Mémoires de la guerre : Poil de Carotte Réflexion pédagogique

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Par Anne Verdet [1]

En hommage à Robert LYNEN, le Poil de carotte du film de Julien DUVIVIER, 1932.
Résistant dès 1940, il mourut fusillé par les nazis, à 23 ans, en avril 1944
 [2]

Anne Verdet nous propose une étude de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale menée à une micro-échelle, celle du Lot. L’auteur a choisi cet espace car il constituait une terre de refus. La Résistance y fut précoce, active et frappée par une répression sauvage. Tous les villages qu’elle a parcourus étaient dans des zones de maquis, à partir de l’été 1943. Plus qu’une collection de témoignages sur la Résistance, l’auteur s’est livrée à une étude du tissu conjonctif de la Résistance, celui formé par des jeunes âgés de 12 à 18 ans, parfois moins : l’âge du lycée, qu’aucun n’a fréquenté (le collège, quelques uns). Il s’agissait d’enfants de la campagne, presque tous de paysans, avec un ressenti plus intense, plus sensible, que celui des adultes. Des mots-clés organisent les récits : la peur, la compassion, la solidarité, la fierté, l’amertume : « Moi je crois que cette guerre, ça fera comme la guerre de 14 : dans notre livre, à l’école, il y avait quatre pages qui en parlaient, tout à fait à la fin, et on n’avait pas le temps de les étudier. L’institutrice nous avait dit : « Vous les lirez tout seuls pendant les vacances. »

Le registre de la peur

La peur commençait par la méfiance. Elle prenait aussi la forme d’une inquiétude pour les absents : « Mon père était prisonnier en Allemagne. Il a fallu longtemps pour le savoir ! Pendant des mois, on ne savait pas ce qu’il était devenu. Mort peut-être... ». La peur recouvrait aussi la somme des appréhensions forgées durant la guerre précédent : « Le grand-père, il avait fait 14 et il en faisait encore des cauchemars, en poussant des hurlements. J’allais voir ce qui se passait : Je montais face à l’ennemi… tu as bien fait de me réveiller ! ». Cette peur contemporaine et cette haine ancienne se conjuguent avec les représailles contre maquis et population les soutenant, opérées par la Division Das Reich, en mai – juin 1944. Maisons fouillées, sinon pillées, voire incendiées, sans oublier les exécutions sommaires, au hasard et les déportations en nombre.

Franchir le pas ?

La peur n’est pas seulement pour eux, mais aussi pour « ceux qui se faisaient tuer pour nous ». La peur, la pitié, mieux : la compassion : « Je voyais des jeunes venir à l’épicerie de ma grand-mère. Elle leur donnait, sans les faire payer, des choses à manger tout de suite, parce que des fois il y avait deux jours qu’ils n’avaient rien mangé ! » « Et ces pauvres qui crevaient de faim ! Un jeune, qu’on avait fait manger, a demandé n’importe quoi pour le lendemain, du blé. Et il l’a fait griller dans le feu. » « Ceux du maquis... Ces pauvres gens ! On leur gardait les œufs. »

De là à une solidarité active, le pas était facile à franchir. Surtout pour les garçons. « Quand on tuait un veau ou un agneau, c’était moitié pour nous et les voisins, moitié pour le maquis. Ils venaient nous aider, et j’allais faire le guet. J’étais fier d’aider ces types-là, parce qu’ils avaient des mitraillettes et qu’ils venaient nous défendre. »

Aider à récupérer le contenu des parachutages, porter des messages et aider au ravitaillement des maquis étaient une autre forme de participation, avec une limite d’âge très basse pour les bonnes volontés, encadrées par l’instituteur : « C’était avec des mots de passe. Il les donnait aux maquisards et à nous, les jeunes, pour aller apporter du pain, un gigot, à des endroits sur le causse. C’étaient des mots simples à retenir, exprès pour des enfants, comme Poil de carotte. On se plaisait de faire ça, on se sentait fiers de rendre service ». Obéir à son maître pour faire des choses interdites, cela avait du panache ! Obéir ou se sentir traités en adultes... Le maître fut arrêté en pleine classe devant ses élèves, en mars 1944, et mourut à Flossenburg à 34 ans.

Aller danser

Se sentir adulte, aussi, pour la participation aux bals clandestins. Interdits, mais nombreux, courus et guère inquiétés par une maréchaussée conciliante. C’était « dans des maisons délabrées », « des vieilles cabanes », « un séchoir à tabac », « un pigeonnier ! ». Les dimanches après-midi pour les plus jeunes, « la nuit, on voyageait pas trop » ou « toute la nuit ! » : « des nuits toutes blanches ». Accordéon, ou... gramophone, à aiguilles et à manivelle, « qu’on transportait d’une grange à l’autre ». Les filles étaient, en principe, accompagnées de leur mère, ou d’un frère ou cousin. Surveillance proche de celle des fêtes votives. Ambiance bon enfant, loin de l’aura sulfureuse prêtée à ces bals. L’effondrement du plancher était parfois le clou de la fête.

