Hommage à Maurice Agulhon (1926-2014) Historien, citoyen...

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Par Rémy Pech [1]

Né à Uzès (Gard) le 20 décembre 1926, il est décédé à Brignoles (Var) le 28 mai 2014.
Issu de parents instituteurs laïques aux fortes attaches protestantes, cévenoles et provençales, Maurice Agulhon intègre en 1946 l’École normale supérieure. Il entreprend au cours des années 1950 sous la direction d’Ernest Labrousse des recherches sur les populations du Var dans un temps long encadrant la Révolution française. Agrégé, il enseigne au lycée Thiers à Marseille, puis à partir de 1957, à l’Université d’Aix-en-Provence, jusqu’à sa nomination à la Sorbonne (Paris I) en 1972.

Remarqué pour sa thèse de troisième cycle sur Pénitents et francs-maçons de Provence (1966), Maurice Agulhon avait dès cette époque forgé le concept de « sociabilité méridionale », dont il se voulait redevable à l’éminent archéologue aixois Fernand Benoît. Il l’exploita en décrivant les chambrées provençales, « clubs » villageois héritiers naturels des confréries et des loges maçonniques. Ces cellules de base de la démocratie échappent largement à l’histoire politique classique, celle des résultats électoraux, de la presse, des professions de foi réunies dans le « Barodet », des partis et des débats parlementaires. C’est en ayant recours à des méthodes ethno-anthropologiques qu’il parvint à en percer le secret.

Sa thèse de doctorat d’État, Histoire d’un mouvement populaire au temps de 1848, Histoire des populations du Var dans la première moitié du XIXe siècle, est soutenue en juin 1969. Monumentale, elle est aussitôt éditée en trois tomes chez trois éditeurs différents (Toulon, la Provence post-révolutionnaire, la République au village), le dernier étant traduit en plusieurs langues et fixant sa notoriété d’historien innovateur.

Celle-ci s’appuie sur le séminaire qu’il tint pendant deux décennies à la rue d’Ulm, rendez-vous fréquent et passionnant pour une pléiade de jeunes chercheurs appréciant l’acuité de ses analyses et son attitude attentive et fort peu « mandarinale ». Parmi la brillante pépinière des « agulhoniens », on peut citer Christophe Charle, Michel Pigenet, Anne-Marie Sohn, Jacques Girault, Jacqueline Lalouette, Pascal Ory, et plus tardivement Christian Amalvi, Dominique Poulot, Jean-François Chanet, et Gilles Pécout [2].

Tout en gardant sa filiation « labroussienne » et son appartenance à l’école des Annales, Agulhon se revendiquait comme un franc-tireur, s’ouvrant, sans se départir de la rigueur chronologique et factuelle scrupuleusement cultivée, aux approches sociologiques, psychologiques et ethnologiques qui devaient féconder durablement l’histoire politique contemporaine.
C’est dans cet esprit qu’il lança l’enquête sur le culte de Marianne, définie dans son article Esquisse pour une archéologie de la République (Annales ESC,1973), en recourant non pas à un programme coûteusement financé, mais à l’entraide fraternelle de ses collègues et disciples.

Dans cette quête, l’histoire orale était sollicitée pour faire apparaître les significations de cette ferveur édilitaire, mais aussi populaire, envers Marianne… Un travail titanesque pour ficher environ 500 monuments de place et quadriller 38 000 communes. Avec le recul, Agulhon disait « avoir délibérément choisi un sujet étroit dont personne ne parlait plutôt qu’un sujet général dont tout le monde discute ». Mais simultanément, il regrettait de n’avoir pu rédiger une grande histoire de la République synthétisant, au feu de sa réflexion personnelle, thèses et articles sur les spécificités régionales de cette histoire. Du moins les trois tomes de ses Marianne, qui scandent la chronologie des siècles précédant le nôtre (Flammarion,1979, 1989, 2001) [3] offrent-ils une somme d’analyses le consacrant pour longtemps comme l’historien de la République.

Il faut ici citer deux Aixois décisifs à la fois pour sa carrière et pour l’orientation de ses recherches : Pierre Guiral, qui l’introduisit en tant qu’assistant dans cette faculté d’Aix en 1957 et Georges Duby, médiéviste et très tôt « vedette » médiatique et éditoriale. Duby « obligea » en 1971 Agulhon à franchir la date de 1848, pour un chapitre de l’Histoire de France (Larousse) consacré au Second Empire, puis, dans la foulée, en 1973, son grand succès éditorial, le tome 8 de la Nouvelle histoire de la France contemporaine (Seuil),1848, L’apprentissage de la République, une forte contribution à L’histoire de la France rurale (tome 3, Seuil, 1976) et, quatorze ans plus tard, le tome 5 de l’Histoire de France (Hachette), intitulé La République (1880-1990). On retrouve encore Duby pour accueillir Agulhon au Collège de France en 1986. Le couronnement de sa démarche ethno-historique, fut en 1992 le colloque de Toulouse sur Les marques républicaines dans la culture populaire, organisé par historiens et ethnologues et publié sous le titre modifié Cultures et folklores républicains (Éditions du CTHS, 1995).

