Une vie de combats. Hommage à Simone Veil Simone Veil (1927-2017)

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Par Christine Guimonnet. [1]

Simone Veil s’est éteinte aujourd’hui [2] à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. L’APHG s’associe à la douleur de sa famille et adresse à ses fils Jean et Pierre-François, à ses petits et arrière-petits enfants, ses sincères condoléances. Pour le Bureau national, la Secrétaire générale, Christine Guimonnet. [3]
Octobre 2003 lors d’un entretien pour la revue de l’APHG « Historiens & Géographes » © CG

« J’ai souhaité voir ce mur avant de parler devant vous. Je craignais en effet que, trop bouleversée, il ne me soit pas possible de m’exprimer. Car ces noms sont ceux de vos parents, de vos grands-parents, vos enfants, frères et sœurs, comme pour moi, ceux de mes parents, de ma sœur et de mon frère, de mes oncle et tante et de leur petit garçon, de tous ceux que nous avons aimés et qui nous entouraient de leur amour, leur tendresse et leur amitié, avant d’être assassinés dans des conditions abominables.

C’est donc seule que j’ai longé ce mur, et que, dans le silence, j’ai cherché, un à un, les noms de mon père, mon frère, puis, aux côtés du mien, les noms de ma sœur, et surtout celui de ma mère, l’être qui a pour moi été le plus cher au monde : ma mère, restée à nos côtés pendant toute la durée de l’épreuve, et grâce à laquelle, ma sœur et moi avons trouvé la force de survivre. »

Discours prononcé par Simone Veil, présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, le 23 janvier 2005 lors de la cérémonie de présentation du Mur des Noms.

Les membres de la famille Jacob sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah © CG

Déportée à seize ans, rescapée des camps de la mort, magistrate, puis ministre, militante convaincue de l’Europe et présidente du Parlement européen, Simone Veil a toujours été symbolique : par son rôle politique, dans un milieu (y compris à droite) qui ne l’a pas souvent ménagée, par sa contribution essentielle aux combats des femmes parce qu’elle défendu la loi qui porte son nom, et enfin par cette lutte incessante pour transmettre l’histoire et la mémoire de la Shoah. Elle est aussi synonyme d’une droiture et d’une morale, d’un refus des injustices, valeurs inculquées par une mère tendrement aimée et trop tôt disparue. Soixante-dix ans de lutte, par fidélité envers celle, qui, si on oubliait, disparaîtrait symboliquement une seconde fois.

Comment la décrire ? Rebelle, déterminée et exigeante, colérique parfois, forte et courageuse, libre et indépendante, solidaire des femmes, pionnière, engagée, mais également réservée, parlant de sa famille avec pudeur et émotion. Lumineuse, élégante et pleine de dignité.

Un jour où nous avons rendez-vous pour un entretien, elle arbore un seyant et strict tailleur pourpre dont la couleur fait ressortir le vert de ses yeux. Elle a cet air doux, paisible et rassurant qui masque une farouche détermination ainsi que les convictions très tranchées qui sont les siennes. J’ai le souvenir d’elle répondant à un député de l’opposition, animée d’une colère froide à l’Assemblée Nationale un jour des questions au gouvernement. Je la revois, fâchée, lors d’un déjeuner, répondant à quelqu’un dont le discours lui avait déplu. La sérénité n’est qu’apparente, et cache des indignations toujours prêtes à exploser. Mais ceux qui connaissent ses colères la savent aussi chaleureuse, attentive, pleine de prévenance et de générosité.

Française et juive

Je suis juive.

Née et élevée au sein d’une famille française de longue date, j’étais française sans avoir à me poser de question. Mais être juive, qu’est-ce que cela signifie pour moi comme pour mes parents, dès lors qu’agnostique – comme l’étaient déjà mes grands parents – la religion était totalement absente de notre foyer familial ?

De mon père, j’ai surtout retenu que son appartenance à la judéité était liée au savoir et à la culture que les juifs ont acquis au fil des siècles en des temps où fort peu y avaient accès. Ils étaient demeurés le peuple du Livre, quelles que soient les persécutions, la misère et l’errance.

