L’occupation allemande en France durant la Première Guerre mondiale Le monument commémoratif allemand du cimetière Saint-Charles de Sedan

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Par Nicolas Charles. [1]

L’occupation allemande en France durant la Première Guerre mondiale : le monument commémoratif allemand du cimetière Saint-Charles de Sedan.

Photo 1. Le Monument allemand du cimetière Saint-Charles de Sedan à l’époque de sa construction durant la Grande Guerre. Coll. SHAS.
C’est au cimetière Saint-Charles que se dresse le plus important monument commémoratif érigé par les Allemands dans les Ardennes durant la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, il est également l’un des plus imposants de tous ceux réalisés par les troupes de Guillaume II dans les territoires français passés sous leur domination entre 1914 et 1918.

Les débuts du cimetière

Dès la fin du mois d’août 1914, la ville est occupée par l’armée allemande pour toute la durée de la guerre, comme la majorité de la Belgique. Le grand nombre de morts lors de l’invasion oblige les Allemands à enterrer les soldats des deux camps dans des fosses communes. L’une d’elles est creusée dès septembre 1914 au cimetière communal Saint-Charles, situé sur les hauteurs de Sedan, Au printemps 1915, l’armée allemande décide d’agrandir ce premier espace funéraire en créant un carré militaire au milieu du cimetière français. Sedan a été transformée une véritable « ville-hôpital » : plusieurs établissements de soin pour malades et blessés y sont implantés à cause de la relative proximité du front. Nombreux seront les soldats allemands à mourir dans la sous-préfecture des Ardennes.

Le nouvel espace forme un grand rectangle qui descend en pente douce depuis la fosse commune. Un grand mur sépare alors le carré allemand du reste du cimetière afin de créer une harmonie au sein d’un ensemble clos. Cette volonté d’isolement par rapport aux tombes françaises transparaît aussi dans le choix de retoucher les cartes postales en gommant tout ce qui se trouve au-delà du mur, donnant l’illusion d’un espace existant par lui-même Sur le mur du fond, dans l’axe du monument, se détache dans une niche une grande croix dorée entourée de deux couronnes vertes. De part et d’autre sont apposées deux larges plaques de marbre où sont gravés les noms des soldats enterrés dans la fosse commune de 1914, puisque c’est là qu’elle se trouvait. D’autres plaques, plus petites et inclinées, s’alignent devant la terrasse du monument ainsi qu’à l’arrière. Les emplacements des tombes individuelles sont matérialisés par des croix en bois, destinées à être remplacées ultérieurement par des plaques de ciment au sol, plus pérennes. En 2012, vingt-deux plaques portant des noms de soldats allemands ont été retrouvées dans le voisinage, sans doute fabriquées dans ce but, mais il semble qu’elles n’aient jamais été mises en place. Le carré allemand accueillera environ 500 tombes individuelles mais cesse d’être utilisé dès la fin 1915, faute de place. C’est un autre cimetière de Sedan, celui du quartier de Torcy - et plus tard son extension - qui deviennent les principaux lieux d’inhumation pour l’occupant.

La création du monument aux morts

La Kommandantur de Sedan désire non seulement agrandir l’espace initial, mais aussi le sacraliser en édifiant un grand monument destiné à rendre hommage aux soldats tombés pour leur patrie. La construction d’un monument pérenne (en béton armé) en territoire occupé est aussi, un moyen de marquer l’emprise de l’Allemagne, même si en l’occurrence le Conseil municipal refuse de lui céder la propriété du terrain. Le monument est implanté en haut de la pente et sépare ainsi la fosse commune des tombes individuelles.

Photo 2. Le Monument allemand en 1916. Coll. SHAS.

De dimensions impressionnantes (10,75 m de long sur 4 m de large), il paraît d’autant plus imposant qu’il s’élève sur l’une des terrasses utilisant la pente du terrain, accessible par un escalier. Il est prolongé à gauche et à droite par une rangée de thuyas. C’est Ludwig Lony, professeur à l’école d’architecture de Trèves, et sous-officier au 68e RIR (Régiment d’Infanterie de Réserve), qui aménage le carré militaire et dessine les plans du monument. Sa signature est visible à côté du pilier de droite.

Photo 3. La signature de l’architecte Lonny sur un des piliers du monument. Photographie. N.Charles.

Il se montre novateur en choisissant la technique du béton armé, jusque là plutôt réservée aux bâtiments techniques. Des soldats en convalescence à Sedan sont mis à contribution pour la construction, qui s’étale de juin à octobre 1915. L’image du monument est largement diffusée par les cartes postales et le journal de l’armée allemande Der Champagne-Kamerad lui consacre un long article dans son supplément de novembre 1916.

