Vauban : un modèle de Tolérance ? Colloque organisé au Sénat par l’APHG et la CFHM en 2007

- [Télécharger l'article au format PDF]

Dans le cadre du Tricentenaire de la mort de Vauban (1663-1707), l’APHG (Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie) et la CFHM (Commission française d’histoire militaire) ont organisé un colloque le 21 septembre 2007 au Sénat, salle Clémenceau. Nous allons publier sur le site national une grande partie des contributions de ce colloque. Voici un premier texte consacré à « Vauban, modèle de tolérance ? » La Rédaction.

Par Sylvie Rachet [1]

Durant l’année 2007 ont été commémorés les 300 ans de la mort de Vauban (1633-1707). De famille noble mais pauvre, Vauban, chef des ingénieurs du génie est surtout connu pour ses travaux de fortifications aux frontières du royaume. Fidèle sujet du roi après la Fronde, il est préoccupé, non seulement par les intérêts du royaume, mais aussi par ceux des sujets de Louis XIV dont il cherche à améliorer le sort bien souvent misérable. Il nous a laissé des études remarquables par leur style et leur pertinence, notamment, sur l’économie et les finances du pays. Lors de la Révocation de l’Edit de Nantes il est un des rares contemporains de l’événement à réagir contre cette révocation en rédigeant son « Mémoire pour le retour des huguenots ». Nous allons voir ici ce qu’a pu représenter ce mémoire au XVIIe siècle, époque de grande intolérance.

La tolérance est une vaste notion qui peut être envisagée sous plusieurs angles. L’étymologie du mot est latine : le verbe tolerare signifie porter, supporter un poids, un fardeau physique ou moral.
Cette étymologie donne une définition négative de la tolérance qui consiste alors à supporter ou à laisser faire quelque chose, alors que l’on a la possibilité de l’interdire. Prise dans ce sens là, la tolérance peut être considérée comme une faiblesse : on tolère ce que l’on considère comme une erreur.
Un deuxième sens, positif, cette fois ci, fait de la tolérance une acceptation de la différence. On admet que quelqu’un puisse penser ou agir de façon différente de soi.
Au XVIIe siècle, en Europe, pour les questions religieuses, c’est la première définition qui prévaut. Lorsqu’un souverain est tolérant, il n’interdit pas que certains de ses sujets pratiquent une autre religion que la sienne qui est, bien sûr à ses yeux, la vraie religion, en somme, il accepte qu’ils se trompent.
S’établit alors un rapport tolérant-toléré qui fait qu’à tout moment le tolérant peut supprimer la tolérance accordée. C’est ce qu’il s’est passé en France lorsque Louis XIV, par l’Edit de Fontainebleau de 1685 révoque l’Edit de Nantes qui était un édit de tolérance accordé aux protestants par Henri IV en 1598.

Dans quel contexte, pourquoi et comment Louis XIV révoque-t-il L’Edit de Nantes en 1685 ? Quelle est alors l’attitude de Vauban ? Peut-il être considéré comme un modèle de tolérance ?

Le contexte religieux européen au moment de la Révocation de l’Edit de Nantes est
celui d’une grande l’intolérance qui d’ailleurs est souvent plus politique que religieuse. Il était, en effet considéré que l’unité religieuse était une condition indispensable, voire un ciment de l’unité politique suivant le principe « ejus regio, cujus religio » que l’on peut traduire par :« telle était la religion du prince, telle devait être la religion de ses sujets ». Ce principe édité lors de la paix d’Augsbourg signée en 1555 entre Charles Quint et les princes allemands ainsi que les villes libres de l’empire donne la liberté religieuse aux souverains mais pas à leurs sujets. Ceux-ci ont le choix de se convertir à la religion de leur prince ou de partir vers un pays dont le souverain a la même religion qu’eux.
La France qui, avec l’Edit de Nantes, autorise, sous certaines conditions, les protestants à pratiquer leur religion fait figure d’exception dans cette Europe de l’intolérance. Les sujets des deux religions se supportent, se tolèrent... Les protestants sont de fidèles sujets du roi comme en témoigne leur attitude pendant la Fronde au cours de laquelle ils se sont rangés aux cotés de leur souverain. Alors pourquoi Louis XIV, qui par ailleurs reconnaît cette fidélité, prend-il la décision de révoquer l’Edit de Nantes ?
Si pour les pays d’Europe l’unité politique d’un royaume implique une unité religieuse, il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement pour la France, surtout lorsqu’à sa tête se trouve un roi champion de l’absolutisme admiré et envié par les souverains européens. Par ailleurs, Louis XIV veut donner à l’Europe et au Pape l’image d’un roi « très chrétien ». Dans ce cas, il faut absolument révoquer l’Edit de Nantes non seulement parce qu’il est une preuve de faiblesse (accepter d’avoir en son royaume des sujets qui s’égarent) mais aussi parce qu’il entache cette image de royaume très chrétien idéal. Enfin, « lieutenant de Dieu sur terre » Louis XIV veut, peut-être aussi très sincèrement, le salut de ses sujets, en utilisant au besoin la contrainte, une contrainte qu’il estime tout à fait légitime puisque son but est de sauver des âmes. [2] Il ne faut pas oublier qu’à la fin de son règne Louis XIV est très croyant et est sous l’influence de Madame de Maintenon.

