Le monde de l’imprimé en Europe occidentale 1470-1680 Le Verger, bouquet XXI, janvier 2021

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Par Henri Simonneau [1]

Le Verger est une revue numérique et gratuite éditée par Cornucopia, un site de recherche universitaire consacré au XVIe siècle, animé par des spécialistes de littérature mais aussi des historiens modernistes et historiens de l’art. Régulièrement, les programmes d’agrégation de lettres et d’histoire sont l’objet de numéros spéciaux : c’est le cas de ce « bouquet XXI ». La parution de la question d’histoire moderne pour l’agrégation externe d’histoire est apparue comme une excellente occasion de faire appel à des spécialistes du sujet venus d’horizons différents.

En effet, ce programme est véritablement, comme le rappelle la lettre de cadrage, une question « d’histoire totale », pour ne pas dire un pan entier de la recherche historique. Elle mobilise à la fois l’histoire des techniques, l’histoire économique, mais aussi l’histoire sociale, culturelle, religieuse, sur une durée de plus de deux siècles. Le choix même du terme de « monde de l’imprimé » signifie bien qu’il s’agit de comprendre les mécanismes sociaux de ce microcosme, qui ne se limite pas à l’atelier de l’imprimeur mais s’étend aux étals des libraires, aux bibliothèques, aux cours, en constituant de vastes réseaux à l’échelle européenne.
Plus d’un demi-siècle après la publication de l’Apparition du livre d’Henri-Jean Martin, l’historiographie sur la question est particulièrement florissante, en France, mais aussi en Italie, dans le monde anglo-saxon ou ailleurs en Europe. La particularité de ce recueil est de rassembler à la fois des auteurs bien connus des agrégatifs et les préparateurs, comme Christine Bénévent, Catherine Rideau-Kikuchi ou Thierry Claerr, mais aussi des jeunes chercheurs venus d’horizons différents.
Thierry Claerr rappelle que le monde de l’imprimé, dès la fin du XVe siècle et encore plus au début du XVIe siècle, a une forte conscience de son existence et de ses particularismes, et qu’il n’a pas attendu la publication de l’Histoire de l’imprimerie et de la librairie de Jean de la Caille en 1689 pour devenu un « objet d’histoire ». Tout au long de la période, l’écriture de l’histoire de l’imprimerie s’écrit conjointement à son développement.
Le monde de l’imprimé est un microcosme qui ne se limite pas aux grandes figures de la Renaissance que mettaient en avant les anciens programmes de lycée. Catherine Rideau-Kikuchi montre ici le rôle des femmes dans les structures économiques et sociales de l’imprimerie vénitienne, une des plus dynamiques d’Europe. Oury Goldman s’intéresse quant à lui à la boutique du libraire, comme lieu central de la constitution d’une « République des Lettres ». De même, Geoffrey Phelippot, en étudiant minutieusement la production cartographique de Pierre Duval, souligne que le cartographe est entouré de nombreux collaborateurs, en premier lieu le graveur, qui influent sur le travail final.
L’imprimé transforme profondément le rapport à l’information et au savoir. Gauthier Mingous s’intéresse à la production de nouvelles pendant les guerres de Religion dans une forme de guerre de l’information quand l’Église catholique, en Italie, met à l’Index toute une partie de la production littéraire comique, et notamment les facéties. Pour François Lavie, c’est aussi une attaque en règle contre la littérature de fiction en langue vernaculaire.
Parmi les chantiers les plus féconds de l’histoire de l’imprimé, il faut citer l’intérêt porté à la typographie. Marion Pouspin souligne dans le cadre de la littérature en caractères gothiques, que celle-ci correspond à une forme de littérature comme les romans de chevalerie, voire à un public particulier : « Le caractère typographique fonctionne comme une métonymie du contenu ». L’adaptation au public, la création d’une mode, est aussi le moteur de l’édition de la littérature hispanique ou espagnolisante qu’étudie Aurore Schoenecker à travers la librairie de Toussaint du Bray.
Enfin, Christine Bénévent se soumet à une mise en abîme tout à fait saisissante, une archéologie d’un ouvrage imprimé, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de l’Apparition du livre d’Henri-Jean Martin et Lucien Febvre : une analyse de l’objet mais aussi de tout le processus de création.
Ce numéro du Verger nous montre que l’histoire de l’imprimé est un champ de la recherche historique qui se renouvelle profondément et ouvre de nouvelles pistes de réflexion. En ces temps de difficile accès aux bibliothèques, il pose aussi la question fondamentale de notre rapport au livre et à l’impression en général.

Pour consulter le numéro : http://cornucopia16.com/blog/2021/0...

© Henri Simonneau pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 13/02/2021

Notes

[1Docteur en histoire, Professeur d’histoire en CPGE et directeur de manuels d’histoire-géographie pour les éditions Hachette, Henri Simonneau est membre de la régionale APHG de Toulouse.