« Le Sabordage de la noblesse » - quelques questions à Fadi El Hage Un prolongement du café virtuel du 8 décembre 2020

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Afin de prolonger ce passionnant Café virtuel organisé le 8 décembre dernier, autour de son livre Le Sabordage de la noblesse. Mythe et réalité d’une décadence publié chez Passés Composés, nous revenons vers notre collègue Fadi El Hage qui vient de recevoir le Prix de soutien à la création littéraire de la Fondation Simone et Cino Del Duca de l’Institut de France.

Docteur en histoire, chercheur associé à l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine, Fadi El Hage est spécialiste de l’histoire de la France moderne, en particulier des aspects militaires, étudiés dans le cadre de sa thèse de doctorat préparée sous la direction d’Hervé Drévillon et soutenue en 2010 : Pourquoi leur donner cette dignité ? Mérites, fonctions et honneurs des maréchaux de France à l’époque moderne (1515-1793)
Publiée sous le titre une Histoire des maréchaux de France, elle a remporté le Prix d’histoire militaire 2011.
Fadi El Hage est également l’auteur d’autres ouvrages remarqués, dont une histoire de La Guerre de Succession d’Autriche (Economica, Campagnes et Stratégies, 2017), une biographie du duc de Vendôme (Belin, 2016), une consacrée au Maréchal de Villars (Belin, 2012).
Contributeur régulier du magazine Guerres & Histoire, il a récemment publié un article consacrée à la Guerre de Sept ans dans le dernier numéro d’Historiens & Géographes.

Par Christine Guimonnet. [1]

1) Dans votre ouvrage, vous enquêtez sur les causes profondes qui conduisent à l’abolition de la noblesse, en 1790 ? Pourquoi ce projet ? Peut-on revenir sur la genèse du livre ?

Plusieurs éléments ont nourri ce projet, qui, pour certaines parties, prend racine dès 2010, alors que je peaufinais la version finale de ma thèse avant soutenance. Lors d’un passage à Lyon, en avril de cette année-là, mon ami Henri Duranton m’avait offert la Correspondance entre l’avocat Marais et le président Bouhier, qu’il avait éditée avec Françoise Weil. Dans le TGV du retour, j’ai parcouru les volumes et ai ébauché un texte sur le déclin des « héros » Villars et Berwick. Je l’ai utilisé pour Le Sabordage de la noblesse. Mes travaux sur Villars, ainsi que différents articles que j’ai écrits, notamment sur les Mémoires du marquis d’Argens, m’ont poussé à réfléchir sur une crise de conscience militaire. J’en ai discuté au téléphone à l’été 2014 avec mon ami Laurent Henninger, qui a été intéressé. Il avait contacté une maison d’édition qui avait souhaité quelque chose de plus large sur un « suicide » de la noblesse. Sur le coup, j’ai rejeté l’idée, avant de me raviser et de parler de « sabordage », afin de mettre en évidence les actions volontaires et (surtout ?) involontaires qui ont pu dégrader l’image de la noblesse, ainsi que les tentatives d’assainir ladite noblesse, ce qui n’a pas empêché l’abolition en 1790. Je m’y suis attelé de 2015 à 2017, l’ouvrage se nourrissant d’autres recherches que je menais en parallèle, dont des ouvrages parus, publiés en même temps ou à paraître. La maison susmentionnée ayant eu des soucis de délai et financiers, si bien que j’ai été libéré de mon contrat. Laurent m’a permis de rencontrer Nicolas Gras-Payen et l’édition du texte s’est mise en route !

2) Quels sont les éléments qui nuisent à l’image de la noblesse, au XVIIIe siècle ?  

Il y a tout d’abord l’évolution politique, qui abâtardit le système gouvernemental vers l’aristocratie (la Régence, le terme « aristocratie » devant être pris dans son sens premier, à savoir le gouvernement par les meilleurs) puis l’oligarchie (le duc de Bourbon et la préférence pour des amis impopulaires comme le duc de La Feuillade, ainsi que la figure de sa maîtresse Madame de Prie). Certaines rumeurs et scandales liés aux mœurs, concernant avant tout une noblesse de Cour et parisienne, ont encouragé la diffusion d’une image débauchée de la noblesse, même si des cas ponctuels ont pu susciter de larges amalgames. Le premier des nobles, à savoir le roi, donnait le mauvais exemple, en l’occurrence Louis XV. Sa réputation de débauche et d’oisiveté ont terni la figure royale durant la seconde moitié de son règne, notamment durant la dernière décennie de celui-ci. Louis XV s’était retiré des armées après y avoir brièvement figuré. Les effets ont été dévastateurs, principalement durant la guerre de Sept Ans, le marquis de Valfons ayant considéré que son absence aux armées a aggravé la démotivation des officiers.
Ce retrait du roi, effectif depuis 1693 quand, pour raisons de santé, Louis XIV n’a plus été présent en personne à l’armée, a-t-il joué un rôle dans le sentiment d’une baisse de vocation et de distinction militaire ? Le sentiment de déclin militaire inexorable n’a fait que croître au cours du XVIIIe siècle, de façon ostensible dès la guerre de Succession de Pologne puis au cours de celle de Succession d’Autriche. La guerre de Sept Ans, vécue comme un échec profond, achève de nourrir la critique contre des membres de la noblesse qui n’accompliraient pas ou qui accompliraient mal leur devoir, même si ce n’est pas toujours avec justesse (Soubise a été un bouc-émissaire, qu’on caricature trop souvent).