La Révocation n’est pas venue brutalement, elle est l’aboutissement d’un long processus.

On utilise d’abord la persuasion. Des caisses des conversions avec lesquelles on verse de l’argent à ceux qui se convertissent existent dès 1629, mais elles ne rencontrent guère de succès. Cela se comprend car l’argent, même en ces périodes de grande misère, n’a guère de pouvoir face à une foi ardente, peut-être aussi en raison des maigres sommes versées : en 1676 on versait 6 livres à ceux qui se convertissaient. [3]
L’échec de la persuasion entraîne alors la persécution qui commence 25 ans avant la Révocation avec l’application de l’Edit de Nantes « à la rigueur », c’est à dire en interdisant aux protestants tout ce qui n’est pas dans l’Edit. Cette application à la rigueur est suivie de mesures restrictives qui interdisent aux protestants d’exercer certains métiers, apothicaires, épiciers, médecins… D’autres mesures comme celle qui empêche les femmes protestantes d’avoir des accoucheuses protestantes viennent compléter l’attirail destiné à rendre la vie le plus compliqué possible pour ceux qui persistent dans leur « erreur ». Là encore les effets de cette méthode ne donnent guère de résultats. Ils ont même tendance à affermir les fidèles de la Religion Prétendue Réformée dans leur foi.
On en vient donc à la contrainte avec les dragonnades : logement des gens de guerre avec une autorisation de toute licence jusqu’à ce que le protestant chez qui ils logent abjure.

Les soldats qui souvent étaient recrutés dans la lie de la société se conduisaient donc de manière aussi épouvantable sinon pire qu’en en terre ennemie puisqu’ils étaient autorisés à toute licence par l’administration royale. Logés à plusieurs dans une même maison ils laissaient libre cours à leur violence et à leur cupidité. Les sévices sont d’une grande cruauté. Dans son journal, Jean Migault maître d’école d’un village du Poitou raconte que sa femme fut « chauffée » à la manière des bandits. Les « chauffeurs » étaient en effet des bandits de grand chemin qui brûlaient les pieds de leurs victimes jusqu’à ce qu’elles indiquent où se trouvaient cachés les objets de valeur ou l’argent de la maison.
La terreur inspirée par l’approche des dragons entraîne des conversions en masse parfois même rien qu’à l’annonce de leur arrivée. En Guyenne, qui correspond à l’Aquitaine d’aujourd’hui le résultat est de 60 000 abjurations en deux semaines. Marillac, intendant du Poitou, fervent partisan des dragonnades à qui Louvois a demandé de pratiquer le logement des gens de guerre dit ceci :« le mal arrivant à 3 ou 4 faisait perdre courage à 4 ou 500 ».

Louvois, secrétaire d’Etat de la guerre, de Louis XIV, orchestre avec des intendants de triste mémoire comme Marillac ou Basville les dragonnades qui, commencées en Poitou, s’étendent à tout le pays.
Enfin, probablement très mal informé, car son entourage lui masquait la réalité sur ce sujet, et estimant qu’il n’y avait plus de protestants après les succès des dragonnades, le roi pense que l’Edit de Nantes n’a plus lieu d’être et décide de le révoquer par l’Edit de Fontainebleau en 1685.

Les réactions à la Révocation sont révélatrices de la très grande intolérance qui subsiste après près d’un siècle d’application de l’Edit de Nantes. En effet, alors que le royaume de France faisait figure de modèle de tolérance, grâce à cet édit, sa révocation fut accueillie très favorablement dans le royaume, et en particulier à la cour où l’on applaudit des deux mains. Ainsi, le Chancelier Le Tellier, père de Louvois, pleure de joie. Il avait rédigé l’acte de révocation que Louis XIV s’est contenté de remanier. Il meurt quelques jours plus tard, non pas de joie mais parce que c’est un très vieux monsieur, et lorsque Bossuet fait son oraison funèbre il compare Louis XIV à un nouveau Constantin ! :« Publions ce miracle de nos jours, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu’au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne : » C’est le digne ouvrage de votre règne ; c’en est le propre caractère ; par vous l’hérésie n’est plus ; Dieu seul a fait cette merveille« . Madame de Sévigné, qui savait si bien décrire les ambiances de la Cour, n’est pas de reste dans le concert des éloges, elle écrit ceci :  » Rien n’est si beau que ce qu’il contient, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de plus mémorable…c’est la plus grande et la plus belle chose qui ait jamais été imaginée et exécutée« . Même en faisant la part de ce qui est du domaine des flatteries de courtisans ces quelques réactions montrent que la tolérance religieuse imposée par Henri IV était souvent beaucoup plus subie par ceux qui l’accordaient que sincèrement acceptée. Elles en montrent également les limites. Comme on est loin du temps où Henri IV conseillait à ses sujets de  »se contenir et vivre paisiblement ensemble, comme frères, amis et concitoyens…" ! (préambule de l’Edit de Nantes). Combien les racines de l’intolérance étaient profondes !
Les critiques ne viennent que plus tard lorsque l’on prend conscience des graves conséquences que la Révocation a pu avoir tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du royaume.

