« Pax Romana ! » L’Histoire dessinée de la France (t. 3) Présentation inédite par l’un des coauteurs

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Par Blaise Pichon. [1]

La Rédaction d’Historiens & Géographes remercie vivement son collègue Blaise Pichon (Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand) et Président de l’APHG-Auvergne, pour lui avoir confié cette présentation inédite de la bande dessinée à paraître en septembre 2018 Pax Romana (avec Jeff Pourquié), excellent troisième volume de la série « L’Histoire dessinée de la France » (La Revue Dessinée et les Éditions La Découverte). Nous ne pouvons que conseiller sa lecture à nos collègues enseignants, du 3e cycle au Lycée...

Blaise Pichon (historien), Jeff Pourquié (dessinateur), Pax Romana ! La Gaule Romaine, Paris, La Découverte, Bande dessinée à paraître en septembre 2018, 168 pages.

Ce troisième volume de l’Histoire dessinée de la France couvre une période de plus de cinq siècles. Comme les deux précédents volumes, parus en 2017, il combine 110 planches de bande dessinée et une cinquantaine de pages de dossiers historiques, qui permettent au lecteur curieux d’approfondir ses connaissances sur des thématiques qui n’ont pas pu faire l’objet d’un long développement dans la partie bande dessinée. Le volume comprend aussi une courte chronologie de 8 dates essentielles et une petite orientation bibliographique.

Dans l’esprit de la collection, ce volume a pour objectif de faire connaître à un large public l’Antiquité des Gaules, en rompant avec les précédentes collections d’histoire de France en bande dessinée et en s’extrayant du discours construit sur cette période par le « roman national » depuis le début du XIXe siècle. En effet, les poncifs concernant les Gaules durant l’Antiquité ont été forgés ou revitalisés lorsque, dans une perspective de consolidation de la nation française, les historiens ont décrit l’Antiquité comme un moment où une « spécificité gauloise » aurait perduré, masquée pendant un temps sous le vernis de la romanité. D’où le grand succès du vocable « gallo-romain », qui insiste sur une spécificité supposée des Gaulois par rapport à toutes les autres populations assujetties à l’autorité romaine. Or s’il existe effectivement des spécificités dans les provinces romaines des Gaules, celles-ci n’en font pas un espace à part dans le vaste monde romain.

Le récit en bande dessinée cherche donc à offrir au lecteur des éléments d’information sur l’Antiquité, mais aussi à lui faire comprendre les instrumentalisations dont l’histoire de cette période a pu faire l’objet depuis deux siècles. La présence du personnage de l’historien est donc importante, notamment pour rappeler au lecteur que l’écriture de l’histoire n’est pas un exercice neutre, comme l’illustrent les débats entre l’historien d’aujourd’hui et Camille Jullian.

C’est la sujétion au pouvoir impérial romain (au sens territorial, puis politique) qui fait l’unité de la période. Toutefois, de nombreuses générations séparent la guerre des Gaules de la seconde moitié du Ve siècle et durant cette longue période, les transformations qui affectent le centre politique de l’Empire romain s’accompagnent de mutations profondes des sociétés provinciales.

Certaines thématiques majeures ont été privilégiées dans la bande dessinée : les cités et la vie civique, les cultes, le développement économique, les mutations de l’Antiquité tardive. En toile de fond se trouve en permanence la question des rapports entre Gaulois et Romains, importante dans notre imaginaire collectif. La bande dessinée constitue un long récit, qui rompt volontairement parfois avec la chronologie, l’un des ressorts narratifs de l’histoire étant constitué par les déplacements temporels des principaux protagonistes. Quelques pages spécifiques ont été insérées dans le récit – les « fiches Amphorix » - de manière à opérer un focus sur une question importante qui ne pouvait être approfondie dans le scénario de la bande dessinée, comme celle des habitudes culinaires.