Pour ma mère, il s’agissait d’avantage d’un attachement aux valeurs pour lesquelles, au long de leur longue et tragique histoire, les juifs n’avaient cessé de lutter : la tolérance, le respect des droits de chacun et de toutes les identités, la solidarité. Tous deux sont morts en déportation, me laissant pour seul héritage ces valeurs humanistes que pour eux le judaïsme incarnait.

De cet héritage, il ne m’est pas possible de dissocier le souvenir sans cesse présent, obsédant même, des six millions de juifs exterminés pour la seule raison qu’ils étaient juifs. Six millions dont furent mes parents, mon frère et nombre de mes proches. Je ne peux me séparer d’eux.

Cela suffit pour que jusqu’à ma mort, ma judéité soit imprescriptible.

Le kaddish sera dit sur ma tombe.

Simone Veil prononça ses quelques phrases à la fin du documentaire de David Teboul, Simone Veil, Une histoire française.

Ces quelques phrases en disent tellement… Née le 13 juillet 1927 à Nice, dans une famille où la religion n’avait que peu d’importance, mais où la culture, l’histoire, les valeurs comptaient beaucoup, elle est la dernière d’une fratrie qui comporte désormais trois filles et un garçon. Madeleine, née en 1923, Denise, née en 1924, Jean né en 1925 et Simone sont les enfants d’André Jacob et d’Yvonne Steinmetz. Depuis le décès de sa sœur Denise Vernay, Simone Veil était la dernière survivante de cette famille décimée par la Shoah.

André Jacob et Yvonne Steinmetz se sont mariés en 1922. Dans les deux familles, l’amour de la France, le respect de la laïcité, l’importance des études et de la culture, l’attachement à l’identité culturelle du judaïsme sont des évidences. Les sœurs Steinmetz ont fait des études supérieures, Yvonne a étudié la chimie mais cède au désir de son époux qui préfère qu’elle n’exerce pas d’activité professionnelle. Architecte de talent, titulaire du Prix de Rome en 1919, André Jacob s’installe à Nice avec sa famille. La crise économique les contraint à quitter l’avenue Clemenceau pour un appartement plus exigu, rue Cluvier, non loin du boulevard Tzarévitch.

La fratrie avec Yvonne Jacob © Photo famille Veil DR.

De toutes ses confidences et entretiens émerge ce lien très particulier, très fort avec sa mère, qui fut toujours pour elle une référence morale y compris et surtout dans les moments les plus durs. Une mère pour laquelle elle avait voulu étudier, et surtout, travailler pour être indépendante.

Simone Jacob âgée de quatre ans © Photo famille Veil DR.

Adolescente, Simone Jacob est scolarisée au lycée Calmette. La fratrie est inscrite chez les Eclaireurs. L’entrée en guerre apporte son lot d’angoisses, la législation antisémite se déploie. La famille Jacob est déclarée juive le 28 juillet 1941 mais tant que Nice demeure sous administration italienne, les Juifs ne sont pas inquiétés. La région devient rapidement un refuge pour les Juifs persécutés en zone occupée, à la fureur des autorités nazies. A Nice, il y a eu dès 1937-38 beaucoup de réfugiés allemands et autrichiens. Yvonne Jacob, sa mère s’en est beaucoup occupée. A la fin de l’été 1943, Denise rejoint un groupe de résistants. Elle verra sa famille une dernière fois le 18 mars 1944.

C’est ce cliché qui figure dans le « Mémorial des enfants juifs déportés » constitué par Serge Klarsfeld. © Photo famille Veil DR.

Dès que les Allemands remplacent les Italiens en novembre 1943, la chasse aux Juifs commence, menée par le SS Aloïs Brünner. Traquée, comme beaucoup d’autres, la famille Jacob est obligée d’avoir recours à des faux papiers au nom de Jacquier et de se disperser. Simone et Madeleine sont hébergées dans un immeuble du boulevard Carabacel où vivent deux des professeurs du lycée. Après plusieurs arrestations, le 12 novembre, la directrice du lycée informe Simone qu’elle ne peut plus l’accepter dans l’établissement. Le 28 mars 1944, au mépris du danger, Simone passe les épreuves du baccalauréat sous son vrai nom. Deux jours plus tard, alors qu’elle est sortie de l’appartement, pour se promener avec un camarade, elle est arrêtée et emmenée à l’Hôtel Excelsior. Le reste de la famille est rapidement arrêté et tous se retrouvent à l’Excelsior, qui sert de centre de regroupement, avant d’être transférés au camp d’internement de Drancy.