Un fonds de patriotisme

L’engagement des instituteurs pouvait être radical : « C’était lui qui avait tout organisé. » Un maquis, tout simplement. 55 hommes, tous du village (420 habitants). Les deux plus jeunes avaient 17 ans, et n’étaient pas très loin des bancs de cette école... où un relais radio était installé au grenier. » Pour ceux qui vivaient dans les bois, ou ceux qui partageaient leurs veillées, la guerre avait un sens. En avait pris un, car d’abord : « On avait un fonds de patriotisme - à l’école, les valeurs, c’était quelque chose ! - mais on ne savait pas ce qu’il fallait en faire. » Le patriotisme, il était au cœur de la morale laïque, cette « culture générale de l’âme » (Ferdinand Buisson) expliquée, rabâchée par des instituteurs convaincus. Laïque ou pas, la morale s’accordait avec celle des curés. Ceux-ci récoltaient les renseignements, transmettaient des messages (en soutane pour plus de facilité), tapaient des tracts pour la Résistance et nourrissaient réfractaires ou maquisards : « Mon institutrice, elle était communiste, elle faisait pas de politique à l’école et elle nous enseignait la même chose que le curé ! » « Le notre, il était anticlérical, mais s’il savait qu’un élève avait manqué le catéchisme il le punissait, et le curé il était pour le maquis ! »

Enfance volée

Qu’ils y trouvent un sens ou pas, cette guerre leur a volé leur enfance : « Pour vivre ça, j’étais trop jeune, ou trop vieille. » Vieille », de cette maturité forcée qui était facilement celle des enfants à la campagne, même en tant de paix. Leur enfance, et souvent leur futur immédiat qui aurait pu être celui d’études prolongées. « C’était prévu ! Après le Certificat d’études, je devais aller au collège. Mais avec la guerre c’était trop compliqué. » « Mon père était prisonnier et mon grand-père est mort dans l’hiver 41-42. Alors j’ai aidé à la ferme, j’avais 10 ans, et les journées elles étaient pas petites ! J’allais toujours à l’école, mais seulement de la Toussaint à Pâques. Et même… pas avant la Saint-Martin : il fallait que toutes les châtaignes et les pommes de terre soient ramassées. J’ai passé mon Certificat d’études à 13 ans, avec une dispense [3]. Mais après... J’apprenais bien pourtant ! Quand mon père est rentré, il l’a dit que j’aurais dû continuer... Il m’a acheté des moutons pour m’occuper. »

Le crescendo de l’amertume

« Tout ce que je vous dis là, ça n’intéresserait pas mes petits-enfants… » « Il faut en parler, le répéter, le dire aux jeunes. » Cette mémoire du groupe, de sa réalité, vitalité, même idéalisée, est une constante, indissociable de la période, où elle fit ses preuves. Pour le travail forcé des jeunes en Allemagne : « Aucune famille n’était d’accord. Il a fallu s’organiser pour ceux qui ne partaient pas au STO. Ils se cachaient dans les bois. On leur amenait des paniers. » « C’était moi qui y allais, à la grotte dans la falaise ; on avait pas peur de le faire, c’était normal. »

La mémoire s’élève contre la pire des amertumes, celle de l’oubli. Malgré tout, des démarches symboliques ont leur prix. Le 13 août 1944, dix FTP avaient attaqué victorieusement un convoi allemand, à 20 km de Cahors, à proximité d’une ferme. 58 ans plus tard, certains d’entre eux voulurent rencontrer le fils du propriétaire de l’endroit. « Quelle joie ! » Il s’enthousiasma pour le projet d’une stèle commémorative qui fut inaugurée le 10 août 2003. Il connaît par cœur - les biographies de tous les maquisards. « Chez moi, pourtant, on était restés neutres. » Les comportements qui ont permis, porté la Résistance sont difficiles à célébrer. Ils ne formaient pas nécessairement des actes héroïques, bien que vitaux, indispensables, et non sans risques. Ils expriment un « non-consentement ». [4]

« Rien, pas une plaque pour l’instituteur. Je l’ai réclamé à tous les maires depuis la guerre. Il a fallu attendre 1995. »

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© Anne Verdet

« Le meunier-boulanger, il a été déporté aussi, parce qu’il nourrissait le maquis, dénoncé par le même salaud  [5] Lui il est revenu, il était toujours aussi serviable, mais il était traumatisé, épuisé, cassé. Même si ça me fait pleurer, ça fait du bien d’en parler !… » Du meunier, de l’instituteur et de Poil de Carotte.

© Anne Verdet

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 07/11/2016. Tous droits réservés.

Notes

[1Maître de conférences (sociologie), Université d’Orléans.

[2François Charles, Vie et mort de Poil de Carotte. Robert Lynen, acteur et résistant. 1920-1944, Strasbourg, Édition La Nuée Bleue, 2002. Voir aussi Raphaël CLAIREFOND, « Le jour où… Poil de Carotte a été fusillé », SoFilm, n°4, octobre 2012, p. 18-19.

[3Depuis 1937, avec la création de la classe de fin d’études, 14 ans en était l’âge normal.

[4Pierre LABORIE, Le chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues [2011] Paris, Gallimard, coll. Folio, 2014 et Anne VERDET, La logique du non-consentement. Sa genèse, son affirmation sous l’Occupation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.

[5Pas quelqu’un du village, mais un agent de la Gestapo infiltré au maquis.