Jean-Christophe Gay, La France d’Outre-mer. Terres éparses, sociétés vivantes (A. Colin, 2020), Café virtuel du 16 février 2021 Une séance animée par J.-P. Momont

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1. Un compte-rendu écrit par Bahri Boulanger [1]

Dans son ouvrage La France d’Outre-mer. Terres éparses, sociétés vivantes (éditions Armand Colin, collection « U », 2020), Jean-Christophe Gay propose de découvrir le véritable visage de la France d’Outre-mer, celui d’une diversité et de potentialités, loin d’un récit ancien, qui n’est plus d’actualité. L’approche est novatrice puisque l’auteur propose de décentrer le regard sur les territoires ultramarins, non plus celui de métropole vers une périphérie, mais le regard du géographe, dans son objet d’étude, qui observe et analyse les défis et attentes des territoires . Le géographe a pu en parler lors de cette intervention, réalisée par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), le mardi 16 février 2021 à 19 heures.

Jean-Christophe Gay a choisi de montrer la France d’Outre-mer telle qu’elle est : dans sa diversité. Cette France d’Outre-mer rassemble 2,8 millions d’habitants, dans un espace éparpillé aux quatre coins de la planète, dans les océans Atlantique, Pacifique, Indien, d’où le surnom donné de « confettis » de l’ancien empire colonial français (qui a atteint, à son apogée, 12 millions de km2). Une hétérogénéité dans cette métaphore : la Guyane, à titre d’exemple, est vaste (km carrés), la Nouvelle-Calédonie fait deux fois la Corse, la Martinique a une superficie proche de celle du département de l’Essonne. À travers ces comparaisons, J.-C. Gay a voulu montrer la diversité de taille des espaces ultramarins.

À travers des chiffres, des séries statistiques ou encore des photographies, Jean-Christophe Gay explique la diversité qui fait l’outre-mer : d’abord, une diversité socio-économique. Après avoir réuni 34 variables, parmi lesquelles la délinquance, l’équipement des ménages, l’éducation, la démographie, l’auteur a créé une matrice factorielle permettant de comparer, sur deux axes (le premier correspond aux inégalités socio-économiques, le second concerne l’économie, les services marchands, non-marchands ou encore l’économie informelle), la situation des outre-mer français par rapport à la métropole. Le résultat est sans appel : Saint-Pierre-et-Miquelon et Saint-Barthélemy sont proches, concernant ces indicateurs, de la situation de la métropole, tandis que Mayotte, Saint-Martin, ou la Guyane se trouvent aux antipodes de la métropole. Au centre de l’axe, on retrouve la Nouvelle-Calédonie, la Guadeloupe, la Martinique ou l’île de La Réunion, parce qu’elles ont connu une politique volontariste de rattrapage, aidée par la départementalisation en 1946 ou encore les accords conclus après 1988 et 1998 en Nouvelle-Calédonie.

Jean-Christophe Gay, qui a vécu et travaillé sur le terrain dans les espaces ultramarins, montre, à partir de données telles que l’IDH, la population bénéficiant du RSA ou de la CMUC, que les inégalités sociales restent fortes et les populations fragilisées, l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus (de 0 pour une égalité parfaite à 1 pour une totale inégalité), montre que la société en métropole est relativement égalitaire, tandis que les régions d’outre-mer sont plutôt proches de pays sud-américains, avec un indice de Gini de 0,5 pour Wallis-et-Futuna par exemple. Une partie de la population (nous pouvons penser à la Guyane par exemple : plus on s’éloigne de Cayenne et de ses alentours plus la population vit dans des habitats insalubres), une fragilité accentuée par l’épidémie de la COVID-19, mais « par une autre épidémie », « plus meurtrière » a dit J.-C. Gay : l’obésité, le surpoids. Une « malédiction du sucre », héritée du passé colonial de la France (exploitation de la canne à sucre), cette malédiction cause notamment des comorbidités tels des AVC ou encore le diabète. Une étude de l’IRD montre que 47 % des femmes sont obèses à Mayotte et 32 % en surpoids. La situation des femmes est délicate : en Nouvelle-Calédonie, 7 % des femmes disent avoir été victimes d’agression sexuelle par le conjoint ou ex-conjoint au cours des douze derniers mois. On retrouve dans les espaces d’outre-mer de nombreuses familles monoparentales. Un point positif est à souligner : nous sommes, dans les outre-mer, dans des sociétés de forte entraide, qui fonctionnent au sein de la famille, du clan et de la communauté, la religion jouant un rôle important, notamment à travers la croissance des églises évangéliques. Un système de redistribution permet d’atténuer les inégalités citées précédemment. En outre, un fonctionnaire peut faire vivre de 10 à 15 personnes grâce à ses revenus à Wallis-et-Futuna, et la production agricole part en majorité vers de l’autoconsommation ou du don.

