Retour sur « Les Champs de la Shoah » Sur le dernier livre, important, de Marie Moutier-Bitan, par Alexandre Bande

- [Télécharger l'article au format PDF]

Un compte-rendu d’Alexandre Bande. [1]

Je croyais avoir lu, avoir suffisamment réfléchi, avoir déjà pris des « coups » en travaillant sur la Shoah. Depuis des années je pensais m’être doté d’une relative carapace... A la lecture du livre de Marie Moutier-Bitan, je me suis rendu compte que je m’étais trompé ! En effet, la lecture des « Champs de la Shoah », alors que je savais (ou tout au moins que je pensais savoir) la réalité de ce qui s’est déroulé en URSS entre 1941 et 1944, m’a fait l’effet d’un choc. D’une clarté appréciable, d’une rigueur implacable dans la démarche, Marie Moutier-Bitan aborde un point essentiel de l’histoire de la Shoah en parvenant à alterner les approches, changeant d’échelle et de perspective, amenant le lecteur à passer de « l’individu » à la « masse », des détails les plus terribles aux synthèses de grande qualité. S’inscrivant dans le prolongement des productions relatives aux massacres de masse qui se sont déroulés à l’Est de l’Europe [2] et dont furent principalement victimes les populations juives de ces régions, l’ouvrage de Marie Moutier-Bitan nous propulse au cœur du terrible processus exterminatoire et génocidaire qui, ne s’est pas seulement déroulé dans les centres de mise à mort (encore souvent qualifiés de « camps d’extermination ») situés à l’est de la Pologne (Treblinka, Sobibor, Chelmno, Belzec Maïdaneck et Birkenau) mais sur la totalité du territoire de l’Union soviétique occupée par les troupes allemandes tout au long de la période comprise entre l’été 1941 et le début de l’année 1944.

Marie Moutier-Bitan présente la particularité d’être une jeune historienne dont l’expérience dans les domaines historiographiques qui se situent au cœur de son ouvrage est néanmoins importante. Cette ancienne khâgneuse, devenue étudiante en Histoire à Paris IV, qui prépare une thèse de doctorat sous la direction de Denis Peschanski (« Les premières violences contre les Juifs en Galicie orientale – 22 juin – 1er août 1941 ») a, en effet, commencé à travailler sur ces questions complexes il y a déjà dix ans. Après avoir, à l’occasion d’un séminaire de master 2, rencontré le Père Desbois, elle a accepté sa proposition de participer à une enquête de terrain dans le cadre du travail effectué par Yahad - In Unum. C’est ainsi que Marie Moutier-Bitan est entrée directement, « physiquement », en contact avec la réalité de l’histoire et de la mémoire des massacres de masse en Europe orientale et plus particulièrement dans l’ancienne URSS. Au cours de la vingtaine d’enquêtes de terrain menée avec l’association, en Ukraine, Russie, Biélorussie, Pologne, Moldavie et Lituanie. Lorsqu’elle n’est pas en déplacement à l’Est, Marie Moutier-Bitan était chargée du fonds d’archives chez Yahad-in Unum. Cette double activité, entre les archives et le « terrain », lui a permis d’ancrer les récits couchés sur le papier dans une réalité rurale. Comme l’affirme l’auteure, « ce livre est né de ces 10 années de recherches ». Partant du principe qu’il n’existait pas de synthèse sur la Shoah en territoire soviétique en français, Marie Moutier-Bitan a effectué un important travail de synthèse qui fournit au lecteur non seulement de précieuses connaissances mais surtout de très nombreuses clés de lecture sur des évènements dont la chronologie, la géographie et les enjeux sont rigoureusement abordés.

