Réactions après les attentats. Ras-le-bol d’i.prof ! Tribune libre

- [Télécharger l'article au format PDF]

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) lance une enquête auprès de ses adhérents, enseignants d’histoire-géographie et éducation civique, sur l’écho des événements terroristes dans les établissements, sur les réactions des élèves en classe et les réponses apportées par les adultes.
La Rédaction du site internet national et de la revue Historiens & Géographes publie une série de tribunes libres envoyées au siège de l’association par des collègues de terrain. Ces textes proposent des points de vue, des analyses qui appellent à la discussion. Ils n’engagent ni l’association ni la Rédaction.

Par Pierre Foucras

Une réaction (rapidement mise en forme mais ... dans l’urgence quotidienne) qui peut alimenter peut-être une réflexion auprès de nos responsables nationaux de l’APHG.

Je réagis - courroucé ? - à la répétition mécanique de l’envoi par le ministère du même message sur I-prof [1] (une douzaine au moins à cette heure depuis hier) avec autant d’alertes sur nos messageries pour nous communiquer un lien vers le site Eduscol censé nous fournir de l’information pour nous armer d’arguments et de méthodes afin de répondre à l’actualité « Charlie » devant nos élèves.

Je ne doute pas que cette insistance tire son origine de la pression médiatique mise depuis quelques jours sur le Ministère, accusé (parfois par des collègues eux-mêmes) de nous laisser démunis face à nos élèves. J’entends bien que dans certains établissements « périphériques » au sein de notre République j’ai le confort de ne pas connaître cela - des tensions, sinon des affrontements, aient pu se produire. Et cette situation n’est assurément pas sans explication lorsque l’intégration n’est pas réussie ou suffisante, que l’école a échoué, que l’économie n’offre d’autre perspective pour beaucoup que le chômage (ou les filières d’économie parallèle) et que les discours d’exclusion, de culpabilisation, de haine, voire d’embrigadement prolifèrent.

Il fallait assurément que la ministre réagisse à cette accusation abusivement répétée sur les ondes médiatiques, de même qu’ont été montés en épingle les débordements regrettables susdits. Voilà qui est fait, et abondamment si j’ajoute que les envois d’I-prof avaient été précédés d’un email de nos autorités académiques (le 12-01) pour nous proposer déjà le même site et même d’un premier mail de notre ministre (en « priorité haute » le 08-01, alors sans le site) nous invitant à « répondre favorablement aux besoins ou demandes d’expression qui pourraient avoir lieu dans les classes ». Matraquage ?

J’espère que la critique ne provient pas - trop ? - de notre communauté de collègues d’Histoire Géographie -Education civique.
Car, quand même ! Ne revendiquons-nous pas d’être des cadres A responsables, et d’être par conséquent responsables de nos enseignements ? En outre comment anticiper nos préparations de cours sur de tels événements ? Nous devions dès 8 h, le jeudi 8 janvier 2015, être prêts à réagir et répondre aux sollicitations des élèves ... ou de notre propre conscience !
Pour moi, il était clair mercredi soir que mes cours du lendemain ne seraient pas ceux que j’avais initialement prévu. Et la nuit fut courte, le temps de réunir l’infographie qui me serait utile devant mes élèves. En outre les médias, également prompts à nous informer, avaient dans la soirée de mercredi annoncé la minute de silence décidée au sommet de l’Etat et je n’ai pas été étonné qu’elle nous soit confirmée en début de journée par nos chefs d’établissement.
Avec toutes mes classes, jeudi, l’heure de cours a donc été consacrée à Charlie Hebdo ... et dois-je dire que, dégagé du carcan de tout programme et d’instructions précises, ce fut peut-être mon meilleur enseignement cette année ! en tous cas le plus apte à croiser le désir de comprendre de mes élèves. (Des parents - et ce n’est pas tous les jours le cas - m’en ont félicité). Les élèves en redemandaient ... lundi encore. Il est vrai qu’entre temps s’étaient ajoutés d’autres événements. Mais cette fois ce fut « non » de ma part, toujours en toute responsabilité, car je ne voyais rien à ajouter de formateur qui n’ait été dit jeudi et ne voulais pas qu’un nouveau débat dérive soit vers le spectaculaire et morbide, soit vers un unanimisme bienséant consécutif à la grande manif nationale. J’avais sans doute aussi quelque réticence à accepter de poursuivre ce débat alors qu’osent s’exprimer peu à peu sur l’espace public des « je ne suis pas Charlie » et que moi-même m’étais interrogé, en défilant dimanche, sur la possible communion, dans nos rangs serrés, de manifestants islamo-xénophobes. Unanimité ambigüe et fragile ! (Est simplement demeuré affiché dans ma classe un soutien de Voltaire à Charlie, avec référence à un texte bien connu que nous avions étudié cet automne).