Un effort pour évaluer l’apport d’Agulhon au métier d’historien permet de repérer dans sa démarche intellectuelle, politique et morale, deux éléments fondamentaux, qui constituent deux ruptures :

1) une rupture avec le marxisme : l’historien a expliqué dans l’un de ses derniers ouvrages Histoire et politique à gauche comment sa rupture avec le PCF a été lente, douloureuse. La rupture épistémologique est en grande partie indépendante de la distance politique, puisque résultant de la recherche historique à proprement parler.
Plus que procédant de considérations de méthode, cette rupture est, me semble-t-il, fondée sur sa vision de la paysannerie du XIXe, qu’il a à la fois arrachée à l’oubli, au mépris, à la méconnaissance, quand ce n’est pas, chose insupportable pour cet homme scrupuleux et libre, à la téléologie ou à l’instrumentalisation.
Dans ses ouvrages de jeunesse, Les luttes de classes en France et Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx intervient en tant que témoin et analyse à chaud les événements de 1848 à 1851 qu’il a observé de près et pour partie vécus. Mais il en tire des conclusions théoriques qui furent ensuite figées et ressassées par ses disciples :
La grande masse de la nation française est constituée par une simple addition de grandeurs du même nom, de la même façon qu’un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre. (...) L’influence politique des paysans parcellaires trouve donc, en définitive, son ultime expression dans la subordination de la société au pouvoir exécutif.

Marx constate lucidement, mais sans nuance et hâtivement, la défection de la paysannerie à l’égard du régime républicain qui l’avait dotée du suffrage universel, son opposition à toute perspective révolutionnaire, enfin son ralliement massif à la dictature bonapartiste. Il incrimine l’hétérogénéité de cette catégorie, tout en véhiculant des clichés séculaires - et consacrés aussi dans le même temps par les grands observateurs de la paysannerie que furent Balzac et Zola - sur l’inculture, l’incapacité politique, l’égoïsme, le besoin de tutelle… Pour lui, les paysans français – et surtout la paysannerie parcellaire, celle qui est à la fois possédante et dépendante – s’interposent entre la bourgeoisie exploiteuse et les prolétaires exploités mais plus éduqués, regroupés et déjà conscientisés. Les paysans sont donc réduits à l’état de masse de manœuvre ne sortant de sa passivité que pour servir de chair à canon dans les guerres ou au contraire d’instrument militaire pour réprimer les porteurs de l’avenir, c’est-à-dire les ouvriers.

Marx fait bon marché non seulement des efforts de la bourgeoisie éclairée, des Lamartine, Hugo, Ledru-Rollin, Barbès, mais aussi de ceux, tous ces militants de village, instituteurs, cordonniers, forgerons, cafetiers, petits élus ruraux qui ont véritablement défié les forces du passé souvent incarnées par les hobereaux et les prêtres, pour implanter assez vite un vif attachement à la République et une grande attente.

Les analyses d’Agulhon sur 1848 et 1851 démontrent qu’une capacité de progrès, de démocratie et de militantisme, fût-il parfois défensif, existait bel et bien dans de larges couches de cette paysannerie qui prit assez massivement les armes, surtout en Provence, Languedoc, Gascogne et Quercy, à la nouvelle du coup d’État de décembre 1851 (plus de 30 000 arrestations suivies de jugements souvent sommaires). Il s’agit bien d’une révolte légale, et même constitutionnelle, et non pas d’une jacquerie ou d’une imitation des barricades parisiennes.

La dénégation de toute conscience politique chez les paysans, encore présente dans les travaux de brillants historiens, est contestée frontalement, mais tranquillement, par un homme qui a su étudier les chambrées provençales en leur fonctionnement convivial, les élections locales et l’ancrage villageois des convictions. Un acquis fondamental qui vaut pour 1848-51, mais aussi ensuite pour 1875-80, 1914-1918, le Front populaire, voire la IVe ou la Vè Républiques, toutes périodes où l’opinion paysanne, où l’électorat rural jouèrent un rôle éminent dans la consolidation de la République ou dans l’enraiement des dérives autoritaires.

