La Fille de feu. Entretien avec Marceline Loridan-Ivens Les entretiens d’Historiens & Géographes

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En souvenir de Szlama Rozenberg
En souvenir de Mendel Feldman (1924-2007)

Par Christine Guimonnet [1]

« J’ai eu une vie mouvementée, pleine de rêves. Je suis souvent allée au-bout de mes rêves, même si je ne les ai pas tous réalisés. Dans la vie, il y a deux sortes de gens, ceux qui rêvent et qui font, ceux qui rêvent et ne font pas. J’ai cru que je pouvais changer le monde...Je me suis laissé emporter par des révolutions improbables. Je n’ai pas voulu d’enfant. J’ai fait ce que j’ai pu, cru. Puis il y a eu Joris, je l’ai beaucoup aimé. Il était le vent, moi, j’étais le feu !
Une des grandes questions est : Que faire de soi-même lorsqu’on revient mort à l’intérieur ? Avoir été arrêtée à l’âge de quinze ans, déportée, humiliée, jusque dans l’intime dans les camps...difficile de rattraper cela au cours des années suivantes.
J’ai eu une vie très remplie mais je suis toujours l’adolescente révoltée qu’on a déportée dans ce train. J’ai 83 ans et je suis toujours rebelle. Fatiguée, mais rebelle.
Certains jours, je ne suis pas contente de moi...ça arrive ! »

Marceline et moi nous retrouvons enfin pour cet entretien prévu de longue date. Mélange de réponses à mes questions, de conversation à bâtons rompus, de flash backs et de multiples références à son film La petite prairie aux bouleaux. Il narre l’histoire de Myriam Rosenfeld, une ancienne déportée incarnée par Anouk Aimée qui retourne à Birkenau. Un dialogue riche et vivant, qui s’émancipe régulièrement des questions posées, qui emprunte des chemins de traverse, où s’insèrent naturellement les voix des camarades du camp, Simone, Dora... Joris Ivens, de ceux qui ne sont plus, ces absents tellement présents. Dialogue à deux voix, à plusieurs voix, entre les vivants et les morts. Il y a toujours en dépit de la confiance de la discussion, des questions qu’on se retient de poser, par pudeur, quand on sent que la souffrance est là, si proche, presque palpable.

Pétulante rousse à la chevelure bouclée semblable à un halo de feu, rieuse et drôle, minuscule bout de femme à la fois frêle et pleine d’énergie, Marceline est tout sauf conventionnelle...et d’ailleurs, elle se moque éperdument des conventions. Agée de 84 ans, éternelle révoltée, elle est restée cette enfant du camp, qui, en, dépit de tous les parcours de son existence, porte toujours en elle ce terrible voyage du 13 avril 1944, qui la mena de Drancy à la rampe juive de Birkenau. [2]

Les racines

Nous évoquons ses origines familiales, les valeurs transmises par ses parents, son rapport à la culture juive et au judaïsme, l’antisémitisme.

Marceline est née le 19 mars 1928 à Epinal, dans les Vosges, dans une famille juive d’origine polonaise.

Marceline : Mon nom Rozenberg signifie la montagne aux roses. Ma famille est originaire de Lodz, une ville industrielle de Pologne. Mes grands-parents maternels étaient des commerçants en gros qui vendaient des produits exotiques. Malgré une certaine aisance, on faisait attention à l’argent. Ma mère allait à l’école pieds nus ! C’était une famille pieuse, les femmes portaient la perruque (ma mère a refusé de la porter pour son mariage). Mon père avait été élevé dans une yeshiva ; il venait d’un milieu traditionnel, son père surveillait l’abattage rituel pour que la viande soit kasher. Mais en grandissant, il a été attiré par la modernité. Mes parents ont fait un mariage d’amour alors qu’à l’époque, il y avait encore de nombreux mariages arrangés. Ils se sont rencontrés à seize, dix-sept ans. Pour mon père, la Pologne symbolisait le passé, la pauvreté, l’absence de possible. Il nous racontait comment les Juifs étaient régulièrement victimes de pogroms, les restrictions, les discriminations.

La France, l’Europe occidentale c’était l’avenir ? En Europe orientale, les Juifs disaient Lebn vi Got in Frankraykh (vivre comme Dieu en France) car la France représentait des valeurs fortes, la liberté, l’égalité, la fin des persécutions.

Marceline : Oui, certains partaient même pour l’Amérique. La France devait n’être qu’une étape, mais l’Amérique était si loin, rendant difficile la possibilité de revoir la famille. Alors la France est devenue leur pays, celui de la liberté.

La France, c’était l’espoir, une sorte de rêve, une vie nouvelle, loin des pogroms. Georges Perec disait en parlant de sa mère : Il n’y eut dans la vie de ma mère qu’un seul événement : un jour, elle sut qu’elle allait partir pour Paris. Je crois qu’elle rêva. Elle alla chercher quelque part un atlas, une carte, une image, elle vit la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe. Elle pensa peut-être à des tas de choses : sans doute pas aux toilettes ou aux bals, mais peut-être au climat doux, à la tranquillité, au bonheur. On dut lui dire qu’il n’y aurait plus de massacres et plus de ghettos.

Marceline : Mais ils avaient gardé des liens avec la famille restée en Pologne. Mes parents nous parlaient en français mais entre eux, ils parlaient polonais, russe, yiddish, les « langues secrètes »... Nous n’entendions le yiddish que quand mon père fredonnait des chansons. Nous étions cinq enfants. Le prénom de l’aîné est Hershenshel. Il est né en Pologne mais sitôt arrivé en France, il est devenu Henri. Puis trois filles, Henriette, moi, Jacqueline. Et enfin Michel. Mon père travaillait beaucoup et n’avait pas tellement de temps pour s’occuper de nous.
Toute petite déjà, je savais que je n’étais pas d’ici...A l’école, j’étais rousse, gauchère (ce qui me valait des coups de règle sur les doigts !), juive, polack, Rozenberg. Je suis restée gauchère, sauf pour l’écriture !