Pour répondre à cette précarité, les habitants des outre-mer partent vers la métropole. Jean-Christophe Gay explique qu’il y a une concentration de population en maints endroits de la métropole, comme en région parisienne, l’Île-de-France est qualifiée de « troisième île » pour des Martiniquais et des Guadeloupéens, arrivés en métropole dans l’entre-deux-guerres, puis à la suite de la crise du sucre à la fin des années 1950 (les activités se mécanisaient alors), d’émeutes meurtrières, mais aussi au contexte des « Trente Glorieuses » en métropole, attirant une main-d’œuvre venue des outre-mer, notamment dans l’administration. De 1963 à 1981, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (BUMIDOM) gère les départs et arrivées en métropole. Les Antillais arrivent en région parisienne, tandis que les Réunionnais partent en majorité vers les métropoles méridionales comme Lyon ou Montpellier et Bordeaux. L’émigration est spontanée après les années 1970, avec l’arrivée de Polynésiens et de Calédoniens dans les villes universitaires, dans le Midi, et dans les villes de garnisons : en 2010, 8 % des engagés dans l’armée française étaient originaires d’outre-mer, alors que la population d’outre-mer pèse 4 % dans la population totale (rapport de 1 à 2). L’administration pénitentiaire est aussi un débouché pour cette émigration : entre 2008 et 2019, la proportion d’ultramarins est passée de 6 % à 30 % des effectifs travaillant dans l’administration pénitentiaire.

Autre point abordé par J.-C. Gay dans son intervention : le traitement des peuples autochtones, les peuples vivants déjà dans les îles avant l’arrivée de la France. Ces populations bénéficient d’un droit particulier, selon l’article 75 de la Constitution de la Ve République. En Nouvelle-Calédonie par exemple, un sénat coutumier est élu, il est consulté sur des projets de lois en cours, le foncier est, par exemple, géré, dit J.-C. Gay, selon la règle des « quatre i », soit une terre « inaliénable, insaisissable, incommutables et incessibles », une terre coutumière ne peut changer de propriétaire, sauf si elles est cédée volontairement. À Nouméa, la justice coutumière s’applique au droit civil (mariage par exemple), alors que le droit pénal et le droit du travail restent le domaine de la loi de la métropole. En outre, des statistiques ethniques ont été instaurées pour mesurer, à la suite des accords de 1988 et de ceux de Nouméa en 1998, les mesures de discriminations positives mises en place . Jean-Christophe Gay a montré les écarts existants entre Kanaks et non-Kanaks : 4 % des Kanaks ont un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 20 % de non-Kanaks. Les Amérindiens, en Guyane, militent pour bénéficier de l’article 75 : un article du Monde (27 janvier 2021) écrit que les Amérindiens ne « sont pas mieux traités qu’au Brésil » avec Jair Bolsonaro. Un propos sans doute très fort, selon notre intervenant, mais qui illustre cette volonté de bénéficier de ce droit.

