« Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » Enquête sur un silence familial Un compte-rendu du dernier livre de Raphaëlle Branche (La Découverte, 2020)

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Par Dalila Chalabi. [1].

Raphaëlle Branche, historienne et professeure d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Nanterre, a conduit des travaux portant sur les violences en temps de guerre, essentiellement centrés sur la guerre d’indépendance algérienne. Elle est l’auteure de La Torture et l’Armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, éclairant le lecteur sur les mécanismes de la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Son dernier ouvrage, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » paru aux éditions La Découverte, restitue les enjeux des mémoires familiales des anciens appelés du contingent et le lien entre ces mémoires et l’Histoire, grâce à des archives publiques et à un travail d’enquête mené auprès d’anciens appelés et de leurs proches. Le cœur de sa démarche est l’analyse du silence, « faire l’histoire d’un silence », variable en fonction des interlocuteurs et des différents contextes politiques et sociaux. Il s’agit, pour cette auteure, de raconter une expérience plurielle de la guerre par les appelés, à travers la compréhension du silence, du non-dit. L’étude de leurs correspondances et des journaux intimes rédigés durant la guerre d’Algérie témoigne du processus qui a conduit ces hommes au silence, à l’impossibilité de dire, de raconter leur vécu, leur expérience de la guerre, de verbaliser leurs émotions. Par ailleurs, c’est l’histoire d’une génération d’appelés, amenés à effectuer leur service militaire en Algérie entre 1954 et 1962, affectés à des « opérations de maintien de l’ordre » dans un souci de « pacification » de territoires ciblés. Une guerre qui ne dit pas son nom et qui laissera de nombreuses traces auprès de ces anciens appelés et de leurs proches, mais aussi sur la société française.

Comment construire une histoire collective à partir de mémoires familiales plurielles ?
Le livre est composé de trois parties, axées sur le temps long, dont chacune dégage des questionnements historiques invitant à la réflexion, sur le temps de la guerre, le temps des premières années du retour et le temps des transmissions postérieures. Celles-ci sont précédées d’une carte de l’Algérie française en 1962, permettant de localiser les villes et les localités citées tout au long de l’ouvrage.
Raphaëlle Branche introduit son ouvrage par l’explicitation de la démarche d’enquête privilégiée afin d’apporter des réponses et de construire un récit historique sur cette « guerre sans mots ». Interroger les traces de la guerre d’Algérie dans les familles françaises, pour « comprendre ce qui s’est joué dans les familles et comment la guerre a été vécue puis racontée et transmise ». L’auteure évoque les « structures de silence » pour questionner le silence en tant que levier de la communication au sein des familles françaises. Pour ce faire, elle a réalisé des questionnaires et conduit des entretiens individuels et collectifs avec les proches des anciens appelés. Celle-ci souligne les enjeux des deux dimensions des récits portant sur le passé mais tenus au présent afin de décrypter une expérience collective à partir des histoires individuelles. Comment ces familles ont-elles été marquées par cette guerre ? Le fil conducteur choisi est donc celui de la transmission des expériences de guerre à partir du point de vue des anciens appelés et de leurs familles.

Dans la première partie, l’auteure souligne le vécu d’une expérience commune, celle d’une génération d’hommes marquée par la Seconde Guerre mondiale. Le service militaire, obligation patriotique, est une étape primordiale pour ces jeunes hommes car il représente l’entrée dans l’âge adulte. L’objectif initial est de maintenir les liens avec les proches par le biais de la correspondance et des valeurs communes. Elle insiste sur la mise à l’épreuve du fonctionnement familial et des valeurs des appelés, dont l’un d’eux déclarera « Combien encore verrai-je d’hommes torturés, de pillages, de morts ? ». Le temps est au cœur de la correspondance épistolaire. Celui-ci doit être vécu, partagé avec les familles, et « domestiqué » pour survivre aux épreuves qui se présentent au quotidien, pour rassurer et s’informer. Raphaëlle Branche analyse la question des multiples rôles familiaux révélés au grand jour par ces correspondances. Les mères se chargent exclusivement de la réception et de la transmission des informations, les pères, quant à eux, se consacrent aux domaines politiques et militaires.
L’auteure rappelle le contexte particulier, qui explique le silence de ces hommes, à savoir une méconnaissance de l’Algérie et du contexte social et colonial. Elle met en évidence le poids de l’autocensure, des écrits maîtrisés par leurs auteurs afin de rassurer les familles. Allusions, comparaisons, euphémismes, autant de moyens mobilisés pour dissimuler la réalité des opérations militaires engagées par l’armée française et les autorités politiques. Comment raconter cette expérience algérienne ? Les contours de cette guerre restent flous…Seuls quelques témoignages d’anciens appelés oseront la vérité comme celui de Michel Louvet sur la « pacification » en octobre 1956 dans le Constantinois, évoquant « la corvée de bois ».
Raphaëlle Branche offre une analyse riche de la « mise en tension entre l’homme et l’uniforme ». Les silences sont volontaires face à la grande détresse et au sentiment de honte et d’écœurement, ressenti par de nombreux appelés, notamment face à la torture. Les journaux intimes de certains appelés mettent en évidence cet environnement pesant qui met à mal leurs valeurs, et le contraste entre ce qui est révélé aux familles et ce qui est tu.