Je venais d’une famille juive immigrée, ashkénaze mais différente des autres. Ceux qui étaient en France depuis longtemps se nommaient eux-mêmes israélites et certains pensaient que la présence de ces Juifs polonais alimentait l’antisémitisme. Ils ne nous recevaient pas chez eux.
Mon père allait à la synagogue chaque samedi, mais il n’était pas pieux. Nous célébrions les grandes fêtes juives. Mon frère avait fait sa bar mitsvah. C’était tout. Les valeurs transmises par mon père ? Aimer les autres, être poli, bien se tenir, travailler à l’école.

L’apprentissage du français, le rôle de l’école sont fondamentaux dans les familles juives venues d’Europe centrale et orientale, mêmes les plus pauvres, comme le souligne Georges Charpak. Des immigrants qui se regroupaient dans certains quartiers, puis s’efforçaient de se faire oublier - et donc accepter- en adoptant les valeurs et le mode de vie des Français de la même rue. Ils étaient unis, discrets et misaient sur l’intégration de leurs enfants par l’école laïque, républicaine et…gratuite.

Marceline : Mes parents étaient très pauvres à leur arrivée en France. Ils étaient comme des apatrides. Ils travaillaient dur tous les deux ; ma mère était bobineuse et mon père manoeuvre dans la manufacture DMC. Nous avons été élevés à la dure, sans chauffage, il faisait froid dans les Vosges l’hiver. Ça m’a servi... Plus tard, mon père a pu acheter une charrette pour faire les marchés. Et ils ont eu davantage d’argent. Ils se sont installés à Nancy où mon père possédait une fabrique de tricots qui marchait bien.

Mon père ne m’a pas transmis grand chose du judaïsme, il n’en a pas eu le temps...Je crois que cette migration a été pour lui une libération mais aussi une grande blessure dont je n’ai rien su. On l’a renvoyé là-bas pour l’anéantir. Un retour forcé dans un pays qu’il avait voulu fuir puisqu’il était convaincu qu’il n’y avait aucun avenir. Quel vertige mon père a dû éprouver quand il a compris que le train de Drancy l’avait ramené à la case départ ! Un voyage sans retour.
Depuis, j’ai toujours eu du mal avec les trains, avec les gares. Encore aujourd’hui, je n’aime pas prendre le train, ni même le TGV en première classe.

Comment saisir les difficultés que peuvent représenter pour ceux qui ont été déportés des lieux, des mots, des attitudes qui, pour les autres, font partie de la normalité, de la banalité de l’existence ? En écoutant Marceline évoquer les gares et les trains, je me retrouve quelques années auparavant, dans le hall central de la gare d’Austerlitz, accompagnée d’une amie. Elle m’explique qu’elle ne peut pas franchir la limite du hall et venir avec moi sur le quai...car c’est de cet endroit qu’elle est partie pour Beaune-la-Rolande au mois de juillet 1942, dans un wagon à bestiaux. Elle a aujourd’hui 79 ans et ne peut toujours pas traverser le pont Bir Hakeim, emprunté par l’autobus qui l’a menée de la rue du Temple au Vélodrome d’Hiver...

Marceline : Si je devais me situer par rapport à l’identité juive, je dirais que je ne suis pas du tout religieuse, je ne suis pas croyante, mais que j’appartiens à une histoire qui m’est propre, particulière aux Juifs. Je me sens juive et je souffre de la perte d’une culture, celle des origines. Je n’en ai rien saisi, elle me manque terriblement. A Lodz, il ne reste plus rien, aucun papier de famille, tout a disparu. Toute la famille est morte, plusieurs dizaines à Treblinka, les autres, qui avaient survécu dans le ghetto de Lodz, ont été déportés et gazés à Birkenau. On voyait arriver les convois, on savait que les Nazis étaient en train de vider les derniers ghettos. Une population très pauvre est descendue des wagons.

Comment se raccrocher à des racines dont il ne reste rien ? Comment faire le deuil de ceux qui n’ont pas de tombe ?
Dans La petite prairie aux bouleaux, Myriam est à Cracovie et rencontre Gutek, avec qui elle essaie de trouver des traces de sa famille à partir d’une adresse, d’une photographie. Le gutek est celui qui rétablit les généalogies des familles disparues. Savoir d’où on vient pour trouver sa place.

Marceline  : Je n’ai jamais cru en plus jamais ça. D’une certaine façon, je crois que les Juifs sont seuls au monde, qu’on continuera à ne pas les aimer parce que la haine est tenace. Si j’étais rentrée de déportation plus âgée, je ne serais peut-être pas revenue en France.
Lorsque j’étais en Chine et au Vietnam, mon numéro impressionnait beaucoup, car ils avaient aussi subi des massacres, en particulier celui de Nankin. Dans la ville de Shanghaï se trouvaient environ trente mille Juifs qui ont pu être sauvés. Récemment, j’ai su que dans un manuel scolaire chinois, il y a un passage sur le peuple juif, « un petit peuple dont on doit apprendre beaucoup ».

Bollène, Drancy, Birkenau

Marceline : Avec le début de la guerre, il a fallu partir. C’était l’exode. Nous sommes d’abord allés dans le Limousin, puis à Lyon et enfin dans le Vaucluse, à Bollène. Mon père avait acquis une propriété. Dans le village, les gens savaient que nous étions juifs, étrangers. Du moins nos parents, car mon père parlait avec un accent. Les enfants étaient français, mon frère à l’âge de dix-huit ans. Bollène était d’abord en zone libre, le maire, le commissaire de police, étaient peu favorables au régime de Vichy. Nous ne portions pas l’étoile mais nos papiers portaient le tampon JUIF. Ensuite, nous avons réussi à avoir des faux papiers. Mon père écoutait Radio Londres. Mon frère aîné était parti combattre dans les forces françaises libres. Henriette s’est engagée dans la Résistance.
A treize, quatorze ans, j’étais gaulliste dans une école...pétainiste. Avec d’autres filles, nous chantions « Général nous voilà », au lieu de « Maréchal » ! J’étais une adolescente très rebelle, interne à Orange. Je rentrais pour le week-end. Un jour, on m’a confisqué mon journal et j’ai été obligée de quitter cette école, puis un autre pensionnat à Montélimar, car les enfants juifs n’étaient plus en sécurité. Mes parents ont envoyé les deux derniers à l’abri dans une ferme.
L’arrestation a eu lieu le 29 février 1944. Nous avons été enfermés à la prison Sainte Anne d’Avignon. J’y ai rencontré Ginette Cherkasky (Kolinka). Nous avons ensuite été déportées dans le même wagon.
A Drancy où j’ai été envoyée avec mon père après l’arrestation, j’ai dû porter l’étoile jaune pour la première fois. J’ai eu seize ans quelques jours plus tard.

