Les nouveaux programmes de 6e. L’érosion des savoirs : mythe ou réalité ? Par Christian Laude

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En 2011, Christian Laude, président de la régionale de Picardie de l’APHG, dresse un premier bilan de la mise en oeuvre des nouveaux programmes de 6e, appliqués depuis la rentrée 2009. Pour ce faire, il privilégie comme axe de réflexion le nombre et le contenu des définitions qu’il demande à ses élèves de comprendre et retenir.

« Flatter les idées reçues et les systèmes en place n’est pas une tâche d’historien ». Cette citation de Pierre Goubert dans Louis XIV et vingt millions de Français nous rappelle le nécessaire recul à adopter à l’égard des préjugés. Une analyse comparée des définitions transmises aux élèves de 6e entre 2006-2007 et 2010-2011 nuance l’impression de nouvelles démarches qui génèreraient une diminution des savoirs enseignés. Si l’érosion des savoirs peut à la fois être un mythe ou une réalité selon les pratiques, le risque d’une telle déperdition semble néanmoins bien réel et supérieur aux anciens programmes.

Les nouveaux programmes de 6e en Histoire, Géographie et Education civique ont été mis en application en septembre 2009. Entre mythe et réalité, après deux années de mise en œuvre, quel bilan objectif pouvons-nous dresser ? Quelle comparaison avec les anciens programmes pouvons-nous établir ? Les accusations de savoirs moins bien ancrés sont-elles justifiées ? Le sentiment largement partagé d’une géographie sacrifiant les connaissances de base sur l’autel de l’étude de cas se confirme-t-il ? Pour réaliser cette étude, je me suis appuyé sur un élément constitutif du savoir des élèves : les définitions. J’ai comparé les définitions notées à la fin du cahier de mes élèves de 6e en 2006-2007 avec celles de 2010-2011 [1]. Cette démarche est très intéressante pour le professeur car elle suppose une vision sur le long terme de son enseignement ainsi qu’un retour sur sa pratique, c’est-à-dire une remise en question permanente et indispensable. Elle implique des choix réalisés par le professeur quant à sa programmation dans le cadre d’une réflexion plus large allant de la 6e à la 3e, mais aussi en liaison avec tous ses collègues, y compris ceux de matières différentes.

Les résultats de l’étude peuvent être synthétisés dans le tableau ci-dessous.

Nombre total de définitions Définitions en histoire Définitions en géographie
Année scolaire 2010-2011 152 96 56
Année scolaire 2006-2007 169 101 68
Ecart -17 -5 -12
Définitions nouvelles en 2010-2011 48 22 26
Définitions disparues en 2010-2011 65 27 38

La mise en œuvre d’un programme suppose des choix pour l’enseignant. Cet aspect est renforcé par la liberté pédagogique plus grande laissée par les nouveaux programmes. Ces choix peuvent expliquer la présence ou non de certaines définitions.

  • Les choix en géographie :
    Etude de Londres, Chicago, Le Caire, du delta rizicole du Mékong, des Grandes Plaines aux Etats-Unis, du littoral industrialisé d’Osaka-Kobé, du littoral touristique de Menton, de l’Himalaya au Népal, du Grand Nord canadien, du Sahara en Mauritanie.
    C’est-à-dire un espace à fortes contraintes et une ville supplémentaires par rapport aux programmes.
  • Les choix en Histoire :
    Etude d’Alexandre le Grand et de la Grèce des Savants.

J’ai opté pour l’étude de trois villes très différentes situées sur trois continents afin de donner une vision plus complète et plus globale des grandes villes mondiales. De même, j’ai choisi d’étudier trois espaces à fortes contraintes, et non deux, afin d’expliquer aux élèves que les déserts ne sont pas tous chauds et que la montagne n’est pas forcément attractive.
Enfin, comment choisir entre les savants grecs et Alexandre le Grand ? Alexandre le Grand n’était-il pas un admirateur des Grecs ?
Tous ces choix ont des conséquences sur la programmation en raison des heures nécessaires à l’étude de ces sujets. La solution a résidé dans l’étude plus rapide des Hébreux et des Chrétiens car les élèves abordent longuement ce sujet en français. De même, l’épopée est vue en français. Un devoir maison a été distribué sur Alexandre (1 h correction) et une recherche en groupe en salle informatique a été réalisée sur la Grèce des Savants (1h recherche en salle informatique, 1h restitution par chaque groupe, 1h mise en commun). Un total de quatre heures a été nécessaire pour les deux leçons.
En géographie, l’étude d’une troisième ville est très rapide (2 heures) puisqu’il ne s’agit que d’étudier les différences avec les deux précédentes et que le vocabulaire a déjà été abordé. De même, l’étude d’un désert froid ou chaud en une heure peut suffire.