Drancy-Birkenau-78651 : survivre

Le carnet de fouille : ici, le reçu d’Yvonne Jacob © Mémorial de la Shoah

Hommes et femmes de la famille sont séparés et ne se reverront plus. Le 13 avril, Simone, sa sœur et leur mère sont déportées par le convoi numéro 71 : 1480 hommes, femmes et enfants sont montés dans les wagons à bestiaux, dont les enfants d’Izieu, et deux autres jeunes filles, Marceline Rozenberg et Ginette Cherkassky, qui deviendront ses amies. André et Jean Jacob sont déportés à leur tour le 15 mai par le convoi 73 : les 878 Juifs partent non pour Auschwitz, mais pour les pays baltes. De Kaunas (Kovno) puis Reval en Lituanie, ni le père ni le fils ne reviendront. Cette disparition, cette plaie vive l’empêchera d’en parler durant de nombreuses années.

Extrait de la liste du convoi 71 © Mémorial de la Shoah

Après un voyage très éprouvant, le convoi 71 arrive à Birkenau le 15 avril. Sélectionnée pour entrer dans le camp avec sa mère et sa sœur, elle est tatouée et son bras porte désormais le numéro 78651.

J’étais une jeune fille française, juive, croyant aux valeurs de liberté et de progrès que l’école m’avait enseignées. Je me suis retrouvée jetée dans un univers de mort, d’humiliation et de barbarie. Je voulais grandir, comme tous les jeunes gens de mon âge. Mais on ne grandit pas à Auschwitz. A l’âge des promesses, j’y ai perdu bien des illusions (Préface de l’Album d’Auschwitz).

Hébétées, tatouées, rasées, humiliées, vêtues de hardes, dans la boue, le froid, elles apprennent rapidement l’indicible, l’incompréhensible : leurs compagnons de voyage ont été gazés et brûlés.

Quand on est arrivées à Birkenau - ma mère, ma sœur Milou et moi -, on était comme du bétail. On vous tâtait, on vous regardait, on vous tripotait avec des commentaires sur les unes et les autres - depuis, je ne supporte plus une certaine promiscuité physique -, on avait faim, on avait soif et, pour ma part, j’ai terriblement souffert du manque de sommeil... Le tatouage arrive tout au début du processus. On coupait les cheveux et ensuite on tatouait. Ça donnait le sentiment de quelque chose de définitif, c’était une condamnation à perpétuité... Le camp, c’était une odeur atroce en permanence, du fait des crématoires, des corps qui brûlaient sans arrêt, une fumée qui faisait que le ciel n’était jamais clair. Il y avait de la boue partout et il faisait très très froid.

Les premières semaines de détention sont marquées par la quarantaine, par des travaux (terrassement, transports de pierres…), par la peur des sélections et par l’arrivée de dizaines de convois en provenance de Hongrie, dont les occupants ont été aussitôt précipités sur la rampe de Birkenau qui, peu de temps avant, venait d’être prolongée pour être plus proche des chambres à gaz. Jour après jour, les trains se sont succédés. En six semaines à peine, alors que le débarquement avait déjà eu lieu sur les plages de Normandie, porteur de l’espoir d’une victoire alliée, les nazis parachevaient leur œuvre de haine et envoyaient à la mort près d’un demi-million d’hommes, femmes et enfants de tous âges et de toute condition. De ces enfants, femmes, vieillards, presque aucun n’est entré dans le camp ; presque tous, dès leur descente des wagons, étaient conduits vers les chambres à gaz. Pour nous qui savions, impuissants, ce qui les attendait, c’était une vision d’horreur. Mais ce qui nous hantait, par-dessus tout, c’est que non seulement, nous les Juifs d’Europe, allions, dans l’indifférence des nations, être anéantis, mais c’est qu’il ne resterait aucune trace de notre extermination. (Préface de l’Album d’Auschwitz).