Arrivés à Drancy le 2 avril 1944, Szlama Rozenberg et sa fille Marceline sont enregistrés sous les numéros 18762 et 18763. Le récepissé numéro 1648 du carnet de fouille 172 du camp indique que Szlama Rozenberg, domicilié Château des Gourdons, à Bollène, a laissé en dépôt les sommes de cent quarante francs, de vingt francs ainsi qu’une bague en or. Après l’aryanisation des biens juifs, la spoliation continuait...

Marceline : Après le voyage, dans la promiscuité, la puanteur, la soif, l’arrivée au camp fut un choc extrêmement violent : les chiens, les hommes armés, la séparation, puis être obligée de se dévêtir devant tout le monde, alors qu’à cet âge, on est encore une enfant, on a bien peu de connaissances sur le corps, la sexualité, la nudité, les règles. On ne se montrait jamais nu devant les autres. Jamais je n’avais vu le corps de mes parents. Nous étions pudiques. Alors, comment dire l’humiliation de ces corps nus, d’un coup, d’être rasée, à des endroits qu’on ne montrait pas ? Après, il reste une obsession du corps. Je ne peux pas supporter la promiscuité des corps nus, le hammam, le sauna. Et puis l’appel, des heures dans le froid, matin et soir.

Tout ce qui rappelle le Sauna de Birkenau, cette étape humiliante qui dégrade le déporté et fait de lui un Stück. Il y a aussi la disparition des cheveux, tondus ou coupés très court, comme pour le convoi de Marceline.
Déportée treize jours plus tard par le convoi 72, avec ses parents David et Chana, ses soeurs Mira et Liliane, Dora Goland raconte comment elle fut la seule à avoir le crâne rasé, pour avoir refusé de donner le sac de sa mère. Dans le wagon, cette dernière lui avait fait deux tresses, pour que sa coiffure soit plus nette : J’avais résisté à ma façon à l’anéantissement. Aussi n’ai-je pas pleuré longtemps lorsqu’à l’arrivée on m’a tondue ; j’ai juste redressé ma tête chauve. Se tenir droite, ça aide. [3]

Marceline : Je ne supporte pas les crânes rasés, surtout chez les jeunes. Après, il y a eu l’odeur de la chaîr brûlée, la violence du choc lorsque nous apprenons le sort de ceux qui n’ont pas été dans la même colonne que nous.
Tous racontent le même choc lorsque vient enfin la réponse à la question lancinante qui taraude ceux qui ont laissé des proches sur la rampe au moment de la sélection. La réponse, sèche, brutale : Da sind sie, im Himmelkommando !. Ils sont là, au kommando du ciel. Comment admettre l’inconcevable ?

Marceline : La violence des bourreaux envers les victimes, la violence entre les victimes aussi. Et puis la soif, cette soif terrible, obsédante, à en crever... Je ne sais pas comment nous avons tenu. Je n’ai pas le souvenir de la gentillesse chez un Allemand. Sauf celui d’un ouvrier très généreux qui m’a donné un paquet d’épluchures de pommes de terre. J’ai dû faire ce qu’il fallait pour survivre, j’ai sans doute eu de la chance aussi.

A quoi cette chance se mesure-t-elle ? Le fait de survivre tient parfois à peu de choses, à des détails en apparence anodins mais dont l’importance se révèle finalement cruciale. Un adolescent auquel sa mère aura fait revêtir non pas des culottes courtes mais des pantalons longs, cette tenue qui le transforme en homme...La bonne mine après un séjour à la campagne... Une coiffure de dame, qui va vieillir une collégienne de quatorze ans... Mentir sur son âge, alors qu’on ne comprend pas pourquoi écouter écouter le conseil d’un déporté sur la rampe juive peut alors vous sauver la vie : Si on te demande, dis que tu as 18 ans ! Ou le conseil d’aller dans la bonne file. Au mois d’août 1944, Isabelle Choko arrive à Birkenau avec les derniers survivants du ghetto de Lodz. Alors qu’elle descend du train, un déporté lui dit en marchant : Fais attention fillette, au bout du train, il y a une sélection. A gauche la vie, à droite la mort. Alors, prends garde et de toutes tes forces, fonce à gauche !.

Soucieuse de prévenir le maximum de personnes sans provoquer la panique, elle suit le quai en répétant aux gens des dizaines de fois : Allez à gauche ! Allez à gauche !. En évoquant ce souvenir, elle se demande s’ils ont compris, s’ils ont entendu dans la cohue, s’ils ne l’ont pas prise pour une folle. [4]

En descendant du wagon, Marceline, fatiguée, hébétée, a mal aux pieds et entend bien monter dans un des camions. Françoise, qu’elle a rencontrée à Drancy, la convainc de marcher avec elle. Les camions, conseillés à tous ceux qui étaient fatigués, menaient directement à la chambre à gaz. Les camions...Violette Jacquet-Silberstein déportée au cours de l’été 1943 évoque la distance entre le quai et le camp, facile à parcourir à pied : J’avais trouvé étrange que les gens valides (dont ma mère…) aient été encouragés à monter dans des camions. Pourquoi ? Pourquoi ? Je n’ai cessé d’y penser des heures durant…avant de comprendre ce qu’ils étaient devenus… [5]

Le retour

A la fin du mois de novembre 1944, Marceline est transférée au camp de Bergen Belsen, puis à Raghun, où elle travaille dans une usine de fabrication de pièces de moteur d’avions. Les camps sont des mouroirs, ravagés par le typhus. En avril, elle est envoyée au camp de Theresienstadt. La libération au mois de mai précède de peu le rapatriement vers la France.
Comment parler de retour, alors que la déportation devait être un voyage sans retour. Une fois revenu, il faut se réadapter, retrouver la famille si elle est là, tisser à nouveau des liens qui peuvent s’être distendus. Parler à ceux qui ne veulent pas entendre.

Comment sortir d’Auschwitz ?

