La thèse de Pierre Goubert sur le Beauvaisis rééditée Hommage

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Par Pierre Kerleroux [1]

Pierre Goubert est mort le 16 janvier 2012, à l’âge de 96 ans. Moins connu du grand public qu’un René Rémond ou un Jacques Le Goff, il a suscité moins d’hommages médiatiques posthumes, mais la communauté historienne savait ce qu’elle lui devait, et l’Université Paris I-Panthéon- Sorbonne a aussitôt décidé de rééditer, in memoriam, sa grande thèse de 1958 sur « Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 », avec une préface de Daniel Roche, professeur au Collège de France, qui fut son élève avant de collaborer avec lui. [2]

Après avoir rappelé la carrière et les grandes publications de Pierre Goubert, Daniel Roche a articulé son texte autour de deux grands thèmes : le contenu d’une thèse novatrice, et le climat intellectuel bouillonnant des années 1950-60.

1) Une grande thèse monographique

Alors qu’il y enseignait, Pierre Goubert a voulu comprendre ce qu’avait été la vie économique paysanne et urbaine d’un « pays » de 100 000 habitants et 30 kilomètres de diamètre autour la vieille ville drapante et épiscopale de Beauvais. Il décrit le Nord du Beauvaisis, déjà picard, céréalier, sans arbres, et le Sud plus humide, qui comprend une part de la boutonnière du pays de Bray. Au milieu, Beauvais, 12 000 habitants. Il dresse un portrait social de ces trois milieux, du haricotier au sergier, du maître-drapier au curé.

Au prix d’un énorme travail (neuf à l’époque) de dépouillement des registres paroissiaux, des mercuriales, des archives religieuses et notariales, Goubert établit solidement les grands traits de la démographie d’Ancien régime : forte natalité, mais moindre qu’on l’avait cru (8 enfants au plus, 4 ou 5 en moyenne), forte mortalité (la moitié meurt avant l’âge de 20 ans), sensibilité extrême aux crises frumentaires. La dépendance du peuple à l’égard du mouvement du prix du blé, avec les terribles crises de 1661-62 et 1693-94, sur fond de récession séculaire, est rigoureusement analysée par Goubert, dont les conclusions, note Daniel Roche, ne sont pas périmées. Au total, une population qui ne croît pas. Socialement, Goubert met en relief l’avancée conquérante de la bourgeoisie beauvaisienne qui, enrichie par le négoce et les prêts d’argent, fait reculer les propriétés foncières de l’ancienne noblesse d’une part, des paysans moyens et pauvres d’autre part. Car ce capitalisme conforme aux structures de la société des ordres est, note Daniel Roche, adapté à « une économie fondamentalement hiérarchisée par la possession de la terre ». Cette bourgeoisie est partout : à la ville et à la campagne ; dans le clergé et les métiers judiciaires, où ses fils dominent nettement ; et même dans la noblesse, où elle pénètre par l’achat de charges anoblissantes ou par mariages.

2) Le « moment Goubert »

Les années 1950-60 voyaient la montée de la « nouvelle histoire » prônée par la revue « Les Annales », et son triomphe sur le couple que formaient l’histoire positiviste et la géographie inspirée de Vidal de la Blache. L’histoire économique et sociale, appuyée sur des séries rigoureusement établies, supplantait l’histoire à dominante politique et institutionnelle. L’histoire des peuples faisait passer au second plan l’histoire des pouvoirs et des puissants. Une originalité de Pierre Goubert fut d’avoir souscrit au pro- gramme des « Annales », suivant les leçons de ses maîtres Bloch, Febvre, Labrousse, Meuvret, sans sacrifier ce qu’il y avait de meilleur dans la tradition contestée. Braudel lui reprocha d’ailleurs, dans sa recension des « Annales » en 1963, le choix du cadre monographique du Beauvaisis, trop étroit selon lui. Il n’empêche : dans ces années où la vitalité de l’école des « Annales » était éclatante et animait les grands congrès internationaux d’historiens, de Rome en 1955 à Vienne en 1965 et Moscou en 1970, Goubert tenait toute sa place dans les grands débats d’idées.