Au bout de trois mois, Simone, Milou et Yvonne sont transférées au camp de Bobrek. Elles ne sont jamais quittées en déportation, constituant un trio inséparable, Milou et Simone protégeant cette mère physiquement plus fragile mais qui leur insuffle pourtant une très grande force morale. Bobrek est un des camps satellites d’Auschwitz, où les conditions de survie sont meilleures. C’est là qu’elle rencontre celui qui deviendra un de ses plus proches amis, Paul Schaffer.

En janvier 1945, les déportés sont jetés sur les routes par les Nazis, qui fuient l’avancée des troupes soviétiques : à pied, en train découvert, c’est la marche de la mort. Ceux qui ne sont pas morts de faim, de froid, d’épuisement ou d’une balle dans la tête, arrivent après un long périple à Mauthausen, Dachau, Neustadt-Glewe ou même Theresienstadt… Simone, Milou et Yvonne échouent à Bergen-Belsen, devenu un camp mouroir ravagé par le typhus. Elles l’attrapent toutes les trois. Épuisée, Yvonne Jacob meurt peu de temps avant la libération du camp par les Britanniques. Simone et sa sœur, très malade, sont rapatriées en France le 23 mai 1945. Denise Jacob, qui avait été arrêtée et déportée à Ravensbrück puis à Mauthausen, retrouve ses deux sœurs. Le retour est difficile mais rapidement, l’instinct de vie prend le dessus.

Vivre et se reconstruire

Elle a été reçue au baccalauréat, et elle décide de s’inscrire à Sciences Po. C’est là qu’elle rencontre Antoine Veil, qu’elle épouse en 1946. Chez les Veil, elle trouve une famille semblable à la sienne. Le 26 novembre 1947, c’est la naissance de Jean, en mémoire du frère disparu. L’année suivante, le jeune couple accueille Nicolas et enfin Pierre-François en 1954. C’est une victoire de la vie. Elle fonde une famille, après avoir perdu pratiquement toute la sienne. En 1952, Milou, sa complice, sa confidente, avec laquelle elle parlait du camp, meurt brutalement et tragiquement dans un accident de voiture. Elle était venue lui rendre visite en Allemagne, où Antoine Veil, devenu haut fonctionnaire à la sortie de l’ENA était en poste. Ce drame ravive la douleur.

© Photo famille Veil DR.

En 1956 Simone Veil finit par imposer ses vues : elle a renoncé à devenir avocate mais elle veut travailler. Elle prépare et réussit le concours de l’Ecole de la magistrature. Affectée à l’administration pénitentiaire, elle découvre l’état des prisons et surtout la situation des femmes algériennes détenues. Sa carrière la mène au cabinet de René Pleven puis jusqu’au Conseil Supérieur de la Magistrature dont elle est secrétaire générale en 1970.

Une loi pour les femmes et pour l’histoire : la loi Veil

Lors du premier conseil des ministres (© AFP) DR.

En 1974, elle est encore inconnue des Français mais Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac la sollicitent pour devenir ministre de la santé. Le 28 mai, elle est nommée au gouvernement.

S’ouvre alors une page déterminante de son existence, car elle est chargée de porter le projet de loi de dépénalisation de l’avortement. La bataille pour le droit à l’avortement a commencé bien avant son arrivée au gouvernement, et la question divise la société. Le 5 avril 1971, 343 femmes réclament le droit à l’avortement dans le Nouvel Observateur. « Un million de femmes se font avorter chaque année en France… Je déclare que je suis l’une d’elles » écrivent Simone de Beauvoir, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Françoise Sagan, Jeanne Moreau… et d’autres que Charlie Hebdo rebaptisera les « 343 salopes ». Le manifeste accélère le combat pour les droits des femmes, dans la rue mais aussi devant la justice. Lors du fameux procès de Bobigny, en octobre 1972, Marie-Claire, 17 ans, est jugée pour avoir avorté à la suite d’un viol. La mobilisation est forte. Défendue par Gisèle Halimi, la jeune fille est finalement acquittée. Le 13 décembre 1973, un premier texte avait été présenté, un projet de loi du gouvernement Messmer, porté par le ministre de la Santé, Michel Poniatowski, autorisant l’interruption de grossesse « en cas de risque pour la santé physique, mentale ou psychique de la femme, d’un risque élevé de malformation congénitale ou d’une grossesse consécutive à un acte de violence ». Le texte est finalement repoussé par 225 voix contre 212. C’est dans ce contexte de revendications féministes, de difficultés à faire adopter une législation donnant le choix aux femmes, alors que des femmes décèdent chaque année des suites d’un avortement clandestin que Simone Veil s’apprête à monter à la tribune pour défendre son texte.