Nous sommes partis tous les deux avec mon père, mais il n’est pas revenu. C’était très dur dans les familles. J’étais celle qui était rentrée... seule.
Alors qu’on en espérait deux...

Avec ma soeur c’était très dur. Elle avait besoin d’une compassion que je ne pouvais pas lui donner et inversement. Avec ma mère, ça ne s’est pas passé. C’est comme ça.

La rupture a-t-elle eu lieu tout de suite ?

Marceline : Tous les Juifs survivants pensaient prioritairement à se reconstruire : se marier, se remarier (pour ceux qui avaient perdu leur conjoint), faire ou refaire des enfants. Ma mère voulait que je me marie, que j’aie une vie rangée, que je sois dans la norme... Mais comment peut-on se reconstruire alors qu’on a été déporté à un âge où on est à peine construit ?
Ils étaient dans la construction, moi dans la destruction. Le retour est une période très dure, c’est un non-retour. Nous étions d’une certaine façon, névrosés. Certains se sont suicidés, d’autres sont morts des séquelles du camp.
La mort, le malheur touchent aussi ceux qui n’ont pas été déportés : ma soeur et mon frère se sont suicidés. Michel était le dernier, né en 1937, le petit qui était très attaché à notre père. Sa disparition l’a traumatisé, ça l’a détruit des années plus tard.
Nous avons tous une forme de culpabilité. J’ai pensé que c’était mon père qui aurait dû revenir, pas moi, car le père est plus important pour les enfants.

Ce n’est que récemment que les traumatismes des enfants cachés qui ont perdu leurs parents ont été étudiés. On doit à Nathalie Zajdé les premières analyses de la psychologie de ces enfants séparés de leurs parents, mis à l’abri pour essayer de leur sauver la vie, qui ont dû changer d’identité, parler une autre langue, se faire passer pour chrétiens, oublier qu’ils étaient juifs : « Pendant la Seconde Guerre mondiale, presque tous les enfants juifs ont été effrayés, c’est-à-dire qu’ils ont pensé qu’ils allaient mourir, et cette sensation de mort imminente - perdre son souffle, son âme pendant une fraction de seconde - laisse des traces psychologiques particulières. […] Ces vécus au cours desquels ils ont eu l’impression qu’ils allaient mourir restent ancrés à jamais. Ils sont restés gravés avec une très grande précision dans la mémoire des anciens enfants cachés au point qu’ils revivent les scènes de frayeur à la moindre occasion. Quand une situation ou une chose les lui rappelle, ou bien dans les cauchemars, la nuit, suite à un événement singulier vécu la veille. L’enfant caché se dit alors, en lui-même, secrètement « ça recommence, et cette fois-ci, je ne survivrai pas ! » Il s’agit d’un vécu très difficile à confier. Rares sont ceux, dans l’entourage des anciens enfants cachés, qui connaissent la réalité de ces souffrances ». [6]

Marceline  : Finalement, j’ai l’impression d’avoir toujours fonctionné comme si j’étais dans un camp, parce que le camp ne m’a jamais quittée ! Je sais que c’est la même chose pour les autres. Même s’ils se sont inscrits dans la vie, rien ne fut plus comme avant. La déportation ne m’a pas rendue plus égoïste mais m’a rendu dure. J’ai lutté comme j’ai pu contre cette dureté, mais d’autres n’y sont pas arrivés, ils ont tellement vécu cette dureté qu’ils l’ont fait sentir à autrui.
J’étais comme une sauvage. Beaucoup de déportés étaient dans cet état de révolte, de rébellion, même si on a tendance à l’oublier. On s’arrête toujours en 1945 lorsqu’on parle des camps, on ne pense pas à ce qu’a pu être le retour après une telle violence. Je suis rentrée morte. J’ai tenté de me suicider aussi. Je n’ai pas voulu d’enfants, car je n’avais rien à transmettre. Certains ne supportent pas les anciens déportés car ce qu’ils veulent avant tout, c’est oublier. Mais on ne peut pas. Le camp nous a déglingués, nous avions perdu nos repères.

Annick Cojean rappelle que les anciens déportés n’ont de cesse de le dire, qu’ils sont obsédés par « l’anormalité », incapables d’insérer l’expérience du camp dans la chronologie de leur vie. Auschwitz ne constitue pas un épisode de leur histoire. Auschwitz n’est pas une parenthèse, c’est « la » fracture. Dont on ne se remet pas. [7] Une fracture qui demeure, plus ou moins vive, même si la pulsion de vie, la résilience finissent par l’emporter

Marceline : Je dirais que la mémoire de la Shoah est un mélange de passé et de présent, un passé qui ne passe pas, un présent qui est là constamment... par petites touches dans la vie de tous les jours... les wagons, les cheminées... Les souvenirs qui reviennent par vagues...Beaucoup de cauchemars aussi. Je ne porte jamais de vêtements rayés, ni de vêtements avec des manches courtes à cause de mon numéro. 75750. Fünf und siebzig tausend sieben hundert fünfzig. En apercevant ce numéro tatoué, on me dit encore des conneries : Est-ce que c’est votre téléphone ? Qu’est-ce que ça veut dire ? En 2011 !!!

Les conditions de vie dans les camps ont entraîné des séquelles physiques qui vous poursuivent toute la vie. Marceline trottine, portée par des pieds minuscules, des pieds d’enfant, presque de poupée. Elle chausse du 33. Comme elle a eu les pieds gelés, la circulation se fait mal, ce qui l’oblige à porter en permanence des chaussures ouvertes. Des plaies mal cicatrisées provoquent des douleurs sous la plante des pieds.

Comme des enfants, des adolescents ont connu l’internement, les ghettos, la déportation à l’âge qui doit être celui des jeux, des découvertes, mais aussi de la construction intellectuelle, celui de l’école, il y a d’autres manques. Au cours de nos nombreuses conversations, Hanoch, né à Berlin en 1928, enfermé dans le ghetto de Przemysl avant d’être déporté à Birkenau en 1943 fait régulièrement référence à cette sensation d’incomplétude. Sa personnalité souffre de l’absence de pans entiers de la culture, même s’il lit énormément et s’il a réussi des études d’ingénieur. J’étais enfermé et déporté pendant que les autres pouvaient aller étudier à l’école.

