exempte, mais elle s’efface devant les grands pans d’une histoire sociale que renouvellent l’anthropologie et la sociologie. La forêt et ses fantasmes y prennent place aux côtés des rues bruyantes des villes, le temps du travail s’affirme face à celui de la prière, le corps des hommes s’enrichit de leurs rêves. Le tout s’appuie sur une démonstration d’images aussi bien que de citations extraites de textes médiévaux. Car Jacques Le Goff n’était pas seulement un historien foisonnant d’idées : c’était un pêcheur de documents pour la qualité desquels il s’est toujours montré intransigeant. Relisons ce texte : il n’a pas pris une ride ! Et toute l’œuvre de Jacques Le Goff en découle. Des Intellectuels aux marchands, de l’Ici-bas au Purgatoire, les livres et les articles se poursuivent en apportant chaque fois un renouvellement de l’historiographie. Pour un autre Moyen âge n’est pas un titre vain. C’est un plaidoyer pour ne pas enfermer la discipline dans le carcan d’une histoire événementielle étriquée. Et l’histoire des hommes n’est pas seulement celle de leurs actes, elle est aussi celle de leur imaginaire, dans un temps long, qu’il souhaitait volontiers prolonger jusqu’au XVIIIe siècle, et dans les replis les plus difficiles à percevoir. Quelle leçon que d’entendre Jacques Le Goff dire que les mentalités gisent dans ces stéréotypes que l’historien néglige trop souvent tant ils sont répétitifs ! Dans ces préambules dont on oublie le contenu dans la hâte de découvrir les faits, alors que les faits relèvent de l’instantané événementiel et que les préambules révèlent justement cette histoire longue des mentalités, si difficile à cerner. Il ouvrit ainsi la porte à l’étude des rites, ceux des nobles comme ceux du peuple, ceux de la féodalité comme des simples processions.

Car Jacques Le Goff n’était pas avare de ses idées. Elles fusaient et il les donnait avec une générosité contagieuse, en particulier aux plus jeunes dont il suivait la carrière avec attention. Dans ses séminaires d’abord, celui du mardi fréquenté jusqu’à ce que la salle déborde, ou en petit comité, le vendredi, pour mettre l’accent sur les méthodes de l’Histoire, s’interroger par exemple sur la pertinence de la notion de « mentalités », réfléchir à l’apport des anthropologues ou des philosophes à l’histoire, et préparer sa synthèse dans Faire de l’Histoire. C’est là qu’il transmettait son savoir à ses nombreux élèves, là qu’il forma ceux qui lui sont si redevables, en même temps qu’ils sont devenus ses amis.

Il aimait par-dessus tout transmettre ses idées au plus grand nombre en utilisant les médias plutôt que l’amphithéâtre, en particulier dans les émissions des Lundis de l’Histoire, qu’il commença en 1968 et poursuivit jusqu’à sa mort. Alors que, dans les dernières années, il se mouvait difficilement, il préparait l’émission chez lui, avec le plus grand soin, sachant toujours trouver le mot percutant. Cette vulgarisation-là était un modèle d’intelligence car elle ne cédait en rien à la mode. La pensée s’y construisait selon les meilleures méthodes de l’histoire et le recours aux documents était une exigence fondamentale. Il était cependant permis de ne pas être d’accord avec le maître, même s’il était très difficile de le faire changer d’avis : sur l’amour porté aux enfants au Moyen Âge par exemple… il n’a jamais voulu céder ! Quant à l’histoire politique, malgré son magistral Saint Louis, il ne cachait pas qu’il s’en méfiait !

Dire de Jacques Le Goff qu’il fut un géant et, pour filer la métaphore de Bernard de Chartres dans ce XIIe siècle qu’il connaissait si bien, nous sentir des nains juchés sur ses épaules de géant, n’est pas flagornerie. Il nous a enseigné le chemin de l’Histoire, à nous de continuer de le façonner et de le suivre.

© Claude Gauvard
Paris, novembre 2014 - Tous droits réservés. Historiens & Géographes n° 428, octobre-novembre 2014.