Les critiques de Vauban dans son « Mémoire pour le rappel des Huguenots » (1689)

Vauban, non seulement, n’a pas applaudi, mais il a osé envisager un retour à l’Edit de Nantes. Il exprime dans son « Mémoire pour le rappel des huguenots » toutes les raisons pour lesquelles l’Edit de Fontainebleau est une grosse erreur

Pour lui les protestants ont toujours été des sujets comme les autres. Avant la Révocation les relations qu’il a pu avoir avec des protestants pour ses travaux ou simplement dans ses relations de voisinage, je pense aux calvinistes de son village comme les seigneurs de Ruère, sont simplement normales ce qui veut dire qu’elles ne révèlent aucune hostilité, aucune méfiance, ce qui pour l’époque n’est déjà pas si mal !
Grand voyageur, puisqu’il parcourt dans sa vie plus de 180 000 km à travers le royaume, il en connaît l’état et les mentalités. Mais il ne mentionne pratiquement pas les huguenots, sauf lorsque cela concerne son travail comme ce fut le cas quant il travaille sur le canal du Midi, et ses remarques sont plutôt laudatives.

En 1681, quatre ans avant la Révocation, alors que les persécutions ont déjà commencé depuis un certain temps, lorsqu’il fait le projet de fortification de Saint Martin de Ré il s’inquiète de la possible collusion des protestants avec d’éventuels ennemis débarquant sur l’île : « Ceux de la prétendue religion réformée sont assez bon nombre….les ennemis plus à craindre en sont tous » [4] Il est clair, dans ce cas là, que les protestants le gênent pour des raisons stratégiques ou politiques. Ils ne le gênent ni à cause de leur foi, ni à cause de leur attitude ou de la pratique de cette foi mais simplement parce qu’ils pourraient représenter un risque en cas de guerre contre le prince d’Orange.

En 1685, au moment de la Révocation il est à la Rochelle, de là il va à Montpellier en traversant le Languedoc et en s’arrêtant dans des villes fortement touchées par la Réforme. A cheval, même s’il est pressé, et il l’était souvent, il a le temps de prendre le pouls des régions par lesquelles il passe.
Il se rend compte de l’état d’esprit des populations, il est au courant, probablement mieux que le roi auquel les intendants ne font pas parvenir toutes les nouvelles, des persécutions et de leurs conséquences. Il constate concrètement l’ampleur du nombre des départs pour les pays du Refuge. Plus prosaïquement, il est gêné dans son travail car la main d’œuvre fait défaut comme il le mentionne dans son rapport sur le canal du Midi. Il est un témoin direct des dégâts humains et économiques faits par la Révocation. Mais Vauban n’est pas n’importe quel témoin, il est curieux et sait ouvrir ses yeux et ses oreilles. C’est un fidèle sujet qui œuvre pour l’intérêt du royaume, qui analyse les situations et cherche les solutions. Lui qui a toujours ménagé le sang de ses soldats ne peut pas être indifférent aux souffrances qu’il voit et à la désolation des régions qu’il visite.
Désormais il porte un intérêt accru aux protestants d’autant plus que la menace de voir les protestants de l’intérieur rallier des troupes ennemies a de plus en plus de probabilité de se réaliser.

Son « Mémoire pour le rappel des huguenots » est le fruit de ses réflexions. Il le fait parvenir à Louvois, ministre de Louis XIV, en 1689 dans l’espoir que ce dernier le lira au roi. On peut se demander pourquoi à Louvois, artisan des dragonnades, fils de Le Tellier qui rédigea l’Edit de révocation. Simplement parce que Vauban œuvrait pour l’intérêt du royaume, et pensait que le ministre ne pouvait qu’adhérer à ses arguments. Dans notre pays de liberté, aujourd’hui, il peut paraître normal qu’un citoyen fasse des propositions pour améliorer la situation de son pays même si ses propositions ne vont pas dans le sens du gouvernement en place, pour l’époque c’est un acte de grand courage. Oser critiquer les décisions de Louis XIV n’est pas seulement un acte d’une grande audace, cela peut être aussi un acte dangereux, Vauban risque la suppression de sa pension et même celle de sa liberté.