Amitiés et blessures : Marceline, Simone, Dora

Dans le camp se tissent des liens, entre adolescentes du même âge. Dora évoque sa rencontre avec Marceline : « Le premier jour de notre arrivée, je fondis sur la nourriture et c’est Marceline arrivée un mois avant nous qui m’a expliqué qu’il fallait surtout tout manger. Je l’apprendrai bien vite. Marceline est une fille de mon âge, optimiste, gaie et très courageuse. Elle nous parlait beaucoup de son père qui avait été arrêté en même temps qu’elle. Un matin, en allant au travail, nous croisons une colonne d’hommes. Elle reconnaît son père, sort de nos rangs et malgré les coups et les hurlements se précipite dans ses bras. On les a arrachés l’un de l’autre, roués de coups. Jamais je n’oublierai cette scène. Son père n’est pas revenu. » [8]

Et avec Simone dont elle a fait la connaissance dans le camp de la quarantaine :« J’avais été très frappée en la voyant par sa force de caractère qui se dégageait de sa personne. Nous avions sympathisé, nous bavardions beaucoup. Elle était là avec sa soeur et sa mère, ce qui était tout à fait exceptionnel. Je ne lui parlais jamais de maman. C’était trop dur. » [9]

Toutes ont dans leur histoire une part d’indicible. Simone Veil n’aborde qu’avec une extrême difficulté la déportation et la disparition de son père et de son frère Jean, partis pour Kaunas-Reval par le convoi 73. Dora avoue avoir toujours eu beaucoup de mal à en parler en famille, son long silence étant aggravé par l’incapacité de son mari à entendre ce qu’elle pouvait avoir à dire. Il ne supportait pas qu’elle évoque le moindre souvenir de sa vie « entre parenthèses ». Il la voulait heureuse, uniquement grâce à lui : Pourtant bien souvent, j’ai eu envie de lui faire part de toutes ces douleurs anciennes mais toujours présentes. Une seule fois, à la suite d’une discussion que nous avions eue à propos d’Auschwitz, il m’avait affirmé : « Tu sais Dora, tu n’as pas le monopole de la souffrance. » [10]

Marceline : Avec Simone, nous étions dans le même convoi, mais sans nous connaître. J’ai été séparée de mon père, elle était avec sa mère et sa soeur Milou. Nous étions dans le même bloc, en face ; le hasard. Puis, une attirance l’une pour l’autre. Nous étions très proches à Birkenau, jusqu’à ce qu’elle parte pour le camp de Bobrek.

Dans le camp A, les deux adolescentes bravent les interdits, découvrent la présence d’autres Françaises, déportées politiques, qui leur font comprendre d’une manière assez brutale que la présence des Juives n’est pas souhaitée... [11].
Elles sont ensuite transférées dans le camp B et affectées à des travaux pénibles (transport de pierres, terrassement, tranchées à creuser).

C’est un lien fort, indestructible, qui dépasse les différences de milieu, de mode de vie, les divergences politiques, comme en témoignent les premières images du documentaire de David Teboul consacré à Simone Veil : Marceline arrive chez Simone et toutes deux se retrouvent, allongées sur le lit, en train de discuter, l’une vêtue du très classique tailleur style Chanel, l’autre habillée de façon nettement plus bohème. La complicité est d’une telle évidence...

Marceline : J’ai retrouvé Simone par hasard en 1955 ou 56, dans une rue de Paris. Je ne l’avais pas vue depuis des années. Elle était mariée, avait trois garçons. J’étais extrêmement pauvre, je vivais à l’époque avec un ancien déporté qui était complètement détruit. J’ai été très heureuse de la voir mais dans les premiers temps, nous ne sommes pas revues. Elle était magistrat et travaillait dans l’administration pénitentiaire. Elle avait des obligations, une famille ; de mon côté, je bouillonnais à l’intérieur, je me moquais des obligations.
Le caractère extrêmement affirmé, rebelle et transgressive à sa manière, Simone a catégoriquement refusé d’être une femme au foyer, ne voulant pas mener la même existence confinée qu’Yvonne Jacob, sa mère adorée, avait vécue en acceptant de rester à la maison comme son mari le souhaitait : « Notre mère nous avait convaincues de la nécessité d’avoir un vrai métier. Nous l’avions vue si blessée de ne pouvoir terminer ses études et de dépendre financièrement de son mari que nous ne voulions pas connaître le même sort ». [12]

De retour en France, apprenant qu’elle est reçue au baccalauréat, Simone s’inscrit à Sciences Po où elle rencontre Antoine Veil, qu’elle épouse en 1946. Après des études de droit, elle désire devenir avocate mais, devant les réticences de son mari, se tourne vers la magistrature. [13]

Marceline : Plus tard, nous avons pris l’habitude de nous voir souvent. Nous avions des désaccords malgré notre affection mutuelle. Elle était davantage dans les normes, alors que je prenais des chemins de traverse. S’ils sont durs, ces chemins sont les plus intéressants. C’est souvent la marge qui fait l’histoire. Il faut savoir équilibrer pour ne pas mourir. Mais dans le fond, nous nous ressemblons beaucoup, nous avons les mêmes pulsions. Je la considère comme une sœur. Les souvenirs qui nous lient sont tellement puissants, la blessure tellement profonde que je sais qu’on s’aimera toujours.

Pourtant, parfois, la blessure est profonde quand une amitié se rompt, à cause de la vie, des choix effectués, de la difficulté à communiquer. Marceline évoque douloureusement la période qui l’a éloignée de Dora. Plus de soixante ans après, la blessure est encore vive. Presque indicible. Elle livre ici sobrement des fragments profondément camouflés sous des couches de mémoire.

Marceline : Elle s’est mariée avec un homme qui souhaitait une rupture avec son passé. Nous avons été séparées par la vie, nous n’avions pas les mêmes schémas, pas les mêmes désirs. Elle a retrouvé son père, j’ai retrouvé ma mère, c’était très différent. Elle voulait revivre, avec un besoin de normalité, fonder une famille comme sa soeur, mener une vie rangée. Cette vie-là n’était pas faite pour moi qui prenais tous les risques. Je n’ai pas pu accepter cette cassure après ce que nous avions partagé et vécu dans le camp. Comme mon caractère est trop entier, trop rebelle, je l’ai vécu comme une trahison, une façon de perdre la solidarité qui s’était forgée dans le camp.