Construit en six parties, dont l’importance est variable, est organisé en quarante-trois chapitres brefs et précis, « Les champs de la Shoah », après avoir présenté la situation des Juifs en URSS à la veille de l’opération Barbarossa, aborde le sujet sous un angle chrono-thématique. Des massacres qui accompagnent très tôt l’occupation de la Pologne, sorte de « violence inaugurale » tel que celui qui est survenu à Ostrow le 11 Novembre 1939, aux premiers crimes de masse qui accompagnent l’entrée de la Wehrmacht en Ukraine, le récit circonstancié de certaines des « Aktions » menées à l’encontre des Juifs de Galicie occidentale projette le lecteur dans une réalité dont on peine parfois à se dire qu’elle s’est produite il y a moins de quatre-vingts ans. A mesure que l’armée allemande progresse vers l’Est, le nombre de Juifs basculant sous son autorité ne cesse d’augmenter, paradoxalement, les Juifs polonais ayant fui par dizaines de milliers, l’occupation allemande pour se réfugier en zone soviétique ou en URSS, sont rattrapées, au même titre que certains Juifs expulsés du Nord de la Hongrie ou de la Roumanie (Bucovine), par le processus génocidaire qui se met très précocement en œuvre. La corrélation entre la progression de la Wehrmacht et les massacres qui se confirme en Biélorussie, dans les Pays Baltes, au rythme de l’avancée des Einsatzgruppen n’était plus à démontrer mais l’ouvrage de Marie Moutier-Bitan permet d’en saisir la logique et les modalités du fonctionnement à l’aide d’exemples judicieusement choisis. Des pogroms de Lvov (fin juin 1941) de Bialystok ou de Minsk au massacre de Babi Yar (où 33771 personnes furent assassinées à la périphérie de Kiev en quelques jours au mois de septembre 1941) le génocide est d’abord urbain. Ceci est d’autant plus flagrant, que la ghettoïsation de centaines de milliers de Juifs soviétiques (rejoints par des Juifs allemands ou autrichiens) à Minsk, Vitebsk ou Smolensk, est considérée, à juste titre, par l’auteur comme une « étape du processus d’anéantissement ». Mais la traque, l’arrestation, la concentration et l’exécution des populations juives d’URSS gagnent également les campagnes. Comme le souligne l’auteure, à partir de l’automne 1941 « les fusillades de populations juives touchèrent tout le territoire soviétique occupé ». Grâce à des précieux supports cartographiques il est possible de suivre la progression des massacres et d’en quantifier l’ampleur dans une région donnée. La logique est souvent la même, une fois la ville maîtrisée, les populations juives entièrement ou partiellement éliminées (dans le second cas certaines survivent dans un ghetto), les environs sont systématiquement « ratissés ». La manière dont la traque des populations juives réfugiées au Nord du Caucase se déroule en 1942 fait froid dans le dos et en dit long sur ce qu’était cet objectif majeur aux yeux des autorités nazies. Les années 1942 et 1943 sont celles de la « liquidation » des ghettos et de la mise à mort de certaines populations juives ayant encore échappé aux massacres (on peut penser à l’Aktion « Erntefest » commencée du début du mois de novembre 1943 où 42 000 Juifs de la région de Lublin sont exécutés en l’espace de deux jours). La progression de l’Armée rouge et la forte diminution des populations juives explique logiquement le ralentissement des exécutions au début de l’année 1944.