Une ambiguïté est relevée par Jean-Christophe Gay, qu’il a appelé au cours de son intervention une « ambiguïté d’une décolonisation sans indépendance et d’une sujétion économique renforcée ». En effet, les oppositions entre DROM (Départements et Régions d’Outre-Mer, relèvent des lois et règlements nationaux) et COM (Collectivités d’Outre-Mer, spécialité législative, comme en Nouvelle-Calédonie), sont rendus obsolètes par la réforme constitutionnelle de 2003. La réforme fait que chaque entité va alors apparaître avec son propre nom, et non plus comme DOM ou COM. Néanmoins, ces statuts existent encore : on compte par exemple cinq Collectivités d’Outre-Mer, sans autonomie (Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Saint-Pierre-et-Miquelon), une avec spécialité législative (Wallis-et-Futuna) et une collectivité dotée d’autonomie (la Nouvelle-Calédonie). Par ailleurs, la France est le seul pays à compter des Pays et Territoires d’Outre-Mer (PTOM), soit des pays et territoires associés à l’Union Européenne mais n’en étant pas membre, et des Régions ultrapériphérique (RUP), intégrées à l’UE et bénéficiant des fonds européens. Des mobilités existent : Mayotte est devenue une RUP en 2014, ce qui lui permet de bénéficier des fonds de l’UE pour investir dans des infrastructures par exemple.
Jean-Christophe Gay a conclu son excellente intervention en discutant de « L’ampleur des disparités spatiales ». Spécialiste des discontinuités, il analyse les écarts entre des quartiers : à Fort-de-France, l’indice de Gini est de 0,54 dans le quartier ouest par exemple. Les phénomènes frontaliers sont problématiques : la population à l’ouest de la Guyane a été multipliée par 4 en moins de trente ans, accentuant une pression démographique, pour une population vivant majoritairement sur le littoral. La frontière n’est plus gérable, y transite un tiers des trafics de cocaïne. J.-C. Gay avance un chiffre surprenant pour l’auditoire : sur chaque vol en provenance de Cayenne, on compterait huit mules à bord. Sur le fleuve Maroni, des barrages ont été installés, mais ils ne fonctionnent pas, parce qu’il n’y a que quelques douaniers pour plusieurs milliers de pirogues passant chaque jour. Les contrôles se font alors plus loin, sur le pont Iracoubo.
Une insularité à prendre en compte, voire une double insularité : l’hypoinsularité, témoignant d’un éloignement par rapport à la métropole, éloignement pouvant être atténué, et une hyperinsularité, dans les archipels, des îles éloignées des centres, le transport rendu délicat, et les pénuries et blocages fréquents. Cet éloignement entraîne une déprise démographique et un exode des populations vers des centres comme Papeete ou Nouméa. Enfin, les investissements sont parfois catastrophiques, des crédits ont été alloués à des infrastructures pour les construire mais pas pour les entretenir. La contrainte de l’eau dans les îles basses est récurrent, comme celle de la maintenance des installations, comme en témoigne la photographie de l’usine de dessalement de l’eau de mer à Taanlô (Nouvelle-Calédonie).

Pour conclure, l’intervention de Jean-Christophe Gay a été d’une véritable richesse, par ses sources, ses documents, les connaissances apportées, ainsi que par les échanges qui ont suivi l’intervention. Il faut rappeler que la médiation de cet entretien a été réalisé par Jean-Paul Momont, professeur en CPGE au lycée Faidherbe de Lille (Nord). De nombreuses questions et remarques ont été posées et faites par le public, illustrant pleinement l’intérêt et l’actualité de la question de la France d’Outre-mer, des défis et des potentialités des espaces ultramarins.

© Bahri Boulanger, pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 18/02/2021

2. Le fichier audio du Café virtuel

Notes

[1Etudiant Master MEEF – INSPÉ de Villeneuve-d’Ascq/Université de Lille.