Joris Ivens, la Chine

Le cinéaste néerlandais Joris Ivens, le Hollandais volant est l’homme de sa vie. Il emmène Marceline sur les chemins de l’Asie où ils se rendront à plusieurs reprises et tourneront une série de films. Ils partagent un engagement résolument anti-colonialiste. Pendant la guerre du Vietnam, autorisée à se rendre sur la ligne de front. Marceline réalise un documentaire 17è Parallèle.

Quelle était votre perception de la Chine dans les années soixante ?

Marceline : C’était la révolution culturelle mais il était impossible de réaliser un film sur ce thème dans les années soixante. Après 1971 et le retour de Chou En Laï, les choses sont devenues plus faciles. Il y avait une sorte d’empathie. Nous voulions voir où allait ce pays. Je suis partie pour la Chine avec deux cents questions. Nous avons tourné une série de films : Comment Yukong souleva les montagnes.
Il y avait une telle violence anti-chinoise depuis des années que nous avons voulu filmer les gens, leur vie quotidienne, montrer que c’était un peuple comme un autre. Je me doutais qu’il y avait de la répression mais j’étais là pour tourner, pour autre chose. En Chine, je me suis un peu retrouvée dans le travail, la solidarité, je pensais qu’on pouvait changer l’homme dans ce qu’il a de plus profond. J’étais naïve.
En Chine, nous étions perçus comme des socio-démocrates alors qu’ici on nous prenait pour des révolutionnaires ! Nous n’étions pas assez à gauche là-bas, mais bien trop à gauche ici.

Comment avez-vous vécu la traversée du désert qui a suivi ?

Dix ans de silence, sans tourner de film entre 1975 et 1985. Comme si nous étions tombés dans l’oubli. Ce fut très dur. On nous a reproché d’avoir seulement songé à tourner des films, de ne pas avoir vu les camps.

Dire, filmer, écrire

La petite prairie aux bouleaux

Le film raconte une fiction d’un type particulier, le retour d’une déportée au camp pour se retrouver face à son passé, preuve qu’on peut évoquer la Shoah autrement que par des témoignages de survivants filmés. Marceline est là comme scénariste, comme réalisatrice, mais aussi derrière le jeu de l’actrice. Par un étrange caprice du destin, le film est programmé au cinéma L’Arlequin, rue de Rennes, salle où Marceline était allée voir un film en 1945, à sa sortie de l’Hôtel Lutétia.

Quelle fut la genèse de ce film ?

Marceline : Je regrette de ne pas l’avoir réalisé plus tôt. Mais c’était une période de silence, il fallait attendre. J’étais extrêmement révoltée par l’attitude qu’on avait envers les déportés juifs.
J’ai longtemps transporté ce film dans ma tête, jusqu’au moment où j’ai pris conscience que c’était le moment. J’avais déjà travaillé sur le projet avec Joris, mais de manière différente. Une fois seule, je l’ai élaboré uniquement par rapport à moi. Comme je l’ai souvent présenté devant des classes, j’ai pu me rendre compte à quel point il est apprécié, parce qu’il est différent des autres. Il parle de la mémoire, mais aussi de ses failles, de la mémoire occultée, consciente, inconsciente... Le film m’a aussi permis de faire le deuil de mon père. Il m’a fallu du temps pour élaborer le scénario : il y avait mes souvenirs, certes importants, mais qui ne devaient pas occulter ceux des autres. Il ne fallait pas dramatiser intentionnellement. La fiction permet de réfléchir, de trouver son propre espace en fonction de ce qu’on sait déjà.
Le film est un mélange d’éléments de ma vie et d’une histoire racontée.

Le film montre que chaque déporté possède sa mémoire. Myriam a l’impression que sa mémoire lui joue des tours, car elle essaie de se convaincre qu’elle creusait près des cuisines, alors que c’était près des crématoires, comme le lui rappelle Suzanne.
A Birkenau, Dora et sa soeur Mira ne se sont jamais quittées. Leurs numéros se suivent, 80592, 80593. Lorsque je lui demande si elle a déjà songé à témoigner avec sa soeur, elle répond que c’est impossible : Si je raconte quelque chose, Mira me dira que ce n’est pas ça, que je me trompe... alors que nous avons vu les mêmes choses. Nous les avons simplement perçues de façons différente.

Etiez-vous déjà retournée en Pologne avant le tournage de La petite prairie aux bouleaux ?

Marceline : C’était en 1991, après la chute du Mur. J’étais là pour un festival qui projetait Une histoire de vent. A l’époque, le quartier juif était abandonné. Aujourd’hui, c’est kitsch, écoeurant, avec des faux restaurants et cafés juifs qui servent de la mauvaise cuisine (ils ne savent pas faire la cuisine juive !).

Cette sensation étrange est nettement perceptible dans le film, lorsque l’héroïne, Myriam, arrive à Cracovie, elle dîne dans un café Aleph, dont la vitrine porte la mention jewish style. Le propriétaire n’est pas juif, mais sert de la cuisine juive et s’irrite des questions qu’elle pose.
La sensation n’est pas que cinématographique. On trouve dans les magasins des statuettes de juifs porteuses de tous les clichés. A côté de cette atmosphère presque malsaine, il existe un renouveau juif indéniable, avec un festival des cultures juives.

Comment s’est passé ce premier retour au camp ?

Marceline : J’ai tout de suite retrouvé le camp des femmes. Il manquait des baraques mais la mienne était encore là. Petit à petit, j’ai compris l’immensité du camp.

Le plan du camp est pour le professeur, l’historien un document rationnel, avec son découpage géométrique en sous-camps séparés par des grilles. Le format A4 du plan réduit l’immensité et nous fait oublier que bien des déportés n’ont connu qu’une partie du camp et n’en n’avaient pas la perception globale.

Marceline : Au bout d’un moment, j’ai voulu être seule, je suis entrée dans ma baraque, je suis montée dans la koya, j’avais besoin de retrouver des sensations physiques, ce qui m’avait fait souffrir. Je suis seule, même si j’entends les pas, je me revois portant les pierres, posant les rails, poussant les wagons. Et tous les morceaux de ma vie se raccrochent les uns aux autres.

Pourquoi Anouk Aimée ?

