La Grande Guerre : Histoire et Histoire des Arts Classe de 3e / Classe Bilangues

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Par Yohann Chanoir [1]

Oeuvre : Troupes de choc avançant sous le gaz, (Sturmtruppe geht unter Gaz vor), Otto Dix, 1924. Lien ici

Comment représenter la guerre ? Comment en donner l’idée, et ici aussi, le dégoût, à ceux qui en voient une représentation ? Cette fiche se propose de donner, à la fois, un exemple de présentation d’une œuvre picturale en histoire des arts, mais aussi de faire prendre conscience à des jeunes élèves des ressorts artistiques pour dénoncer un événement.

1 – Je présente le tableau

La présentation de tableau obéit à un ordre strict. Au-delà de la simple rigueur méthodique, cet ordre permet à un élève de donner du sens à des informations qui apparaissent, au premier plan… comme accessoires. Ainsi, la date permet-elle de savoir si le tableau est contemporain ou postérieur à l’événement décrit. Les dimensions sont aussi signifiantes. Un grand tableau n’a pas la même utilité, ni le même impact qu’une œuvre de dimension modeste.

Nature : gravure et aquatinte, 35,3 x 47,5 cm. Elle appartient à un cycle pictural complet d’une cinquantaine d’œuvres.
Lieu de conservation et d’exposition : Museum of Modern Art, New York.
Date : 1924
Auteur : Otto Dix, peintre allemand né en 1891. Après une formation de peintre en décoration, il étudie l’art. D’abord influencé par l’impressionnisme et l’expressionnisme, il évolue ensuite vers un style plus abstrait. En 1914, il s’engage comme volontaire et combat en France et en Russie. Marqué par la guerre, il fonde en 1919 le « groupe de Dresde », soucieux de bousculer les conventions picturales traditionnelles.
Contexte historique : le tableau date de l’après-guerre. S’inspirant de sa propre expérience combattante, Dix entend dénoncer la cruauté de la guerre, qui est alors exaltée par les mouvements nationalistes allemands.

2 – Je décris le tableau

La description s’appuie sur un vocabulaire précis, dont la maîtrise est nécessaire. Au premier plan, on distingue 3 soldats, dont 2 sont casqués. A la fois derrière et au milieu d’un décor constitué de barbelés et de racines, ils sont dans une attitude nettement offensive. L’un des soldats s’apprête à lancer une grenade à manche, tandis qu’à gauche, figé dans son mouvement de lancer, un autre soldat vient d’en jeter une. Au second plan, on distingue 2 autres soldats, tandis qu’à l’arrière-plan, le paysage est sombre, gris. Seules quelques traînées blanchâtres le déchirent, comme des probables lueurs d’explosion.

3 – J’explique le tableau

Il convient, dans cette partie, de dégager des thèmes :

Une représentation de la guerre

La scène représentée ici illustre parfaitement ce qu’a été la Grande Guerre : une guerre de position, avec les fameuses tranchées [2], et donc une ligne de front. Ce front, obligeant les armées à s’enterrer, était l’objectif d’offensives, soit afin d’aménager le front (réduire des saillants), soit afin de le disloquer et de percer. Ces offensives, terriblement meurtrières, obtiennent la plupart du temps des gains dérisoires et éphémères. Les positions conquises sont vite reprises. On estime que les pertes allemandes, par jour, entre 1914 et 1918, atteignent 1 300 soldats. [3] C’est un de ces moments qu’a choisi Dix, une attaque d’une tranchée adverse, avec un élément angoissant, le gaz.

L’attaque au gaz

Le gaz est l’arme la plus terrifiante de la Grande Guerre. [4] Les témoignages disponibles laissent entendre la peur absolue du gaz, tant dans les ravages qu’il produit, que dans les terribles mutilations qu’il entraîne. Pourtant, le gaz n’est responsable que d’1 % des pertes totales de la Guerre, qui est surtout une guerre de l’artillerie. Dix a choisi, dans son intention de dénoncer la guerre, l’arme la plus spectaculaire, car elle participe au dernier thème, la déshumanisation.

La déshumanisation

Dans ce paysage lugubre, les soldats représentés n’ont rien d’humain. On ne discerne pas leurs visages. C’est un procédé classique pour représenter la cruauté de la guerre et celle des soldats qui la font. On peut ainsi montrer aux élèves le tableau de Goya, Tres de Mayo, où les soldats français sont anonymés, formant un bloc compact, une masse uniforme, alors que les civils espagnols, eux, sont individualisés, humanisés. Ce qui change ici, c’est que Dix ne représente pas, comme Goya, des ennemis mais des soldats allemands. Cette déshumanisation (die Entmenschlichkeit) n’est pas le trait de l’autre, de l’ennemi, mais le prix de cette guerre, que tous partage. On retrouve ici un des thèmes préférés de l’auteur, qui souvent dans son œuvre a montré qu’il ne restait aux combattants (die Frontsoldaten) que des « bouts d’humanité ».

Cette vision critique de la guerre explique pourquoi les œuvres de Dix seront classées, par les nazis, dans l’art dit « dégénéré » (die Entartete Kunst). Bon nombre de ses œuvres seront ainsi brûlées, ce qui fait de ce document, un document doublement exceptionnel, et dans sa nature et dans sa conservation.

© Yohann Chanoir
© Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 23 décembre 2014.

Notes

[1Agrégé d’Histoire, Professeur d’Histoire-Géographie en section européenne allemand au Lycée Jean Jaurès de Reims, Secrétaire de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes.

[2Pour une mise au point détaillée et parfaitement renseignée, se reporter à CAZALS, Rémi, LOEZ, André, Dans les tranchées de 1914-18, Pau, Cairn éditions, 2008, notamment les chapitres 1 et 2.

[3C’est évidemment une moyenne qui n’a d’intérêt que dans la mesure où elle fixe un ordre de grandeur à nos élèves : l’effectif d’un gros lycée

[4On lira avec profit les pages 274 à 277 consacrées aux gaz dans un livre évoquant les poisons… COLLARD, Franck, Pouvoir et Poison : Histoire d’un crime politique de l’Antiquité à nos jours, Paris, Seuil, 2007, Coll. L’Univers Historique.