L’édifice a des allures de monument antique avec ses huit colonnes doriques. La parenté formelle avec la Porte de Brandebourg, érigée en 1791 à Berlin, mérite également d’être soulignée. Celle-ci a en effet servi de cadre à plusieurs reprises aux cérémonies du Sedantag, fête patriotique célébrant la victoire du 2 septembre 1870 à Sedan sur les troupes de Napoléon III, à l’origine de la défaite française en 1871 qui aboutit à la création le 18 janvier 1871 du Second Reich allemand.

Construire un tel monument à Sedan n’est donc pas anodin, il s’agit de la ville où la victoire prussienne est à l’origine de la création de l’état national allemand. Le monument de Sedan, avec ses effets de transparence liés aux colonnes et aux entrées latérales, évoque une porte vers le ciel pour l’âme des héros. À l’extérieur, les seuls éléments de décor figuré sont les fruits stylisés qui couronnent les piliers latéraux et semblent déjà sous l’influence de l’Art déco.

Photo 4. Fruits stylisés, qui rappellent le Jugendstil et qui préfigurent l’art-déco. Photographie N.Charles.

À l’intérieur, au plafond, sont représentées deux croix de fer et, au centre, la croix Pour le Mérite, toutes trois entourées de couronnes de lauriers. Les croix de fer sont ornées d’une couronne impériale, d’un W et de la date « 1914 », pour rappeler le rétablissement de cette décoration par Guillaume II (Wilhelm en allemand) au début de la guerre.

Le fronton de la façade principale porte une inscription de quatre lignes, texte poétique de Joseph von Lauff /

Kämpfend für Kaiser und Reich, nahm Gott uns die irdische Sonne ;
Jetzt vom Irdischen frei, strahlt uns sein ewiges Licht.
Heilig die Stätte, die ihr durch blutige Opfer geweiht habt !
Dreimal heilig für uns durch das Opfer des Danks

(Combattant pour l’Empereur et pour l’Empire, Dieu nous a pris le soleil terrestre. Maintenant, libérés de toutes choses terrestres, sa lumière éternelle nous illumine. Sacrée soit cette place, que vous avez consacrée par des victimes sanglantes. Trois fois sacrée pour nous par le sacrifice du remerciement.)

Le destin du monument après la Première Guerre mondiale

Photo 5. Le monument au début des années 1920. Coll SHAS.

Après la guerre, la France impose à l’Allemagne de regrouper ses morts dans des cimetières désignés secteur par secteur. Ainsi, dans les années 1920, toutes les sépultures allemandes qui se trouvaient à Sedan et dans les communes voisines sont déplacées à Noyers-Pont-Maugis. En 1937, le Conseil municipal de Sedan décide de détruire le mur d’enceinte du carré militaire allemand, désormais vidé de ses tombes, mais de conserver le monument. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Wehrmacht y enterre à nouveau des soldats, puis leurs corps sont à leur tour déplacés vers Noyers-Pont-Maugis, à 5 km de là.

Photo 6. Soldats de la Wehrmacht qui enterrent certains de leurs camarades tombés près de Sedan en mai 1940 au pied du monument allemand de la Grande Guerre. Coll. SHAS.

Dès lors, le monument reste le seul vestige du carré allemand de Saint-Charles. L’espace libéré va accueillir progressivement les tombes des habitants de Sedan. Sur la terrasse la plus haute se trouvent aujourd’hui les tombes d’enfants morts en bas âge, surnommées le « carré des anges ».

La polémique autour du monument allemand de Sedan au XXIe siècle

Photo 7. Le monument en 2016, avant sa restauration. Photographie N. Charles.

Le terrain du carré militaire, que la Ville avait refusé de vendre aux Allemands pendant la Grande Guerre, a toujours appartenu à la commune. Qu’en est-il d’un monument érigé par une autre nation, pour rendre hommage à ses soldats en temps de guerre ? La Ville de Sedan a entrepris des démarches depuis plusieurs décennies auprès des autorités allemandes pour qu’elles prennent en charge l’entretien et la restauration du monument, mais elles sont restées vaines. Du fait de l’absence de corps autour du monument, ces travaux n’entrent pas dans le cadre des missions du SESMA (Service pour l’entretien des sépultures militaires allemandes), association chargée par l’État fédéral de veiller sur les tombes et cimetières allemands en dehors du pays. En désespoir de cause, et devant le danger que présentait le monument dont la dégradation s’accélérait, la Ville a envisagé en 2011 de procéder à sa destruction. Devant cette éventualité, Sebastien Haguette, président de la Société d’Histoire et d’Archéologie du Sedanais a mobilisé les historiens. Nicolas Offenstadt, spécialiste de la Grande Guerre, intervient alors et mobilise le monde universitaire. Le 22 juin 2012, de nombreux universitaires franco-allemands sont à Sedan pour une table ronde autour de ce patrimoine à sauvegarder. Il y a Nicolas Offenstadt, Antoine Prost, Arndt Weinrich, Joseph Zimet (directeur de la mission du centenaire), Thierry Hardier, Nicolas Charles.