Marceline : J’avais d’abord pensé à d’autres actrices, Sandra Milo, Jeanne Moreau...Mais ce n’était pas possible. Anouk était évidente, juste. Elle s’est effacée pour absorber ce que j’étais, ce que je suis.
Dans le film, Myriam Rosenfeld, alter ego de Marceline, subit des transformations, certaines imperceptibles, d’autres évidentes, mais toutes fondamentales. Même le voyage en Pologne résulte d’une sorte de hasard. Elle arrive à Paris, pour retrouver des camarades de déportation à l’amicale d’Auschwitz qui organise une tombola. Elle retrouve des camarades du camp et gagne un billet d’avion pour Cracovie, où elle accepte finalement de se rendre après avoir d’abord rejeté cette idée. Lorsqu’elle décide de retourner à Birkenau, elle s’enveloppe de plusieurs couches de vêtements. C’est l’été... Sa chevelure brune, jusqu’alors soigneusement coiffée et disciplinée par le brushing, apparaît soudain épaisse, bouclée, sauvage, presque hirsute...

Marceline : Les cheveux, c’est exactement ça...les miens étaient rasés. Enfin, coupés très courts.
Elle n’entre pas dans le camp par la porte principale mais plus loin, presque par effraction, par une porte qui se trouve non loin de sa baraque. Comme le retour dans le camp participe d’un processus de reconstruction mémorielle, elle se réapproprie sa baraque, longe les koyas, égrène les noms des vivantes et des mortes.
Elle observe les visiteurs, la façon dont ils appréhendent le camp. Deux jeunes femmes échangent leurs impressions, l’une expliquant qu’elle ne ressent rien, que tout est vide... alors que pour les anciens déportés, le camp est plein...
La discordance est frappante entre l’immensité du camp, avec ses baraques vides, dont la dégradation s’accélère et le musée d’Auschwitz, qui abrite dans les vitrines tous les objets que les déportés juifs ont dû laisser à Birkenau, sur la rampe en descendant du train. Tous ces vestiges de l’existence d’hommes, de femmes, d’enfants qui semblent ne pas être à la bonne place.

Myriam rencontre dans le camp un jeune Allemand en train de prendre des photographies dans le cadre d’un travail sur la topographie du lieu. Ils sont de deux générations différentes, mais arrivent à se comprendre alors que tout aurait pu les séparer : elle, juive déportée, lui, petit-fils d’un Allemand qui faisait partie de la hiérarchie du système concentrationnaire. Ils parcourent le camp ensemble, communiquent, s’aident l’un l’autre, même si au début, les rapports sont difficiles, car Myriam le rudoie.

Marceline : C’est à Berlin que j’ai eu l’idée du personnage d’Oskar, le jeune Allemand. Son personnage est important, il est là en contrepoint par rapport à Myriam.

Pour qu’elle ne soit pas le seul centre du film. Peu avant la fin, Myriam monte les escaliers du mirador surplombant l’entrée du camp de Birkenau et hurle qu’elle est vivante...
La multiplication des témoignages depuis environ un quart de siècle ne doit pas occulter le fait que de nombreux rescapés des camps ont très tôt couché sur le papier ce moment de leur vie qui n’intéressait personne. Certains en tenant un journal, d’autres en passant par le dessin, voire en mêlant les deux. Ecrire vite ce qu’on vient de traverser. Les publications débutent dès la fin de la guerre, parfois à compte d’auteur. Les lecteurs sont rares. S’ouvre alors une longue période de silence, jusqu’à ce qu’à l’aube de la soixantaine vienne le temps de la libération de la parole, de l’urgence de dire, d’écrire. Des témoignages sont filmés, par exemple dans le cadre du programme de l’Université de Yale. Sollicités par les professeurs, des survivants viennent dans les classes, échangent avec des élèves, accompagnent des groupes sur les lieux de la déportation. Par la transmission, ils portent la voix de ceux qui ne sont pas revenus, conjurant un possible oubli qui serait une deuxième mort. Par cette parole, ils complètent la connaissance historique du génocide, en redonnant une humanité que les Nazis avait voulu annihiler. La Shoah est un crime de masse. Mais leur récit réintroduit les identités individuelles, donnant un autre éclairage à des documents (décrets, circulaires, notes, rapports, télégrammes) dont la sèche précision peut parfois rendre lointaine la réalité de la mort.

Ecrire

Ma vie balagan n’est pas un témoignage exclusivement consacré à la Shoah, c’est le récit d’une vie, mais une vie où la déportation est présente en permanence. Le passage à Birkenau irrigue tout le livre. Malgré la difficulté, car parler c’est revivre, cela devient un besoin vital. Pour le psychiatre Dori Laub, chaque survivant a un besoin impérieux de dire son histoire pour parvenir à en réunir les morceaux ; besoin de se délivrer des fantômes du passé, besoin de connaître sa vérité enterrée pour pouvoir retrouver le cours normal de sa vie. C’est une erreur de croire que le silence favorise la paix. Il ne fait que perpétuer la tyrannie des événements passés, favoriser leur déformation et les laisser contaminer la vie quotidienne.
Mais pour pouvoir parler, il faut quelqu’un pour vous écouter. Il estime que le récit non écouté est un traumatisme aussi grave que l’épreuve initiale, et que cela permet de comprendre le silence dans lequel se sont repliés tant de rescapés après la guerre, faute d’interlocuteurs attentifs, soucieux de leur histoire et prêts à effectuer avec eux le voyage. [14]

Pour Simone Veil, contrairement à ce que l’on a dit trop souvent, dès notre retour, nous avons cherché à raconter ce que nous avions vu et vécu. Il n’y avait personne pour nous écouter. Nous nous heurtions à l’indifférence ou à l’impossibilité pour nos proches d’entendre le récit de nos souffrances. Il fallait aussi vaincre l’obstacle tenant aux difficultés pour les tiers de croire et même d’imaginer ce qui s’était passé dans les camps. Enfin les historiens, eux-mêmes nous ont longtemps récusés. [15]
Mais la force du témoignage est de rendre ce qui a disparu et ce qui a été anéanti.