Elle ouvre la seconde partie avec le retour des appelés auprès de leur famille. L’auteure s’interroge, tout d’abord, sur la nécessité, pour de nombreux anciens appelés, d’oublier les évènements survenus en Algérie. Elle met en avant le décalage avec le retour imaginé en raison de l’évolution des réalités familiales, provoquant un fort désir de conserver le silence. Elle fait référence au film de Jacques Demy, Les Parapluies de Cherbourg (1964), qui met en scène les multiples décalages ressentis par les anciens appelés. Oublier l’Algérie pour penser à l’avenir, fonder une famille, tel était leur souhait. L’auteure propose plusieurs raisons au silence. La parole ne se libère que si celle-ci est accueillie ou répondant à un questionnement. Mais pour la plupart des anciens appelés, le sentiment de honte, la douleur ou la conviction de n’avoir rien à raconter, sont autant de motifs de ne pas partager leur expérience de guerre. La lutte interne entre celle-ci et les normes de la société représente un réel obstacle à toute verbalisation. Il s’agit de se conformer, dès leur retour, aux attentes sociales et familiales. Raphaëlle Branche s’interroge sur la névrose traumatique de guerre qui est la résultante d’une intense difficulté de réadaptation à son environnement, s’appuyant sur les apports des experts en psychiatrie. La guerre est toujours présente mais le décret d’amnistie de mars 1962, dont l’objectif est d’effacer d’éventuelles condamnations judiciaires, favorise le silence.

La troisième partie est axée sur la transmission de cette expérience de guerre dans les familles, transmettre, interroger les « fragments paternels ». Elle analyse le positionnement de l’ancien appelé au sein de sa famille, en tant que père et grand-père et la capacité des générations à communiquer entre elles. Son objectif est de rapprocher des histoires individuelles et une histoire nationale. Les récits évoqués sont simplement des anecdotes, durant les repas de famille. L’Algérie reste présente à travers les objets, les photographies, mais certains « trophées » sont mis à l’écart, témoins de la dimension violente de la guerre. Elle souligne le tournant des années 2000, à la source d’un désir de se libérer, d’adopter un regard rétrospectif sur leur expérience algérienne, de la partager avec leurs enfants. C’est une manière de surmonter la douleur du souvenir. Par ailleurs, elle montre que la mise en mots reste difficile pour les anciens appelés. Comment trouver les mots justes pour rendre compte de leur vécu ? L’historienne dégage trois dimensions de ces mémoires : une dimension « réparatrice » afin de mettre des mots sur des actions ou des évènements douloureux, une dimension « testimoniale » qui insiste sur l’importance de leur témoignage pour l’histoire nationale, et une dimension « testamentaire ». À ce titre, les réponses aux questionnaires à l’attention des enfants des appelés soulignent cette image silencieuse de l’expérience de guerre du père, le questionnement frontal demeurant très difficile. Raphaëlle Branche mentionne une « ambivalence » de l’attitude des enfants vis-à-vis de leur père, souhaitant connaître le vécu de celui-ci à la condition de ne pas fragiliser l’équilibre familial. Elle propose la notion de « Postmémoire » qui se réfère aux rapports que les descendants entretiennent avec des expériences de guerre qu’ils n’ont pas connues. Les évènements se sont déroulés dans le passé mais les impacts sont continus au présent.

Elle conclut cet ouvrage en rappelant l’enjeu initial de son enquête, à savoir, comprendre les composantes des transmissions de l’expérience de guerre aux proches des anciens appelés. Pour cela, elle identifie plusieurs « configurations de silences familiaux ». Dans certaines situations, l’expérience de guerre et la famille sont en « consonance », la transmission est de de l’ordre de l’implicite. Dans d’autres situations, elles sont en « dissonance », la transmission perturbe l’équilibre familial, donc le silence permet de le préserver. L’histoire des conscrits appartient à une histoire collective, celle d’une même génération.

Finalement, l’ouvrage de Raphaëlle Branche, « Papa qu’as-tu fait en Algérie ? » fait écho aux questionnements actuels sur les enjeux des mémoires de la guerre d’Algérie. Il montre aux lecteurs la complexité de l’expérience de guerre des conscrits et de sa transmission au sein des familles. Le programme d’enseignement d’histoire de Terminale générale invite à réfléchir sur la difficulté de construire un récit collectif de la guerre d’Algérie. Par ailleurs, ce livre permet à l’enseignant de s’interroger, dans le cadre de l’enseignement de spécialité, Histoire-Géographie-Géopolitique-Sciences politiques, de Terminale générale (thème 3), sur le rôle de la connaissance historique dans la reconstruction des sociétés, et de montrer comment l’histoire de la guerre d’Algérie s’inscrit dans les mémoires des populations. Les témoignages nombreux des anciens appelés ainsi que ceux de leurs proches sont des sources majeures pour la compréhension de ce conflit, de ses représentations, et de la pluralité des expériences et donc des mémoires. Par ailleurs, cet ouvrage offre des pistes de réflexion intéressantes dans le cadre du programme d’histoire du tronc commun des CPGE, « La France et l’Afrique 1830-1962 », afin d’analyser l’impact de ce conflit dans la vie politique et sociale de la France.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 25/09/2020.

Notes

[1Professeure d’histoire-géographie, membre du bureau de la régionale APHG Languedoc-Roussillon