Au-delà des enjeux géographiques et chronologiques du processus massif d’élimination des Juifs d’URSS, l’ouvrage de Marie Moutier-Bitan, et c’est là l’un de ses principaux mérites, permet au lecteur de saisir la logique, la complexité et le caractère quasi implacable du processus génocidaire qui se joue dans ces régions. Souhaitant « aborder cette histoire à échelle d’homme », l’auteure nous donne à voir le rôle des responsables des Einsatzgruppen, inscrits, comme les responsables des camps de concentration et des centres de mise à mort, au cœur d’un système hiérarchisé où les réussites sont valorisées à hauteur de leur capacité à commettre le crime dont ils ont la charge. Ainsi les officiers, comme Karl Jäger (Einsatzkommando A) rendent régulièrement des comptes à Berlin et fournissent des bilans chiffrés, précieuses sources pour l’historien. La logique destructrice mise en œuvre dans ces contrées sur lesquelles ne s’exerce plus que l’autorité de l’occupant suppose la participation de troupes d’élites (SS) mais également de soldats (Wehrmacht), de simples policiers (appartenant à des unités diverses) mais aussi d’auxiliaires locaux, ukrainiens, lettons, biélorusses ; sans oublier les troupes roumaines qui en Bucovine commettent des crimes odieux dont sont victimes les réfugiés juifs hongrois, les Juifs locaux ou ceux qui, venus de l’ouest, y cherchaient un refuge. Le rôle de certains civils ou fonctionnaires locaux, employés par les occupants pour traquer, dénoncer, surveiller, voire massacrer les Juifs est implacablement mis en exergue (ainsi à Berditchev se sont les villageois ukrainiens qui orientent les recherches). L’auteure nous rappelle que la Shoah ne fut possible dans ces régions de l’Ouest de l’URSS qu’en raison de l’acharnement des autorités allemandes à détruire, jusqu’au dernier lorsque c’était possible, les Juifs locaux, mais également en raison du soutien et de la participation d’alliés de circonstance ou de populations dont l’antisémitisme était parfois aussi virulent que celui des nazis. La froideur et l’implacable logique de ces derniers surgit au détour de l’analyse de quelques trajectoires individuelles comme celle de Hans Krüger (chapitre 24) qui, en octobre 1941, dirige l’exécution de 12 000 Juifs ou encore celle d’un simple conducteur de camion, Alfred Metzner, qui en juin 1942 se met à participer activement au massacre des Juifs qu’initialement il transportait entre le point de rassemblent et le site de fusillade (chapitre 34).

L’ouvrage touche également au plus sensible lorsque l’on aborde l’étude du fonctionnement des crimes de masse, à savoir la question des pratiques. Sans aucune complaisance mais avec une rigueur, presque « clinique », Marie Moutier-Bitan démontre que la Shoah, dans cette partie du continent européen fut multiforme : les fusillades usitées dès les premiers jours sont le moyen d’action privilégié par les « bourreaux » mais l’objectif étant bien plus important que les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir aux yeux des génocidaires, au détour des pages, le lecteur découvre que bien d’autres méthodes (noyades, marches de la mort, destruction par le feu, assassinats à l’arme blanche, gazage dans des camions comme à Stalino) furent déployées pour atteindre le but fixé. S’impose alors l’idée que la notion de « centre de mise à mort » est applicable à des centaines, voire des milliers de sites qui jalonnent le territoire soviétique, il retient (ou découvre certainement) le nom de « Mali Trostenets », ce « camp » situé près de Minks, qui est devenu un terrible centre mise à mort, un « des plus grands lieux d’extermination de l’Est » où, « au moins 60 000 personnes y furent assassinées ».

Des questions qui peuvent sembler sordides mais qui sont au cœur de tous les génocides, comme celle de l’attitude à adopter par les tueurs pour être les plus « efficaces » ou pour rationaliser la disposition des cadavres dans les fosses (principe de la « boîte à sardines » qui consistait à placer les cadavres tête bêche dans la fosse afin d’utiliser tout l’espace mis en œuvre par Jeckeln) sont courageusement abordées.

Est également évoqué le sujet épineux de la destruction par le feu des corps enfouis lors des nombreux massacres qui se sont déroulés à partir de l’été 1941. Dans le but de laisser le moins de traces possibles du crime de masse, ordre fut donné début 1942, d’ouvrir les fosses et de détruire les corps par le feu. La description de la terrible de tâche des commandos 1005 qui se chargent des victimes de Babi Yar en août 1943, aussi pénible qu’elle soit à envisager, pousse le lecteur à admettre que l’histoire d’un génocide doit aborder l’ensemble des questions qu’il soulève, même les plus insupportables.