3) Comment des schémas historiques simplistes tels que ceux de la grandeur et de la décadence des Romains jouent-ils un rôle déterminant dans le processus que vous décrivez ?  

Le schéma, simpliste en apparence, a une portée universelle. Comment une des plus grandes puissances jamais fondées a-t-elle pu donner l’apparence d’un tel effondrement ? (Je parle « d’apparence », dans la mesure où le déclin est une vue d’esprit, une interprétation et non un fait). L’Histoire ne se répète pas, elle inspire, quitte à vouloir l’imiter. L’impression de trouver des mécanismes, de percevoir des similitudes font qu’on imite un processus passé, qui fait croire ensuite que l’Histoire se répète. Montesquieu a fait paraître en 1734 son ouvrage Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains en ayant à l’esprit à la fois la théorie de l’anacyclose de Polybe (inspirée de La République d’Aristote, et consistant à analyser les évolutions et dégradations des différents systèmes politiques qui se succèdent). Né en 1689, Montesquieu a connu la fin du règne de Louis XIV, qu’on qualifie de difficile. Il a aussi observé une évolution politique et mentale durant la Régence, qui a subi des critiques quant à un présumé travail de sape du défunt « Grand roi », au regard notamment des réformes militaires rendues nécessaires par les difficultés financières. Or, la vocation militaire de la noblesse se trouva dépourvue de grands conflits pour s’y former, s’y exercer, s’y consolider. Hormis une brève guerre contre l’Espagne avec peu de moyens engagés, la France s’est trouvée en paix entre 1714 et 1733. L’image d’une noblesse oisive (vue par le miroir déformant de la noblesse de Cour, essentiellement) s’est développée, plus prompte à jouir de ses biens que de servir l’Etat. Montesquieu a eu le sentiment que l’intérêt privé avait pris le pas sur l’intérêt public. C’est la France qui apparaît en filigrane dans ses Considérations, que des écrits ultérieurs ont paru justifier, à l’exemple des Mémoires du marquis d’Argens, dont la description de la vie militaire oisive a été celle du déclin militaire de la France, et donc de sa noblesse.

4) Dans cet ouvrage, vous revenez sur des sources qui sont pour certaines célèbres et même bien connues des enseignants alors que d’autres sont inédites. Pouvez-vous nous parler de celles-ci, et de leur éventuel usage pédagogique ?

Pour évoquer les sentiments et opinions à propos de la noblesse et au sein de celle-ci, il faut naturellement se pencher sur les témoignages laissés, à savoir les Mémoires ou, mieux, les Journaux écrits dans l’immédiat. Le Livre Journal de Jean-Baptiste Claude Bragelongne (1719-1775), édité par Martine Bennini pour la Société de l’Histoire de France en 2016 est extrêmement précieux. Je l’utilise pour introduire les questions sociales et politiques au milieu du XVIIIe siècle, en prélude du cours de CAP « La France depuis 1789 » (on ne peut commencer cette séquence d’emblée à partir de 1789). Les Journaux et libelles d’époque ont nourri ma réflexion, à l’exemple du livre de Philippe Gudin de La Brenellerie Aux mânes de Louis XV (1776) ou le classique Qu’est-ce que le Tiers état ? de Sieyès (1789), sans oublier les ouvrages composés sur les événements du moment, ainsi les dernières pages de l’Histoire du Parlement de Paris  de Voltaire (1769), que j’ai intégré à mon cours de CAP.

Certaines sources inédites ou semi-inédites ont été sollicitées. Le but n’est pas d’insérer de façon purement opportuniste des documents dépouillés aux Archives juste pour dire qu’on l’a fait. Toutefois, certaines trouvailles sont fort utiles, et parfois intégrées in extremis. Ainsi, la correspondance et les papiers de Mopinot de la Chapotte ont été intégrés dans mon travail entre le printemps et l’automne 2017. Ce n’était pas l’objectif de départ, même si j’avais déjà chez moi le volume tronqué publié en 1905. Ce soubresaut de dernière minute ou presque a donné une autre nuance à l’ouvrage qui est loin d’être une conclusion à quoi que ce soit, mais plutôt un jalon, ou le début de quelque chose pour moi. Je ne peux pas en dire plus, mais j’en reparlerai à l’occasion des prochains travaux qui en émergeront !

© Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 05/01/2020

Notes

[1Professeur au lycée Camille Pissarro de Pontoise (95), 
Secrétaire générale de l’APHG