Une pétition est lancée et obtient des milliers de signatures. Des articles paraissent dans les grands journaux français et européens en faveur de la sauvegarde du monument. Devant la pression populaire, le maire de la ville décide de suspendre la décision de destruction. Dans le même temps, le projet porté par l’association Paysages et Sites de mémoire de la Grande Guerre de faire inscrire sur la liste du Patrimoine mondial un certain nombre de sites, dont le monument allemand de Sedan, a contribué à changer son image. Depuis, des solutions sont à nouveau recherchées pour assurer sa protection et financer sa restauration. Une souscription est lancée, par l’intermédiaire de la Fondation du patrimoine, le 17 septembre 2016, avec l’aide du Souvenir Français et de la mairie. Le monument allemand de Sedan sera donc, dans les années à venir, restauré.

À l’arrière du front, l’occupation allemande de 1914 à 1918 a laissé relativement peu de traces matérielles, hormis les destructions au moment de l’invasion. Beaucoup de bâtiments ont été réquisitionnés, sans que cela n’affecte leur structure ou leur apparence, à l’exception de quelques inscriptions (dont peu sont encore visibles). L’occupant a peu construit en dehors des infrastructures (ponts, réseaux ferrés) et de quelques baraquements en bois. La sauvegarde de ce monument historique, témoin d’une occupation longtemps oubliée et occultée par celle de la Seconde Guerre mondiale est donc essentielle. Les monuments élevés par les troupes impériales dans les territoires passés sous leur contrôle ont été relativement nombreux dans les Ardennes (Mézières, Monthois, Machault...), mais la plupart ont été détruits après la guerre ou au cours du XXe siècle (Rethel, Noyers, Perthes...). Par sa taille imposante, l’originalité de sa forme et la richesse symbolique de ses décors et inscriptions, le monument de Sedan est aujourd’hui l’un des plus importants de toute l’ancienne zone occupée.

Le cimetière Saint-Charles de Sedan, une mémoire partagée de la Grande Guerre

À une centaine de mètres du monument allemand, le cimetière Saint-Charles possède aussi un grand carré militaire de la Grande Guerre où reposent des soldats et victimes civiles français « Morts pour la France », des victimes civiles belges « Morts pour la Patrie », des soldats britanniques ainsi que des soldats russes et roumains morts en captivité. Pour les enterrer, l’armée allemande avait déjà dû prolonger le cimetière Saint-Charles vers l’arrière quand la place avait manqué, mais le carré militaire tel qu’on le voit aujourd’hui a été aménagé par la France après le conflit. Le monument allemand rappelle de son côté que des soldats de l’autre camp étaient inhumés dans le même cimetière communal. De par les différentes nationalités présentes, il s’agit d’un lieu de mémoire partagée. Sedan, on le voit, est bel et bien un de ces « lieux de mémoire » de la Grande Guerre et de l’expérience singulière de l’occupation. De plus, comme l’a montré Pierre Nora, de tels lieux sont rarement inertes.

© Nicolas Charles pour la revue Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 8 janvier 2017.

Bibliographie indicative

CHARLES Nicolas, « Les Allemands dans les Ardennes entre 1914 et 1918 : état des savoirs », Le Pays Sedanais, tome 31, année 2013, p. 101 à 116.

CHARLES Nicolas, « Vivre dans les Ardennes occupées durant la Grande Guerre », Le Pays Sedanais, tome 32, année 2014, p. 109 à 126

CONGAR Yves, Journal de la Guerre (1914-1918), Paris, Cerf, 1997. Préface de Stéphane Audouin-Rouzeau et Dominique Congar.

LAMBERT Jacques et alii, Occupations, Besatzungseiten, Terres Ardennaises, Charleville-Mézières, 2007.

NIVET Philippe, La France occupée, Armand Colin, Paris, 2011, 480 p.

OFFENSTADT Nicolas et alii, « Autour du monument de Sedan », Le Pays Sedanais, Tome 31, année 2013.

Notes

[1Professeur agrégé d’histoire-géographie, doctorant à l’Université de Paris I.