Mais le principal mérite de l’ouvrage de Marie Moutier- Bitan, est de donner une identité aux victimes. Désireuse de montrer que les Juifs étaient des personnes, ayant un nom, une vie, un âge au moment de leur mort et un destin, implacablement fauché par le processus génocidaire, l’auteure construit sa démonstration en s’appuyant sur les nombreux exemples individuels, familiaux, accumulés tout au long de ses années de travail sur le terrain ou dans les archives, pour donner vie à ces victimes. Le lecteur découvre ainsi les questionnements relatifs à l’attitude à adopter face aux risques et à la propagande déployée par l’occupant pour inciter les populations juives à se regrouper pour une éventuelle déportation. Les stratégies de fuite, de tentatives pour échapper aux rafles, aux pogroms, sont étudiées et l’auteure démontre qu’elles ont eu un effet limité en raison des nombreuses contraintes qui pesaient sur les populations juives dans ces régions. Au détour de la lecture de ce précieux ouvrage, apparait clairement un dernier élément, que les spécialistes connaissent, mais qui n’est pas toujours évident pour le « commun des lecteurs », celui de l’extrême diversité des victimes des crimes de masse commis en URSS. En effet, à partir de l’automne 1941, l’accélération de l’extermination des populations juives s’est accompagnée d’exécutions d’handicapés physiques, de malades mentaux (comme à Koursk), de civils soupçonnés de résistance et de Tsiganes (dans la région de Nikolaiev à la fin 1941 environ 900 d’entre-eux sont victimes de l’Einsatzgruppe D) ; sans oublier le terrible sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques.

A la lecture de cet ouvrage, la formule usitée dans une lettre écrite à son épouse par le soldat Walter Mattner, prend tout son sens : « Ici la fin de vaut rien » affirmait-il. Pour autant, et ce n’était pas une tâche facile, Marie Moutier-Bitan est parvenue à faire revivre, même brièvement, ces millions de victimes qui « aujourd’hui, pour la plupart d’entre eux gisent anonymement au fond de fosses communes aux abords d’un champ ou d’une forêt. »

Marie Moutier-Bitan, Les Champs de la Shoah. L’extermination des Juifs en Union soviétique occupée, 1941 – 1944, Passés Composés 2020

  • Une présentation du livre sur le site de l’éditeur.
  • Une présentation de son premier livre, Lettres de la Wehrmacht, paru aux éditions Perrin en 2014, enregistrée par la librairie Mollat.

© Alexandre Bande pour Historiens & Géographes - Tous droits réservés. 11/04/2020.

Notes

[1Professeur d’Histoire en CPGE au Lycée Janson de Sailly et à Sciences Po Saint-Germain en Laye, expert et ex-membre de la Commission enseignement de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Alexandre Bande est aussi l’auteur de : « Enseigner Auschwitz par l’image. « L’Album d’Auchwitz » ; un source précieuse », dans Enseigner la Shoah, Didactica Historica, 5/2019, Lausanne, 2019 ainsi que le co-auteur du webdocumentaire Les Deux Albums d’Auschwitz, Canopé/FMS (2015).

[2Parmi les nombreux historiens qui ont permis de précieuses avancées sur ces questions, citons outre les travaux de Raoul Hilberg (Exécuteurs, victimes et témoins, Folio Histoire, 1994), et de Saül Friedlander (Les années d’extermination. L’Allemagne nazie et les Juifs, 1939- 1945, Seuil, 2008), les ouvrages de Christopher Browning ( Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Les Belles Lettres 1994), de Christian Ingrao (La promesse de l’Est, espérance nazie et génocide (1939 – 1943), Seuil, 2016), de Ralph Ogorreck (Les Einsatzgruppen, les groupes d’intervention, coédition Mémorial de la Shoah / Calmann-Lévy, Paris, 2007) de Michaël Prazan (Einsatzgruppen : sur les traces des commandos de la mort nazis, Seuil, 2010) et bien entendu les deux ouvrages de Timothy Snyder (Terre de Sang et Terre noire, parus chez Gallimard en 2012 et 2015), sans oublier les travaux des historiens allemands : Christian Gerlach, Peter Klein, Andrej Angrick, Dieter Pohl ni le précieux catalogue de l’exposition sur les « Fusillades massives des Juifs en Ukraine » (Les fusillades massives des Juifs en Ukraine (1941-1944) - La Shoah par balles. Inclus 2 DVD, Mémorial de la Shoah, 2007).