Les définitions notées en 2006-2007 qui ne figurent plus dans le cahier des élèves en 2010-2011 sont :

  • En Géographie : alizés, altitude [2], affluent, amont, aval, altiplano, banquise, bocage, casier (parcelle de riz), continent, canal, confluence, continental (climat), digue (diguette), Equateur, équatorial (climat), forêt dense, foggara, favelas, garrigue, iceberg, inlandsis, latitude, longitude, lande, méridien, maquis, océan, océanique (climat), oued, parallèles, plateau, rizière, rivière, savane, steppe, tropical (climat), vallée.
  • En Histoire : atrium, catacombe, crue, culte, cuve baptismale, cyclope, décrue, embaumer, fonctionnaire, holocauste, impluvium, israélite, limon, légion, ménorah, métropole (= la cité dont sont originaires les habitants d’une colonie), momifier, némès, oracle, péplos, pschent, Pythie, sceptre, scribe, sarcophage, sénat romain, vizir.

Quel sens donner à ces résultats ? Le nombre de définitions rencontré un élève de 6e est important, soit plus de 150. La différence entre les deux années scolaires s’avère finalement faible, soit une perte de 17 définitions ou 10%.

  • En Histoire, les écarts observés sont très faibles. 11 définitions relatives à l’Egypte ne figurent plus dans le lexique en raison de la disparition, au grand regret des élèves, de la leçon sur L’Egypte : les hommes, le pharaon, les dieux. Par ailleurs, 5 définitions disparues en 2010-2011 seront ajoutées en 2011-2012 : cyclope, métropole, peplos, Pythie et sénat romain. Les autres définitions relèvent du détail.
  • En Géographie, 38 définitions sont absentes. Il s’agit essentiellement de savoirs de base, notamment sur les climats, le relief ou les grands repères terrestres. Cela s’explique par la disparition de ces leçons dans les nouveaux programmes au profit des seules études de cas. Cette réflexion aura pour conséquence et pour mérite le retour de 11 définitions en 2011-2012 : altitude, bocage, casier, continent, digue, Equateur, océan, plateau, rizière, rivière et vallée. Ces définitions trouveront une place dans les études de l’espace proche, de l’Himalaya, du delta rizicole du Mékong ou des Grandes Plaines. Néanmoins, rien sur la forêt dense ou le climat équatorial dans la mesure où je n’ai pas choisi d’étudier cet espace en 6e. Il faudra que les élèves étudient ce thème les années suivantes. Sinon, ces connaissances de base ne seront pas traitées.
    A l’inverse, les nouveaux programmes apportent de nouvelles définitions. En géographie, les études de cas permettent d’étudier plus précisément certains aspects. Certaines définitions autrefois abordées en 4e ou en 3e le sont désormais dès la 6e. Citons par exemple CBD, agglomération, métropole, siège social ou technopôle.

Cette étude montre que les inquiétudes liées à la mise en place des nouveaux programmes ne sont ni toutes fondées, ni toutes fausses. Les écarts observés en Histoire sont peu significatifs. En géographie, les études de cas soulèvent un risque réel. Aussi, il appartient à chaque enseignant d’effectuer des choix qui s’inscrivent dans une démarche globale afin que d’importants savoirs de base soient enseignés. Cette réflexion ne peut fonctionner qu’en collaboration avec les autres enseignants d’Histoire et de Géographie, mais également avec ceux des autres matières. Il faut ici déplorer la leçon sur l’Islam traitée d’une manière isolée en début de programme de 5e alors que les enseignants de français étudient cette religion en 6e. La liberté pédagogique laissée aux enseignants est désormais plus grande. Nous pouvons transmettre les mêmes savoirs avec une démarche différente, mais cela s’avère plus compliqué. En effet, le travail en équipe ne va pas de soit, les collègues changent d’établissement et il s’avère très difficile de construire des progressions comportant une logique commune sur quatre années. Mythe ou réalité, l’érosion des savoirs n’est cependant pas une fatalité.

Christian Laude [3]

Notes

[1Toutes les définitions sont présentées dans le fichier joint intitulé « lexique classe de 6e ». Chaque collègue pourra puiser des idées et effectuer des remarques. Cette étude comparative ne concerne pas l’Education civique dans la mesure où cette matière n’avait pas fait l’objet d’un lexique en 2006-2007.

[2Les termes en italique ont été vus pendant l’année scolaire, mais la définition n’a pas été notée à la fin du cahier.

[3Christian Laude a obtenu le CAPES d’Histoire et de Géographie en 2000. Il enseigne au collège Louis Bouland à Couloisy dans l’Oise depuis 2002. Il préside la régionale de Picardie de l’APHG depuis novembre 2008, a été élu au conseil de gestion national de l’APHG en janvier 2011 et assure la coordination de la commission pédagogique nationale des collèges depuis mai 2011.