Tribune libre à propos de l’état d’urgence Libre expression

- [Télécharger l'article au format PDF]

La Rédaction du site internet national et de la revue Historiens & Géographes publie une série de tribunes libres afin d’ouvrir le débat dans le cadre des réflexions de la communauté éducative sur la Laïcité et la formation civique. Ces textes proposent des points de vue, des analyses qui appellent à la discussion. Ils n’engagent ni l’association ni la Rédaction.

« Le Comité national de l’APHG, réuni le 31 janvier 2016 à Paris, a autorisé Michel Barbe, Vice-Président honoraire de la Régionale d’Aix-Marseille, à publier une tribune libre qui n’engage pas l’APHG, mais attire l’attention sur un grave problème constitutionnel à la suite des attentats sanglants du 15 novembre 2015 ».

Le Président et le Bureau national de l’APHG - le 31 janvier 2016.

Par Michel Barbe [1]

Chers amis et collègues de l’APHG, dans le contexte tragique des attentats récents, le gouvernement Hollande-Valls a jugé nécessaire dé répondre à l’attente anxieuse et légitime de sécurité de la population en faisant adopter une loi d’exception déjà inscrite dans la Constitution : l’état d’urgence, pour une durée de trois mois. A l’exception de 6 élus, l’Assemblée Nationale, du Front de Gauche au Front National, l’a votée sans état d’âme tant l’émotion était grande dans le pays. Mais sans en avoir analysé et mesuré toutes les conséquences et dérives politiques que notre passé historique a toujours présentes à sa mémoire collective ...

Questions posées : l’état d’urgence est-il réellement utile à la sécurité des citoyens ou réellement dangereux pour nos libertés qu’il restreint et menace quotidiennement pouvant conduire à un état policier ? Qui peut dire par qui et par quelles forces politiques cette modification constitutionnelle pourra être utilisée dans le contexte de crise politique et sociale que nous vivons et qui s’aggrave ? L’histoire nous a appris à être prudents et attentifs !

Pour répondre à ces questions suscitées et débattues dans le cadre de la Commission civisme nationale dont je suis membre, samedi 30 janvier, j’avais suggéré que l’APHG - dont l’enseignement que nous défendons sur la place des libertés démocratiques se situe directement dans l’œil de ce cyclone politique majeur - prenne position pour la levée de l’état d’urgence ou bien exprime sa réprobation et sa très vive inquiétude devant son prolongement et la menace de sa constitutionnalisation officielle. La France vivant sous régime d’état d’urgence perpétuel : qui peut l’imaginer après cet état d’urgence perpétuel que fut le régime d’exception de Vichy pendant 5 ans ?

Il venait d’y avoir, ce samedi 30 janvier, des manifestations importantes et unitaires dans plus de 80 villes exigeant la levée immédiate de cette loi de circonstance.

Rappelant la position permanente d’indépendance de l’APHG par rapport aux partis et syndicats, Bruno Benoit, président de l’APHG, plutôt qu’une motion qui l’engagerait, proposa de me confier, avec l’aval du Comité national, la tâche délicate de défendre mon point de vue dans une Tribune libre. C’était la bonne voie pour tous. Déjà comme l’un des signataires de « l’Appel des 333 », personnalités politiques et syndicalistes, élus rebelles ayant rejeté le vote massif inquiétant de l’assemblée nationale, j’informai que j’avais participé à Paris, le 23 janvier, au succès d’un important meeting de 1 500 participants à l’Espace Charenton. Depuis, ce gouvernement a décidé d’obtenir l’autorisation de prolonger cet état d’urgence de trois mois en vue de le pérenniser en l’institutionnalisant par modification de la Constitution… lui ajoutant même la déchéance de la nationalité qui provoque une crise au sommet de l’Etat. Où va-t-on ?

Pour tous, profitant d’un climat d’émotion circonstanciel, il apparaît clairement que ces dispositions dangereuses constituent plus un pas en avant vers un régime policier qui ne dit pas son nom qu’une véritable protection contre un danger insaisissable qui se rit de toutes les mobilisations policières et militaires mises en place dans tous les pays. Le résultat le plus net est celui d’une réduction des libertés démocratiques dont nous faisons les frais, souvent réduits à remplacer des meetings et manifestations de rue par des réunions en local fermé comme cela est arrivé pour la Libre Pensée obligée de renoncer à son meeting national pour la défense de la laïcité le 5 décembre 2015…

C’est cette réalité inquiétante qui mobilise de plus en plus les forces conscientes de ce pays pour sa levée rapide. Le pays ne peut oublier l’usage de l’état de siège contre le peuple algérien appelant à son indépendance dès la victoire acquise contre le nazisme, le 6 mai 1945, par des massacres à Sétif et Guelfa par le GPRF du Général dominé par le Parti communiste. Loi utilisée en « métropole », en 1948 contre les mineurs sous le ministère Ramadier (socialiste) qui envoie l’armée. Personne ne peut oublier le vote des « pouvoirs spéciaux » par Guy Mollet (SFIO) et le PCF, vote qui transforma la jeunesse de ce pays en police politique d’Etat pour maintenir l’ordre colonial et défendre l’Algérie française. Je fus personnellement un de ces « rappelé pour 6 mois » en 1957 pour combattre la révolution algérienne. A sa suite, sous la V° République, l’état d’urgence ne fut-il pas requis contre les travailleurs algériens massacrés à Paris le 17 octobre 1961 et, quelques jours plus tard, le 8 février 62, les manifestants tués au métro Charonne ? Sans oublier la « réquisition » des mineurs grévistes, en mars-avril 63 par le Général… avant d’être obligé de l’annuler face à un mois de résistance héroïque…annonçant la grève générale 1968 ?

Faire adopter le régime de l’état d’urgence, aujourd’hui, sous prétexte d’une modification du contexte de « la guerre » contre le « terrorisme de Daesh » et ceci, jusqu’à son éradication totale, est une menace sans précédent contre nos libertés. C’est un renversement total de perspective politique dans notre vie sociale : une épée de Damoclès suspendue sur nos têtes ! La Constitution telle qu’elle a été conçue par le Général, si peu démocratique, comporte déjà tout l’arsenal juridique, légal, jusqu’à l’état de siège si nécessaire devant le peuple insurgé. Pour conduire cette tâche de police le renseignement est plus nécessaire que la force brutale des perquisitions nocturnes au « rendement » si faible et aux bavures si nombreuses. L’état d’urgence est en fait une arme de guerre liberticide contre toutes les libertés, ouvrières et démocratiques, sous le prétexte de les protéger ! Le monde à l’envers ! La place particulière et éminente du corps des professeurs d’histoire et de géographie auquel la République a confié la délicate et difficile tâche, semée d’embûches, de faire passer le message, par l’Histoire et l’instruction civique, à toutes les générations de ce pays - depuis le CM1 jusqu’en terminale…et au-delà jusqu’à l’Université – de la conquête des libertés élémentaires (inachevée) depuis 1789, exige de son APHG qu’elle veille à ne pas nous rendre complices de ce recul de civilisation aventuriste, aussi inacceptable que dangereux.

Marseille – mercredi 3 février 2016.

© Les services de la Rédaction - Tous droits réservés. 05/02/2016.

Notes

[1Agrégé d’histoire-géographie. Vice-président (honoraire) de la Régionale d’Aix-Marseille de l’APHG.