J’admets, si l’on est prof d’autres disciplines que les nôtres, que l’on puisse être moins « armé » d’arguments et d’informations historiques précis, bien qu’il ne faille pas nécessairement remonter avant le 11 septembre. (Songeons d’ailleurs qu’en 2001, nos jeunes élèves n’étaient pas nés). Et je ne jetterai pas la pierre à nos collègues, plus encore, je l’ai dit, s’ils enseignent dans des établissements difficiles et y ont rencontré une hostilité qui peut incontestablement être traumatisante. [2]
Nous étions, nous, profs d’Histoire-Géographie, les premiers à pouvoir et devoir intervenir.

Bref ! Je ne mêle pas ma voix, au contraire, à celles qui condamnent « l’abandon dans lequel nous ont laissé nos responsables ministériels ». Dans l’urgence ils ne pouvaient faire mieux. Une meilleure formation initiale ? [3]Quant aux informations sous lesquelles à présent ils nous noient (et ça continue le temps de ce mail, je ne vais même plus voir !) ... Peut-être irai-je sur Eduscol, plus tard, dès que j’aurai un peu de temps pour en prendre connaissance. Néanmoins, avec le labyrinthe de liens interactifs habituellement proposés dans ce type de message, je crois peu aux vertus de ce mode de communication pour nous aider, qui plus est dans l’urgence, mais plutôt en ses capacités à nous ensevelir.

D’autant qu’il y a aussi « l’enseignement moral et civique » à examiner avant le 30 janvier. (On nous dit que nos réponses seront examinées, faut-il vraiment le croire ?) [4] Et - j’oubliais, c’est sans doute accessoire - quelques copies en souffrance et cours à préparer, moult réunions et rencontres parents/profs annoncées ou en cours ... et dire que nous ne travaillons pas plus de 35 h !

Alors tâchons au moins de demeurer responsables.
Voilà ma réaction, … à chaud, causée par l’avalanche sur I-prof !

Pierre Foucras, Régionale de Grenoble - APHG Tous droits réservés. 18/01/2015.

En PJ une capture d’écran sur I-prof … où l’on verra que j’ai cessé d’ouvrir !

Capture d’écran envoyée par P. Foucras DR

Notes

[1Il s’agit d’un ensemble de services internet personnalisé relatif à la carrière des enseignants et comprenant un service de messagerie professionnel. NDLR.

[2S’il y a problème il est, je crois, d’abord là, lorsqu’un professeur, dans l’immense solitude qui peut parfois être la sienne, se trouve face à des élèves qui contestent sa parole, vitupèrent, enhardis par la force du groupe et heureux de mettre à mal une autorité qui incarne devant eux l’Institution ainsi qu’une forme de pouvoir et une domination intellectuelle toutes également honnies. « Intello » n’est-elle pas une insulte prisée ? Le malheur est que ce sont souvent les moins expérimentés d’entre nous (mais pas pour autant les moins capables) qui sont amenés à connaître ce genre de situation, et peuvent du coup se sentir abandonnés, entraînant leur ressentiment contre l’administration, ou/et une perte de confiance en leur aptitude à poursuivre dans la voie qui est la leur. Bonne école pour apprendre sur le tas les difficultés du métier ? Pas de quoi accroître en tous cas son attractivité.

[3Peut-être, mais avec quel succès quand celle-ci demeure cartésienne et se fracasse contre des attitudes irrationnelles ? (Voir Coulibaly, Kouachi ou Merah comme martyrs, et Dieudonné comme une star).

[4Quelle était la dernière « consultation » qui, en octobre, avait eu le don d’irriter les fédérations de parents d’élèves … et dont, de l’aveu même de certains chefs d’établissement, il n’était pas prévu d’envoi en haut lieu ?