Jacques Le Goff et l’APHG

Jacques Le Goff a toujours soutenu l’APHG et l’enseignement de l’Histoire-Géographie notamment dans les moments très difficiles des années 1970-1980 où l’enseignement de l’Histoire-Géographie avait reculé à l’école primaire ; où la chronologie en Histoire était négligée au profit de grands thèmes allant de la Préhistoire à nos jours, par exemple Les paysans de la Préhistoire à nos jours , qui ne tenaient pas compte du contexte de chaque période, de l’âge des élèves, qui négligeaient l’événement... Par exemple, l’événement révolutionnaire disparaissait au nom d’une interprétation des Annales et des conceptions braudéliennes déformées et caricaturées qu’a récusées le Maître, auteur d’un Bonaparte et le siège de Toulon, partisan d’une chronologie raisonnable pour les élèves de l’école élémentaire et des collèges.

C’était le temps de l’éveil où la Géographie et l’Histoire étaient intégrés dans des thèmes très vastes comme la Mer . 1/3 des instituteurs faisaient de la Géographie et de l’Histoire à l’ancienne, 1/3 se lançaient dans cette pédagogie de l’éveil sans vraiment s’en sortir, 1/3 ne faisaient plus d’Histoire-Géographie selon l’enquête de Jean Noël Luc, assistant à l’époque à l’ENS de Saint-Cloud. C’était le temps de la pédagogie spiralaire promue dans des publications jargonnantes et confidentielles de l’INRP (aujourd’hui disparu) [2]. Les Belges et les Canadiens l’avaient expérimentée, mais sont revenus depuis à des approches plus classiques et plus réalistes. C’était aussi le projet d’étendre en classe de Seconde cette thématique ahistorique. Contre ces propositions irréalistes trop difficiles, l’APHG a mené un combat vigoureux et tous azimuts. François Mitterrand, Président de la République a lors du Conseil des ministres du 31 août 1983 rappelé les vertus d’un discours historique structuré par la chronologie à l’école. Alain Savary, Ministre de l’éducation nationale a décidé de remettre de la chronologie. Il a chargé René Girault, Professeur de relations internationales, d’établir un rapport sur l’état de l’enseignement de l’Histoire.
Jacques Le Goff a été nommé par l’Elysée à la tête d’une grande commission permanente de l’enseignement de l’Histoire et de la Géographie regroupant l’ensemble des acteurs de l’éducation nationale avec René Girault auteur du rapport sur l’enseignement de l’Histoire.

A ce titre, Jacques le Goff comme René Girault ont travaillé en étroite coopération avec l’APHG et son Président Jean Peyrot, ainsi qu’avec nos représentants. En 1984, Jacques le Goff a présenté au Colloque de Montpellier les grandes lignes des travaux de sa commission [3]. C’est Jean-Pierre Chevènement qui fera entrer en application les conclusions de la commission. Jacques Le Goff figure aussi dans les interviews Des grandes voix de l’Histoire publiées dans le catalogue édité par Historiens & Géographes lors de l’exposition Des Repères pour l’Homme en 1983 à la BPI du Centre Georges Pompidou, présidée par le grand historien [4].

© Le Secrétariat général de l’APHG - Tous droits réservés .
Paris, le 28 décembre 2014.

Illustration : Jacques Le Goff, Une vie pour l’histoire - La Découverte, 2010.

Notes

[1Professeur émérite d’histoire médiévale à la Sorbonne (Paris I). Ce texte a été publié dans la revue Historiens & Géographes n° 428 octobre-novembre 2014. Lien : http://www.aphg.fr/Sommaire-no-428. Lire aussi en annexe du texte ci-après, « Jacques Le Goff et l’APHG ».

[2Institut National de Recherche Pédagogique

[3Historiens & Géographes, n°298, « Colloque national sur l’Histoire et son enseignement : Montpellier, du 19 au 21 janvier 1984 ».

[4Un autre Moyen-Age p. 23. Catalogue de l’exposition Des repères pour l’homme , du 5 au 31 mai 1982.