Sous Auguste, la création de cités dans l’ensemble des Gaules et leur appropriation par les notables locaux constituent un phénomène majeur, révélateur du ralliement d’une grande partie des élites gauloises à l’Empire. Ce ralliement est aussi illustré par la création d’un lieu de dialogue entre les élites gauloises et l’empereur : l’autel du Confluent, inauguré par Drusus à Lyon en 12 av. J.-C. Cette question est largement évoquée dans l’ouvrage, car elle est l’une des clefs qui permettent de comprendre l’acceptation de la domination romaine par les aristocrates gaulois. En jouant le jeu de la vie civique à la romaine, ces aristocrates peuvent continuer d’exercer un pouvoir local. Ensuite, en obtenant progressivement la citoyenneté romaine, les plus prestigieux d’entre eux peuvent accéder à des postes de responsabilité à l’échelle impériale, à l’image d’un Julius Vindex, Aquitain, gouverneur de Lyonnaise sous Néron.

Les cultes et les divinités constituent le fil conducteur du récit. Il ne s’agit évidemment pas de militer en faveur d’une vision des religions en tant que moteur de l’Histoire : les dieux et les déesses contribuent ici à la réflexion autour du phénomène de romanisation, qui a longtemps été au cœur des débats entre historiens. Il s’agit aussi de montrer au lecteur la différence fondamentale entre les religions antiques et les monothéismes actuels. Dans l’Antiquité, les vaincus pensent que leurs dieux sont moins puissants que ceux du vainqueur, ce qui facilite l’adoption de nouvelles divinités et de nouveaux rituels. Ajoutons que la notion de conversion est étrangère à la religion romaine : les cultes sont avant tout liés à l’appartenance à une cité (divinités poliades) et à l’Empire romain (culte impérial).

Quant au développement économique, c’est une thématique de recherche récente, favorisée par le très important volume de données nouvelles issu de l’archéologie préventive et par le développement des études paléoenvironnementales. Pour prendre un exemple présent dans la bande dessinée, notre vision de la viticulture antique a été bouleversée par la mise au jour, dans la plaine languedocienne et ailleurs, d’établissements capables de stocker des centaines de milliers de litres de vin, qui n’ont rien à envier aux grandes fermes viticoles du XIXe siècle.

Notre vision des deux derniers siècles de l’Antiquité a changé. Il ne s’agit pas d’une lente agonie de l’Empire et l’analyse de la période ne peut être réduite au triomphe de la religion chrétienne sur les cultes païens, qui subissent d’ailleurs d’importantes transformations en termes de pratiques aux IIIe et IVe siècles. La période qui s’étend du milieu du IIIe siècle au Ve siècle correspond à une mutation profonde de l’Empire et de ses sociétés provinciales, ce qui ne signifie pas nécessairement un déclin.

Les dossiers qui complètent la bande dessinée ont été divisés en sept chapitres : la manière dont l’histoire des Gaules antiques a été écrite ; la place des Gaules dans le monde romain ; les citoyennetés, les cités et les villes ; les cultes ; le développement économique ; l’Antiquité tardive ; les personnages historiques présents dans la bande dessinée. Chacun des dossiers a été conçu pour être compris d’un lecteur qui ne connaît rien à l’histoire des Gaules dans l’Antiquité. Le contenu des dossiers fait écho à des éléments présents dans la bande dessinée, puisque tous ces thèmes y sont abordés. Dans chacun de ces dossiers, l’accent a été mis sur les notions fondamentales et sur des thématiques dont l’approche a été renouvelée au cours des trente dernières années. Par exemple, la question de la disparition des grands sanctuaires civiques au cours de la seconde moitié du IIIe siècle, au cœur des recherches actuelles, est abordée dans le dossier consacré aux cultes.

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© Editions La Découverte - La Revue Dessinée http://editionsladecouverte.fr/Histoiredessineedelafrance Tous droits réservées

© Blaise Pichon pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 19/07/2018.

Notes

[1Maître de conférences d’Histoire romaine (Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand). Président de la Régionale d’Auvergne de l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie (APHG-Auvergne).