A la tribune de l’Assemblée nationale (© AFP) DR.

25 heures de la vie d’une femme…

Au premier jour de l’ouverture des débats à l’Assemblée, le 26 novembre Simone Veil prononce dans un climat très tendu, ces quelques phrases désormais célèbres : « Je voudrais vous faire partager une conviction de femmes. Je m’excuse de le faire devant une Assemblée constituée quasi exclusivement d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. »

Les semaines qui suivent sont éprouvantes, les débats virulents. Parmi les 64 orateurs qui prennent la parole pendant les vingt-cinq heures de débats, les oppositions les plus rudes viennent de la droite au pouvoir. La gauche approuve le principe du projet, mais plusieurs députés discutent âprement ses modalités. Des députés l’attaquent, certains violemment, avec des arguments où la bêtise, le machisme, le conservatisme ne le cèdent qu’à l’ignoble. Elle est traitée de nazie. La voiture de son mari est couverte de croix gammées.

Le projet de loi est finalement voté par 284 voix pour et 189 contre, en première lecture. Tout a failli basculer, les socialistes menaçant de ne pas voter le projet à cause d’un amendement permettant aux établissements hospitaliers privés de ne pas être obligés de pratiquer l’avortement. Le 13 décembre, le texte arrive au Sénat, où Simone Veil défend de nouveau sa loi, nécessaire en raison de l’iniquité, de l’inefficacité de la législation en vigueur sur l’avortement et de l’inégalité sociale des femmes devant une grossesse non désirée. Le 17 janvier 1975, la loi est promulguée, mais c’est une loi provisoire pour cinq ans. Il en faudra une deuxième, adoptée le 31 décembre 1979, pour que l’avortement soit définitivement légalisé. Il faudra aussi la mobilisation de femmes pour que la loi Veil soit vraiment appliquée. Pendant plusieurs années en effet, de nombreux médecins invoquent la clause de conscience pour refuser de pratiquer l’IVG. En 1983, une loi autorise enfin son remboursement par la Sécurité sociale.

Simone Veil est définitivement associée à cette loi fondamentale pour les femmes qu’elle a vaillamment défendue.

Messagère de l’Europe

Son parcours politique la conduit à s’engager pour l’Europe, pour la réconciliation avec l’Allemagne, justement parce qu’ayant vécu dans sa chair la barbarie nazie, elle refusait avec force que de tels drames puissent un jour se reproduire. En 1979, après avoir fait campagne pour la première élection au suffrage universel direct des députés européens, elle devient la première présidente du Parlement européen. Elle y siège durant plusieurs années et défend les valeurs européennes dans l’hémicycle, autant que dans la vie politique française.

Présidente du Parlement européen (© AFP) DR.

Entre 1993 et 1995, elle est de nouveau ministre, dans le gouvernement d’Edouard Balladur, en charge des affaires sociales, de la santé et de la ville. En 1998, nommée par René Monory, elle intègre le Conseil constitutionnel où elle siègera jusqu’en 2007.

Campagne électorale de Simone Veil pour les élections européennes en mai 1979. DR. AFP.

Témoigner et transmettre la mémoire de la Shoah

C’est dans cette dernière période qu’elle s’engage résolument pour la transmission de la mémoire de la déportation juive, de la Shoah où ont péri ses parents et son frère.

Nous n’en parlerons à personne d’autre qu’à nous…

Durant plusieurs années, elle ne parle d’Auschwitz qu’avec Milou. Puis avec ses compagnons du camp, Ginette, Marceline, Paul… Des camps, elle parle aussi avec sa sœur Denise.

