« La ligne de partage des eaux » de Dominique Marchais Une véritable leçon de paysages

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Compte-rendu d’un DVD par Eudes Girard [1]

La ligne de partage des eaux est une véritable leçon de paysages et à ce titre son étude mérite toute sa place dans nos programmes de géographie (« valoriser et ménager les milieux » en classe de Première ES / L ou « l’eau ressource essentielle » en classe de Seconde).

Dominique Marchais en prenant le cas du bassin versant occidental de la Loire des sources de la Vienne à l’estuaire de la Loire s’intéresse à l’impact des aménagements et des infrastructures (habitat, barrages, routes, zones d’activité urbaine) sur la qualité et diversité paysagère de notre territoire. Les problématiques abordées sont diverses : impact des barrages en aval de la Vienne sur le recul de la biodiversité en amont à travers la disparation des saumons et des moules perlières ; impact des déboisements de l’amont des ruisseaux, mis en place par les éleveurs pour faire paître et boire leurs troupeaux, sur la qualité des eaux de ces ruisseaux ; impact de la création d’une zone d’activité (zone d’Ozans aux portes de Châteauroux) sur le recul des (bonnes) terres agricoles au sein de la Champagne berrichonne ; impact de la mise aux normes autoroutières de la N 145 qui traverse les paysages de bocage du Limousin entourée d’un talus et comme « en apesanteur » au dessus du relief et des paysages puis entourée de murs anti bruit dans sa traversée de Guéret si bien que le voyageur automobiliste ne voit plus rien des espaces qu’il traverse… Avec ce dernier exemple le documentaire fait écho à la « France moche » dénoncée en 2010 au sein d’un célèbre article de Télérama. A l’inverse la séquence sur le projet d’un éco-quartier à Faux-la-Montagne dans la Creuse met aussi en évidence le retour d’une réflexion sur un habitat intelligent beaucoup moins énergivore que par le passé.

Le réalisateur souligne incidemment la domination des espaces urbains sur leur environnement rural à travers la crainte des petites communes du plateau de Gentioux d’être intégrées au sein d’une communauté de communes « dominée » par la petite ville d’Aubusson dont le projet prioritaire est de faire naître une « cité de la tapisserie » mobilisant ainsi tous les crédits au détriment des communes rurales du plateau à l’instar de Peyrelevade. Nous entrons ainsi au sein d’une société où le tourisme semble être devenu, selon certains, l’unique chance de ces territoires isolés alors que les communes rurales veulent aussi et surtout vivre de leurs propres ressources agricoles. Il en est de même du discours du maire de Châteauroux qui balaie d’un revers de main l’argument de la disparition des terres agricoles en soulignant que la ZAC qu’il compte mettre en place pourrait attirer 3000 à 5000 emplois (avec à la clé des investissements chinois tant attendus) alors qu’une exploitation de 300 hectares ne fait plus vivre aujourd’hui, avec la mécanisation, qu’un exploitant et sa famille.

La seconde partie du documentaire filme longuement une séance de débats lors d’une commission locale de l’eau d’un schéma directeur de gestion et d’aménagement des eaux (SDGAE) de la région nantaise. Cette séquence met en évidence la diversité des acteurs (collectivité locale, représentants de la préfecture et donc de l’Etat, usagers de la société civile : fédération de pêcheurs, écologistes, kayakistes etc...) avec des approches contradictoires du milieu pourtant à concilier. La caméra de Dominique Marchais filme ce qui est rarement montré : la réalité des débats démocratiques en train de se vivre, car que l’on ne s’y trompe pas pour Dominique Marchais la réalité de la démocratie se vit sur le terrain et les territoires et non sur les réseaux sociaux. Le documentaire a ainsi le mérite de mettre ou remettre au cœur du propos le territoire et ses divers acteurs plutôt que de suivre une problématique thématique et sectorisée séparant artificiellement environnement, urbanisme, agriculture, développement économique…Comme il le souligne lui-même lors d’une interview donnée à la revue du net « Zinzolin » pour Dominique Marchais « la politique, fondamentalement, c’est spatial » et c’est précisément ce que tend à montrer La ligne de partage des eaux.

Dominique Marchais réalise là un documentaire utile et rare, mobilisable notamment sur des extraits que l’on aura préalablement sélectionné en fonction des problématiques traitées, dans nos salles de cours de lycée. Un documentaire qui montre brillamment que les problématiques géographiques et spatiales sont concrètement au cœur de notre vie démocratique locale.

La ligne de partage des eaux de Dominique Marchais, 2014 (Disponible en DVD distributeur : les films du Losange).

Site internet

Eudes Girard pour Historiens & Géographes - 30 octobre 2015. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeur en classes préparatoires (Angoulême), Secrétaire de la Régionale APHG Centre-Val de Loire.