Marceline : Je n’avais jamais songé à écrire, je n’en avais pas du tout envie. Ce sont des amis qui m’ont poussée, mon éditeur. Ce fut assez difficile, car je ne suis pas écrivain. Aujourd’hui, je le reprendrais bien autrement avec un autre fil directeur. Mais lequel ?

Le 13 avril 1944, 1500 personnes dont 289 enfants montèrent dans le convoi 71. Ne rentrèrent que 105 adultes, dont 70 femmes. [16]

Bibliographie

  • Marceline Loridan-Ivens, Ma vie balagan, Paris, Robert Laffont, 2008.
  • Simone Veil, Une vie, Paris, Stock, 2007.
  • Dora Goland-Blaufoux, Un présent qui s’accroche à moi, Paris, Perrin, 2007.
  • Maurice Szafran, Simone Veil, Destin, Paris, Flammarion, 1996, [réédition J’ai Lu, 2009 (nouvelle édition augmentée)].
  • Annette Wieviorka, Déportation et génocide : entre la mémoire et l’oubli, Paris, Plon, 1992 ; [Poche Pluriel].
  • Annette Wieviorka, L’ère du témoin, Paris, Plon, 1998.
  • Annette Wieviorka , Auschwitz soixante ans après, Paris, Robert Laffont, 2005 ; [Poche Pluriel, 2006 (sous le titre Auschwitz la mémoire d’un lieu)].
  • Nathalie Zajdé, Les enfants cachés, Paris, Odile Jacob, 2012.
  • Nathalie Zajdé, Enfants de survivants : la transmission du traumatisme chez les enfants de Juifs survivants de l’extermination nazie, Paris, Odile Jacob, 2005.

Repères

  • 1928 : Naissance à Epinal dans une famille juive polonaise
  • 29 février 1944 : Marceline et son père sont arrêtés à Bollène
  • 13 avril 1944 : Déportation par le convoi 71 après quinze jours passés à Drancy. Arrivée à Birkenau, Marceline devient le numéro 75750
  • mai 1945 : Libération puis retour en France
  • 1959-1960 : Elle interprète son propre rôle dans Chronique d’un été, d’Edgar Morin et Jean Rouch, primé à Cannes.
  • 1962 : Elle co-réalise Algérie, année zéro
  • 1963 : Rencontre avec Joris Ivens. Début d’une aventure asiatique qui donne naissance à plusieurs films tournés au Vietnam, au Laos, en Chine : Le Ciel et la Terre, Le Dix-Septième Parallèle, Le Peuple et ses fusils, Comment Yu-Kong déplaça les montagnes (douze documentaires sur la Révolution culturelle)
  • 1988 : Une histoire de vent
  • 1989 : Décès de Joris Ivens
  • 1991 : Retour à Birkenau
  • 1993 : Début de l’écriture du scénario de La petite prairie aux bouleaux
  • 2002 : Tournage du film
  • 23 novembre 2003  : Sortie du film en salles
  • 17/10/2004 : Projection de La petite prairie aux bouleaux aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, en présence de Marceline Loridan-Ivens et Simone Veil.
  • Sortie du film en DVD.
  • 27/01/2005 : L’Amicale du Conseil de l’Europe organise une projection de La petite prairie aux bouleaux
  • 2008 : Parution de Ma vie balagan

© Christine Guimonnet Tous droits réservés.
Historiens & Géographes n°423, juillet-août 2013, pp. 211-220.

Légende des illustrations : sauf mention contraire, les photographies proviennent de la collection privée de Marceline Loridan-Ivens et sont publiées avec son autorisation.
  • 1. Marceline Rozenberg en classe de sixième à Epinal. Elle se trouve à la gauche du professeur de latin (Pièce jointe n°1)
  • 2. Marceline et Joris Ivens pendant le tournage de Comment Yukong déplaça les montagnes. (Pièce jointe n°1)
  • 3. Pendant le tournage de La petite prairie aux bouleaux : Marceline dirige Anouk Aimée à Birkenau (Pièce jointe n°1).
  • 4. Récepissé du carnet de fouille de Szlama Rozenberg, le père de Marceline à Drancy (Mémorial de la Shoah - pièce jointe n°2).
  • 5. Liste du convoi 71 (Mémorial de la Shoah - pièce jointe n°3).
  • Photo en couverture : Marceline en mai 2011 à Paris © Christine Guimonnet.

Notes

[1Secrétaire générale adjointe de l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie, responsable de la Commission civisme et professeur d’histoire-géographie au lycée Paul-Claudel de Laon (02).Tous mes remerciements à Jean-Marc Fevret, patient et attentif lecteur de cet article.

[2Voir illustrations de l’article en pièces attachées, n°1 à 3.

[3Dora Goland-Blaufoux, Un présent qui s’accroche à moi, p. 122

[4Christine Guimonnet, Le témoin survivant des camps entre mémoire et histoire : Entretien avec Isabelle Choko et Violette Jacquet, Historiens et Géographes, n° 399-400, 2007

[5Christine Guimonnet, Le témoin survivant des camps entre mémoire et histoire : Entretien avec Isabelle Choko et Violette Jacquet, Historiens et Géographes, n° 399-400, 2007

[6Les enfants cachés en France, Nathalie Zajdé, entretien avec Marc Knobel, Crif, 31 août 2012 ; http://enfantscaches.wordpress.com/

[7Annick Cojean, Les voix de l’indicible, Le Monde, 25 avril 1995.

[8Dora Goland-Blaufoux, Un présent qui s’accroche à moi, pp. 92-93

[9Dora Goland-Blaufoux, Un présent qui s’accroche à moi, p. 97.

[10Dora Goland-Blaufoux, Un présent qui s’accroche à moi, p. 131.

[11Maurice Szafran, Simone Veil, Destin, Paris, Flammarion, 1994, rééd. J’ai Lu n° 4140, 1996, page 79 ; Christine Guimonnet, Le témoin survivant des camps entre mémoire et histoire : Entretien avec Isabelle Choko et Violette Jacquet, Historiens et Géographes, n° 399-400, 2007

[12Simone Veil, Une vie, p. 114.

[13Simone Veil, Une vie, p. 130.

[14Annick Cojean, Les voix de l’indicible, Le Monde, 25 avril 1995.

[15Christine Guimonnet, Entretien avec Simone Veil, Historiens et Géographes, octobre 2003.

[16Pièce jointe n°3.