2) Une rupture avec l’historiographie de la modernité : Maurice Agulhon ne s’est pas contenté de modifier radicalement la vision que l’on pouvait avoir de la vie politique en France. L’abandon du marxisme encore bien en vigueur dans les années post-68, était finalement assez à la mode dans les années 80, et l’idéologie de la modernité fleurissait bien non seulement chez quelques anciens labroussiens mais aussi chez les trois meilleurs spécialistes anglo-saxons de notre histoire nationale Zeldin, Tilly et Weber qui voyaient la paysannerie du XIXe comme une force de résistance à la modernité, alors qu’Agulhon a mis en valeur la profonde modernité de leurs résistances.
Reposant sur un énorme travail d’archives, puis de terrain, il a révélé le processus d’acculturation et de politisation, progressif et multiforme, de la paysannerie française, mais il a su infléchir son analyse, qui dans La République au village, posait en postulat la descente de la modernité politique, l’accueil des pratiques urbaines : presse, scrutins, représentations… Attentif aux manifestations dites folkloriques, enracinées dans l’affectif plutôt que dans le raisonné, il en vint à l’idée d’une jonction : c’est dans la mesure où « Marianne » répondait à des aspirations populaires de la paysannerie qu’elle fut adoptée au point de justifier un culte, une coutume nouvelle, et non seulement pour des raisons d’imitation, de conformisme ou d’intérêts clientélaires.

On ne peut être étonné que Maurice Agulhon, placé dans le sillage du grand tribun tant par sa conception de la république que par son attention au monde paysan, soit dès la fondation de cette association, un membre actif de la Société d’Études Jaurésiennes à laquelle il fournit maints articles et pour laquelle il assura, avec Jean-François Chanet, le tome 8 des Oeuvres de Jean Jaurès, tout récemment édité par Fayard.

Dans ce que lui-même aime à nommer trop modestement ses « vagabondages » (Histoire vagabonde, titre des trois tomes rassemblant ses articles, Gallimard, 1988-1996), la production d’articles et d’un livre sur Charles de Gaulle (Plon, 2000) n’est pas le moins surprenant. Ces études lui ont valu des étonnements et des compliments appuyés venant des gaullistes eux-mêmes. Plus que de son éclectisme impénitent, j’y vois pour ma part une preuve de sa hauteur de vue, de sa sensibilité (son passage au cimetière de Colombey) et d’un prolongement de sa démarche sur les symboles…

Enfin, il me semble légitime d’évoquer les réflexions d’Agulhon sur l’identité nationale, très présentes dans Les Mots de la République (Toulouse, Presses du Mirail, 2007). Sur le rôle de l’école, il put inspirer récemment les travaux de Jean-François Chanet qui époussettent la vision des « hussards noirs » de leurs légendes dorées et... noires. Sa pensée est condensée dans une communication à un colloque néerlandais de 1979 sur les fédéralismes : conscience nationale et conscience régionale depuis 1815. Il y analyse très lucidement les enjeux et les tendances qui ont favorisé l’émergence d’un consensus national, sans éliminer complètement les particularismes. Il y peut paraître disculper les responsabilités de l’Etat de ses responsabilités, mais surtout il repère avec précision les facteurs de cohésion, économiques, culturels et diplomatiques qui ont favorisé cette émergence. Puis il analyse la crise, à partir de 1918, du sentiment national avec l’apparition de l’internationalisme communiste et les dévoiements nationalistes qui devaient embraser le monde. Cela le conduit à une vision plus apaisée des régionalismes, qui de facteurs dissolvants peuvent devenir des traits d’union par delà des frontières devenues handicapantes dans les défis du nouveau millénaire. Européen fervent désormais, il n’en est pas moins resté un citoyen français et un provençal fidèle, toujours et à la fois ferme et mesuré dans son engagement.

Membre actif de l’APHG, Maurice Agulhon s’est toujours soucié de la transmission des savoirs et de leur perpétuelle évolution. Il a dirigé ou suivi de très près la préparation de plusieurs expositions sur les Républiques et l’histoire politique. Il ne s’est jamais départi d’une attention précise et critique à l’égard de la vie politique de son temps, qu’il savait éclairer avec lucidité sans jamais renoncer aux convictions laïques et démocratiques qui ont nourri sa pensée et sa vie.

© Rémy Pech, Historiens & Géographes n°428, octobre-novembre 2014, p. 11-13. Tous droits réservés.

Toulouse, 5 octobre 2014.

© Les rédactions de l’APHG - 29 décembre 2014. Tous droits réservés.

Illustration : Maurice Agulhon (1926-2014). (©ANDERSEN/SIPA) DR. Source

Notes

[1Université de Toulouse Jean Jaurès, Professeur d’histoire contemporaine et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail.

[2Ses élèves et amis lui ont offert sous le titre La France démocratique, un volume de Mélanges comportant la liste, non close, de 314 travaux (Paris, Publications de la Sorbonne,1998)

[3On peut y ajouter M.Agulhon, A.Becker et E.Cohen, La République en représentations, colloque de Nanterre tenu en sa présence, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006.