Évoquer la déportation est compliqué, la famille ne veut pas, ne peut pas l’entendre, la jeune génération aimerait savoir mais craint de raviver ses souffrances. Par pudeur, on ne dit pas.

En 2002, elle me confiait en évoquant les difficultés de son époux à entendre parler de la Shoah : Mais je sais aussi que c’est parce qu’il ne supporte pas le récit de ce que nous avons eu à vivre. Les enfants seraient plus demandeurs. Mais curieusement, chaque fois que je parle du camp, invariablement, il y a toujours quelqu’un pour me couper la parole et on parle d’autre chose. […] c’est d’ailleurs la même chose pour un éventuel voyage à Auschwitz. Mes enfants, mes petits-enfants, disent vouloir y aller. Mais on n’arrive jamais à trouver une date qui convienne.

Par pudeur, on ne dit pas, par respect, on ne questionne pas. Le 22 décembre 2004, elle retourne à Birkenau accompagnée de ses fils et de ses petits-enfants. Elle peut alors expliquer à sa famille ce qu’elle a vécu, remettant ses pas dans cette trace ancienne, qui ne l’a jamais quittée.

Simone Veil retourne à Auschwitz © Benoît Gysembergh/PARIS MATCH

La question de la transmission, du témoignage, n’est pas si évidente. Il y avait la crainte, lancinante, de ne pas être crue, la difficulté à affronter l’indifférence, l’incompréhension, quand ce n’étaient pas l’hostilité ou les discours négationnistes. Engagée à l’amicale d’Auschwitz, devenue UDA, elle est devenue la première présidente de la FMS, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Conformément aux vœux de la Commission Mattéoli qui avait été chargée par Alain Juppé, Premier Ministre de l’époque, d’évaluer les fonds que les banques, les compagnies d’assurances ou d’autres n’avaient jamais restitués à leurs propriétaires ou à leurs ayants droits juifs disparus ou non identifiables, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah a été créée à la fin de l’année 2000, pour recevoir les fonds dont les revenus doivent être utilisés pour le financement de projets de nature à œuvrer pour la Mémoire de la Shoah. En dix-sept ans, la FMS a subventionné des centaines de projets éducatifs, culturels, de solidarité, de recherche historique et de mémoire.

Elle était une jeune fille française, juive, croyant aux valeurs de liberté et de progrès que l’école lui avait enseignées. Personnalité exceptionnelle, emblématique de la France, elle figure parmi les très grands à qui la Nation est éternellement reconnaissante.

Ces valeurs en lesquelles elle croyait, nous nous efforçons aujourd’hui, du mieux que nous le pouvons, de les transmettre et de les faire vivre.

Simone Veil lors de la remise de son épée d’académicienne, Sénat, 16 mars 2010 © CG
Simone Veil répondant aux discours de Gérard Larcher et de Jean d’Ormesson, Sénat, 16 mars 2010 © CG
Simone Veil est entrée à l’Académie Française, avec une épée, réalisée par le sculpteur tchèque Ivan Theimer. Sur un sabre léger datant du XIXe siècle, elle a souhaité faire graver le chiffre « 78 651 », souvenir de sa déportation à Birkenau. Le visage de femme, sur l’attache du fourreau, rappelle son engagement pour la cause des femmes et le souvenir de sa mère. La poignée en argent massif représente deux mains qui s’enlacent. La lame porte la devise de la France, « Liberté, Égalité, Fraternité », et celle de l’Europe « Unie dans la diversité ».
http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/simone-veil

