Nation L’Abécédaire du Centenaire de l’APHG

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Par Yves Lacoste [1]

C’est depuis la fin du XIXe siècle, après la défaite de 1871 et la tragique Commune de Paris, que le thème de la nation est plus ou moins explicitement évoqué dans le cadre scolaire par les professeurs d’histoire-géographie, et d’abord par les instituteurs. Cet enseignement civique avait été instauré en Prusse, une cinquantaine d’années auparavant pour favoriser l’idée de « l’unité allemande ».

Mais c’est en France que l’idée de la Nation est d’abord apparue à la fin du XVIIIe siècle pour des raisons politiques profondes. Contrairement à ce que l’on dit souvent, le terme de nation n’apparaît pas dans la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique en 1776, celle-ci traduisant la volonté de ne plus dépendre de la couronne britannique. Mais la même année, l’Écossais Adam Smith considéré aujourd’hui comme le fondateur de l’économie politique publie, après un long séjour en France, un livre devenu fameux Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. S’il emploie le mot nation plutôt que de parler d’Etats ou de royaumes, c’est qu’il se soucie surtout de l’inégale richesse des pays et des échanges qui se pratiquent entre eux.

En France, pays dont la richesse et l’importance étaient reconnues depuis des décennies, l’idée de nation procéda de la volonté de la moyenne bourgeoisie de trouver une solution à un très grave problème interne qui paralysait le pouvoir royal. L’Etat se trouve alors en crise financière chronique, puisqu’il a progressivement vendu des titres de noblesse, ayant valeur d’immunité fiscale, aux riches bourgeois qui ont les moyens de payer. L’Etat a donc désormais de moins en moins de ressources fiscales et il est menacé de faillite. Au nom du principe d’unité économique de la nation (au sens d’Adam Smith), ceux que l’on appelle les « patriotes » veulent aider le Roi à imposer la réforme qui est indispensable pour conjurer la banqueroute : obliger les nobles à payer l’impôt, comme c’est le cas en Angleterre. En France, les privilégiés s’y refusent, se révoltent en 1788 et le Roi n’étant pas parvenu à s’imposer à eux et s’étant même ralliés à leur cause, les représentants de la Nation (en substance le Tiers-Etat) prennent le contrôle de l’appareil d’Etat en 1789 et s’affirme comme le seul fondement du Pouvoir. Il s’agit donc alors fondamentalement de politique intérieure. Le royaume devient donc ce que l’on appellera l’Etat-Nation qui en 1792 sera proclamé République. Certes à l’époque, le français n’est parlé que par une minorité de la population, les classes dirigeantes et la moyenne bourgeoisie, car les paysans et la plupart des citadins parlent diverses langues et patois (sauf dans le Bassin parisien) mais ils sont entraînés par les patriotes qui au nord comme au sud parlent la même langue.

C’est ensuite que l’idée de la nation sera proclamée pour défendre son indépendance, lorsqu’en 1792-93, la France est envahie après qu’elle ait déclaré la guerre aux Rois. Puis lorsque la Révolution puis Napoléon prétendent libérer tous les peuples de la tyrannie des monarques. L’idée de Nation se propage bientôt dans toute l’Europe : chacun des différents peuples qui dépendent d’un empire qu’il soit russe, autrichien ou même français, veut devenir indépendant, c’est à dire avoir son propre Etat pour ne plus être dirigé par des hommes qui sont d’une autre nation et dont ils parlent la langue dominante. Il en sera de même dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsque chacun des pays colonisés par des Européens, connaîtra le développement d’un mouvement national qui obtiendra de gré ou de force l’indépendance. En Europe, le mouvement dit des « nationalités », des nations qui veulent devenir indépendantes, a poussé chacune d’elles à vouloir conquérir, contre ses voisines, tout le territoire où sa langue est parlée. Désormais lorsque l’on parlait de nations, il ne s’agissait plus de leur régime politique interne (comme ce fut d’abord le cas en France) mais de leur contentieux territoriaux et de ce qui les différencie les unes des autres. Il en est résulté toute une série de conflits géopolitiques. Ils ont conduit à la Première Guerre mondiale, après laquelle ils ont redoublé, puis à la seconde qui s’est soldée en Europe par des redécoupages expéditifs de frontières et l’expulsion de nombreux pays des minorités allemandes.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, on n e parle plus guère de nation en Europe : le terme est encore tabou en Allemagne et il l’a longtemps été dans les pays soumis au Communisme qui proscrivait cette « idée bourgeoise ». En France, on préfère parler de République et on évite aujourd’hui de parler de la nation (mot que l’on laisse aux nationalistes d’extrême-droite) à cause sans doute des honteux souvenirs de la « Collaboration » et de la Guerre d’Algérie, mais aussi au prétexte que l’unité nationale viserait à freiner les « luttes de classe ». Celles-ci, du moins « à gauche », sont considérées comme le moteur des violentes luttes politiques qui se sont succédées en France depuis la Révolution de 1789 (laquelle tourna aux luttes acharnées entre bourgeois révolutionnaires) en passant par celles de 1830, de 1848, de la Commune... Le paradoxe est que la Nation, qui fut par excellence une idée « de gauche » a été récupérée par la Droite, dont les hommes d’affaire jouent par ailleurs « la mondialisation ».

Les promoteurs de la Communauté européenne, sous prétexte d’exorciser le risque de guerre entre les nations, se sont efforcés de célébrer un patriotisme européen, mais depuis la fin du « rideau de fer » l’élargissement hâtif à une trentaine d’Etats de l’Union européenne en fait de toute évidence une simple zone de libre échange. L’idée de nation n’est-elle utile désormais que pour des pays sous-développés ?

Pourtant Catalans, Basques, Écossais, Irlandais d’Ulster exigent l’indépendance de leur nation respective et la question nationale s’aggrave en Belgique entre Flamands et Wallons, amis aussi en Italie entre le Nord et le Sud.
En fait la question de la nation se pose de plus en plus dans les différents pays d’Europe occidentale, non plus en termes de contentieux territoriaux, mais de géopolitique interne et ceci à cause de l’accroissement considérable des immigrations en provenance de leurs anciennes colonies. Cet afflux a eu pour avantage de fournir de la main d’oeuvre à l’époque où l’on en avait encore besoin, mais un chômage chronique s’est installé du fait de la désindustrialisation, alors que les enfants d’immigrés nés en pays européen, en ont la nationalité. Il n’est pas possible d’envisager leur expulsion, sans violation majeure des Droits de l’Homme. Il en résulte la formation au sein des différentes nations d’Europe occidentale de minorités post-coloniales en majorité musulmanes : environ 10 % de la population totale, ce qui ne poserait pas tant de problèmes, s’ils n’étaient surtout concentrés dans les grandes agglomérations, sous forme de ghettos de centre-villes ou de banlieue. Il en résulte une poussée des idées réactionnaires dans la plupart des pays européens. Pour y faire face, une idée nouvelle de la nation en Europe doit donc prendre en compte sa diversité culturelle.

Yves Lacoste
in Historiens & Géographes n°412, novembre 2010, pp. 127-128. Tous droits réservés.

Notes

[1Professeur émérite à l’Université de Paris VIII, fondateur et directeur de la revue Hérodote