Il eut, de plus, et avant le succès en 1975 du « Montaillou » d’Emmanuel Le Roy Ladurie, le talent de toucher le grand public, à travers deux livres que les étudiants d’alors n’ont pas oubliés : « 1789, les Français ont la parole », premier volume, écrit avec Michel Denis, paru en 1964, de la collection « Archives », et, surtout, paru en 1966, « Louis XIV et 20 millions de Français », dont le succès fut considérable et qui renouvela le regard porté par le public sur le règne du Roi-Soleil. Le style vigoureux, inventif, séduisant, de Goubert faisait mouche. On s’instruisait avec plaisir, à un haut niveau, et avec la certitude d’une information nourrie des recherches les plus récentes.

Deux phrases de Daniel Roche résument bien, in fine, l’ambition de Pierre Goubert : « étoffer la compréhension spécifique d’une étape du développement social sans l’étouffer sous les exigences théoriques », et « interroger le rapport structural qui existe entre une France des profondeurs et la société du pouvoir, de la richesse, assez souvent de la culture ». Empathie avec les faibles, avec les gens d’en-bas, sans soumission aux schémas théoriques abstraits.

Pierre Kerleroux

« Voici à Beauvais, paroisse Saint-Etienne, en 1693, une famille : Jean Cocu, serger, sa femme et ses trois filles, toutes quatre fileuses puisque la cadette a déjà neuf ans. La famille gagne 108 sols par semaine, mais elle consomme 70 livres de pain. Avec le pain bis à cinq deniers la livre, la vie est assurée. Avec le pain à 1 sol elle devient plus difficile. Avec le pain à 2 sols, puis 30, 32, 34 deniers comme il fut en 1649, en 1652, en 1662, en 1694, en 1710, c’est la misère. La crise agricole s’aggravait presque toujours (et certainement en 1693) d’une crise manufacturière, le travail vient à manquer, donc le salaire…On se prive, on emprunte, on mange des nourritures immondes, pain de son, orties cuites, graines, des entrailles de bestiaux ramassées devant les tueries, la contagion se répand…La famille est inscrite au Bureau des Pauvres en décembre 1693. En mars 1694, la plus jeune fille meurt ; en mai, l’aînée et le père. D’une famille particulièrement heureuse, puisque tout le monde travaillait, il reste une veuve et une orpheline. A cause du prix du pain ».

(« Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 », page 76, cité par Daniel Roche dans son introduction de 2013).

Principales œuvres de Pierre Goubert

• Sa thèse a été reprise sous une forme condensée, dès 1968, par Flammarion, sous le titre Cent mille provinciaux au XVIIe siècle (443 pages).
1789, les Français ont la parole (avec Michel Denis), collection Archives, Julliard, 1964, réédité en 1973 par Gallimard (collection Folio-Histoire, 352 pages).
Louis XIV et 20 millions de Français, Fayard, 1966, 254 pages. Réédité en collection de poche.
L’Ancien Régime, tome 1 : la Société (1969, 231 pages) et tome 2 : les Pouvoirs (1973, 262 pages). Armand Colin. Réédition en 1984 en collaboration avec Daniel Roche : tome 1 la Société et l’Etat, 383 pages ; tome 2 : Culture et Société, 392 pages. Armand Colin.
Clio parmi les hommes. Recueil d’articles, EHESS, 1976, 310 pages.
La Vie quotidienne des paysans sous l’Ancien Régime, Hachette, 1982, 319 pages.
Mazarin, Fayard, 1990, 572 pages.
Un parcours d’historien. Souvenirs 1915-1995, Fayard, 1996, 315 pages.

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La photographie publiée dans la revue Historiens & Géographes est reproduite avec l’aimable autorisation de Jean-Pierre Goubert. DR.

Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes. Première publication en février 2015 dans le n° 429, pp. 11-12. Tous droits réservés. 17/05/2015.

Notes

[1Membre de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes.

[2Pierre Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, préface de Daniel Roche, Publications de la Sorbonne, 2013, 771 pages, 19 euros. Ce texte est une réédition de l’ouvrage paru en 1960 aux éditions SEVPEN.