Repères biographiques

  • 13 juillet 1927 : Naissance à Nice de Simone Jacob, dernier enfant d’André Jacob et d’Yvonne Steinmetz. La fratrie compte trois autres enfants, Denise, Madeleine, dite Milou et Jean.
  • 28 mars 1944 : Au mépris du danger, Simone Jacob passe les épreuves du baccalauréat alors que les Allemands quadrillent Nice pour arrêter les Juifs.
  • 30 mars 1944 : Arrestation de Simone, puis de sa mère, de sa sœur Milou et de son frère Jean. André Jacob est arrêté plus tard.
  • 7 avril 1944 : La mère et trois de ses enfants sont internés à Drancy. 68 Juifs en provenance de Nice sont enregistrés dans le camp ce jour-là.
  • 13 avril 1944 : Simone, Milou et leur mère sont déportées à Birkenau par le convoi numéro 71 qui comprend 1480 personnes, dont les 34 enfants raflés à Izieu par Klaus Barbie
  • 21 avril 1944 : André Jacob est interné à Drancy où il retrouve son fils Jean.
  • 15 mai 1944 : Tous deux sont déportés en Lituanie par le convoi 73 qui compte 878 Juifs. Trois jours plus tard, le train arrive à Kovno (Kaunas), où 350 hommes sont emprisonnés dans la citadelle, puis poursuit son trajet jusqu’à Reval (Tallin). Ils y disparaissent à tout jamais sans qu’on connaisse exactement l’endroit et les circonstances de leur décès. Seuls 17 hommes rentrèrent de déportation. A Birkenau, Simone Jacob devient le numéro 78651. La mère et ses deux filles se soutiennent indéfectiblement pour supporter l’enfer du camp.
  • 18 janvier 1945 : Évacuation d’Auschwitz-Birkenau. Les déportés entament la « marche de la mort » qui conduit les survivants dans des camps en Allemagne.
  • 25 mars 1945 : Rongée par l’épuisement et le typhus, Yvonne Jacob s’éteint à Bergen-Belsen.
  • 17 avril 1945 : Le camp est libéré par les soldats britanniques.
  • Mai 1945 : Simone et Milou reviennent à Paris et retrouvent leur sœur Denise qui avait été déportée comme résistante au camp de Ravensbrück.
  • Automne 1945 : Apprenant qu’elle est reçue au baccalauréat, Simone Jacob s’inscrit en faculté de droit et à Sciences Po, où elle rencontre son futur mari
  • Octobre 1946 : Mariage avec Antoine Veil qui réussit le concours de l’ENA et devient inspecteur des finances
  • 1947 : Naissance de Jean
  • 1948 : Elle est diplômée de Sciences Po. Naissance de Nicolas
  • 14 août 1952 : Milou Jacob-Jampolski et Luc, son bébé de 15 mois disparaissent dans un accident de voiture.
  • 1954 : Naissance de Pierre-François
  • 1956 : Après ses études, Simone Veil passe le concours d’entrée dans la Magistrature. Elle est affectée en 1957 à l’administration pénitentiaire.
  • 1959 : Simone Veil est chargée d’une mission sur les conditions de détention dans les prisons d’Algérie.
  • 1970 : Elle est nommée au Conseil Supérieur de la Magistrature
  • 1974 : Ministre de la santé dans le gouvernement de Jacques Chirac, elle défend le projet de loi portant réforme de la législation sur l’avortement. Le texte est adopté le 19 novembre.
  • 1979-82 : Élue députée au premier Parlement européen, elle en assure la présidence. Elle restera députée jusqu’en 1993.
  • 1993-95 : Ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville dans le gouvernement d’Edouard Balladur.
  • 1997-98 : Présidente du Haut Conseil à l’Intégration
  • 1998 : René Monory, président du Sénat, nomme Simone Veil au Conseil Constitutionnel.
  • 2001 : Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
  • 22 décembre 2004 : Elle retourne à Birkenau avec ses enfants et petits-enfants
  • 2010 : Élue à l’Académie Française
Janvier 2008 lors d’une rencontre avec mes élèves au Mémorial de la Shoah. © CG.

Illustration « en une » : Janvier 2008 lors d’une rencontre avec mes élèves au Mémorial de la Shoah. © CG.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 01/07/2017. Tous droits réservés.

Notes

[1Co-Secrétaire générale de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) et Professeure d’Histoire-Géographie au Lycée Camille Pissarro de Pontoise (Val-d’Oise).

[230 juin 2017. NDLR.

[3Photo ci-dessous. Simone Veil dans son bureau rue de Rome en octobre 2002 pour un entretien avec Historiens & Géographes (« Mémoire de la Shoah, entretien avec Simone Veil », n°384, octobre-novembre 2003).