Hommage à Paul Butel (1931-2015) Communiqué de l’APHG et d’Historiens & Géographes

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Par Marc Charbonnier [1]

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) a appris avec tristesse le décès, survenu le 31 janvier 2015, de Paul Butel, professeur émérite à l’Université de Bordeaux III. [2]

Né en 1931 dans le Finistère, mais ayant fait ses études secondaires à Castres, Paul Butel devient agrégé d’Histoire en 1957. Docteur ès Lettres en 1973 avec sa thèse consacrée à La Croissance commerciale bordelaise dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle (Université de Lille III), son apport à l’histoire des économies portuaires et transatlantiques est considérable. Fondateur et directeur du Centre d’Histoire des espaces atlantiques à l’Université de Bordeaux III, dans laquelle il devient professeur d’Histoire moderne, il a durablement marqué de son empreinte des générations d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs. Rappelons que Paul Butel est l’auteur de l’Economie française au XVIIIe siècle (Paris, SEDES, 1993), une lecture indispensable pour les étudiants.

A partir de « l’observatoire bordelais » (Anne-Marie Cocula) [3] au « siècle d’or » de la grande cité portuaire des Lumières – il est avec Jean-Pierre Poussou l’auteur d’une remarquable Vie quotidienne à Bordeaux au XVIIIe siècle (Hachette, 1980) [4] – l’œuvre de Paul Butel a permis de renouveler l’approche du monde du commerce du grand large, du capitalisme marchand, des trafics portuaires, des aires commerciales (dans la tradition des grandes thèses d’histoire sérielle), de l’émergence, des crises et des mutations du système maritime colonial ( Les Caraïbes au temps des flibustiers, XVIe-XVIIe siècles, Paris, Aubier 1982 ; Histoire des Antilles françaises, XVIIe-XXe siècles), [5] ou encore de l’histoire des produits et des consommations ( L’Histoire du thé , Paris, Desjonquières, 1989 ; L’Opium, histoire d’une fascination , Paris, Perrin, 1995).

Il a également réintroduit, aux côtés d’éminents historiens comme Jean Meyer (L’Armement nantais dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Paris, SEVPEN, 1969) ou Charles Carrière (Négociants marseillais au XVIIIe siècle, Contribution à l’étude des économies maritimes, Marseille, Institut historique de Provence, 1973), le rôle des acteurs , armateurs aux vastes horizons, entrepreneurs tertiaires (longtemps moins étudiés) et négociants. Dans sa thèse d’Etat [6], parue sous le titre Les Négociants bordelais, l’Europe et les Îles au XVIIIe siècle (Paris, Aubier-Montaigne, 1974), Paul Butel livre un portrait inédit de l’élite du négoce d’un grand port, parachevé en 1991 par ses Dynasties bordelaises de Colbert à Chaban (Paris, Perrin) qui ouvre de nombreuses perspectives pour une lecture sociale et culturelle de l’économie, une « histoire des négociants » comme l’écrit Philippe Gardey [7] et non plus seulement « une histoire du négoce ». Ainsi, la dimension privée de l’existence du négociant « grand héros de l’époque moderne » (Silvia Marzagalli) [8] et pourtant méconnu, son cadre de vie, la composition des fortunes (à partir des sources notariales), ses structures mentales et religieuses (grâce à l’analyse fine des archives privées, testaments ou inventaires des bibliothèques dont il a été un « découvreur »), sa place dans des réseaux d’alliances complexes, sa volonté d’ascension sociale (qui pouvait profiter ou non d’une conjoncture exceptionnelle), la notion de « cosmopolitisme » de ces milieux très hiérarchisés ont permis de « donner un peu de chair » [9] à une histoire économique envisagée sur le temps long. La tradition se poursuit aujourd’hui, notamment auprès du Centre d’Histoire des Mondes Modernes et Contemporains de Bordeaux.

Cette passion pour le grand large se matérialise enfin dans son Histoire de l’Atlantique de l’Antiquité à nos jours (Paris, Perrin, 1997), un ouvrage d’histoire globale d’une grande érudition, une véritable fresque : « L’Atlantique, écrit Paul Butel au terme de son introduction, peut cependant se retrouver dans son plus lointain passé. La longue traversée des siècles à laquelle invite son histoire fait mieux comprendre les rêves et les réalités qui inspirèrent la formation d’une civilisation occidentale qui mérite son nom d’atlantique » (p. 14).

La lecture des Mélanges qui lui sont offerts en 2000 (Négoce, ports et océans, 16e-20e siècles sous la direction de Silvia Marzagalli et Hubert Bonin, Presses Universitaires de Bordeaux) démontre brillamment le regard neuf et pionnier qu’a su porter ce grand historien et enseignant sur la vie maritime, les techniques et les stratégies commerciales ainsi que sur la culture portuaire du XVIe siècle à nos jours, participant à une lecture globale de l’évolution européenne, au fondement des interrogations actuelles sur la mondialisation.

Les obsèques de Paul Butel ont eu lieu près de Bordeaux, à Gradignan, le mardi 3 février 2015. L’APHG exprime sa vive sympathie à sa famille et partage l’émotion de ses nombreux collègues et étudiants.

Marc Charbonnier pour les services de la Rédaction – Historiens & Géographes tous droits réservés. 04/02/2015.

Notes

[1Membre du Conseil de Gestion de l’APHG, Vice-président de la Régionale d’Île de France et Professeur au Lycée Jacques Prévert de Longjumeau (91). Master Recherche de l’Université de Bordeaux III en 2005-2007.

[2Voir également l’article en ligne sur le site de la Société française d’histoire des outre-mers, lien ici.

[3« Introduction », in Négoce, ports et océans, XVIe-XXe siècles : mélanges offerts à Paul Butel, sous la direction de Silvia Marzagalli et Hubert Bonin, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2000, p. 5.

[4Prix René-Petiet de l’Académie française en 1981.

[5Une référence incontournable publiée par Perrin en poche en 2007.

[6Précédée par sa thèse de troisième cycle qui ouvrait des perspectives très neuves : Charles Fieffé, commissionnaire et armateur. Contribution à l’étude du négoce bordelais sous la Révolution et l’Empire, Bordeaux, 1967.

[7Négociants et Marchands de Bordeaux. De la guerre d’Amérique à la Restauration (1780-1830), Paris, Presses Universitaires Panthéon Sorbonne, 2009, p. 22.

[8« Les Boulevards de la fraude » : le négoce de Bordeaux, Hambourg et Livourne au temps du Blocus continental, 1806-1813, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1999, p. 21.

[9in Paul Butel, Les Dynasties bordelaises de Colbert à Chaban, Paris, Perrin, 1991.