Ce mémoire comprend d’abord un long constat des dégâts. Tout d’abord, la perte en hommes qui est très importante. Il l’évalue à 80 000 ou 100 000 personnes (aujourd’hui la perte estimée est beaucoup plus importante : plus de 2000 000, sur une population d’un peu plus de 20 millions d’habitants en 1695). Ce qui paraît encore plus grave pour Vauban est que cette perte est composée d’une main d’œuvre qualifiée et d’officiers qui vont enrichir l’économie des pays ennemis et grossir leurs armées. Il est bien placé pour savoir de quoi il parle puisqu’ils les a vus à l’œuvre, par le passé, aussi bien dans sa vie de militaire que dans sa vie d’ingénieur.
Vauban qui connaît bien son roi et son orgueil n’oublie pas de mentionner qu’il y a aussi des hommes de plume qui se déchaînent contre le royaume et Louis XIV. Il sait qu’il touche là un point sensible.

Il analyse ensuite la perte de capitaux puisque les émigrés partaient avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. Il évalue cette perte à plus de 30 millions de livres, qui vont, là encore, grossir les richesses de pays ennemis. La somme est considérable puisque dans un rapport de 1663 Colbert évalue à 31 millions de livres les revenus du roi. A cela s’ajoute la ruine du commerce et de l’industrie.

Ensuite il se tourne vers les dégâts humains à l’intérieur du royaume. Il constate que les nouveaux convertis ne le sont que de façade et que souvent les violences commises ont entraîné la compassion de certains catholiques. D’autre part les martyrs ont rendu les protestants encore plus obstinés.
Il conclut enfin que persévérer dans la voie de la contrainte comme ce fut le cas puisque les dragonnades se sont poursuivies après la Révocation ne peut qu’entraîner des troubles dans le royaume ce qui est d’autant plus grave qu’il faut mener la guerre à l’extérieur.

Mais Vauban ne se contente pas de ce constat si noir et pourtant réel, il se tourne vers l’avenir et envisage plusieurs solutions qu’il analyse :

Il estime que poursuivre la contrainte les poussera à s’obstiner d’avantage et conduira à les exterminer tous ce qui est impensable, « que plus on les pressera sur la religion, plus ils s’obstineront à ne vouloir rien faire de tout ce qu’on désirera d’eux à cet égard, auquel cas voilà des gens qu’il faudra exterminer comme des rebelles et des relaps, ou garder comme des fous et des furieux. »
Il pense également que la contrainte les poussera encore plus à quitter le royaume, et le problème sera donc aggravé.« Que continuant de leur tenir rigueur il en sortira tous les jours du royaume qui seront autant de sujets perdus et d’ennemis ajoutés à ceux que le roi a déjà ». D’autre part envoyer les huguenots aux galères et les supplicier ne servira qu’à grossir leur martyrologe et « le sang des martyrs de toutes religions a toujours été très fécond » dit-il.

Il en conclut donc qu’il ne reste plus qu’une solution : supprimer la Révocation : « J’avoue bien qu’il est dur à un grand prince de se rétracter des choses qu’il a faites, spécialement quand elles n’ont eu pour objet que la piété et le bien de l’Etat ; mais enfin le Roi sait mieux que personne que, dans toutes les affaires de ce monde qui ont de la suite, ce qui est bon dans un temps l’est rarement dans un autre, et qu’il est de la prudence des hommes sages de s’accommoder aux changements qui n’ont pas dépendu d’eux, et d’en tirer le meilleur parti qu’ils peuvent. » Tout en admirant le style de Vauban et l’habileté avec laquelle il tente de persuader Louis XIV de revenir en arrière, on peut noter que ce texte ne respire pas la tolérance, et ne considère pas la Révocation comme une mauvaise chose en soi. Mais il ne faut pas oublier que Vauban s’adresse au roi pour lui dire qu’il s’est trompé, il le fait avec tact et respect. Poursuivant sa démonstration, Vauban va même jusqu’à proposer au roi une rédaction pour un retour à l’Edit de Nantes.

En réalité, dans le Mémoire pour le rappel des huguenots, Vauban demande, avec beaucoup de courage, à son roi un retour à la tolérance pour une partie de ses sujets. Cela fait- il de Vauban un modèle pour la tolérance ?

Vauban, un modèle pour la tolérance ?

Si l’on raisonne comme aujourd’hui avec une définition de la tolérance qui est une acceptation de la différence d’autrui, je dirai non parce que l’on a l’impression qu’il choisit cette solution parce qu’il n’y en a pas d’autres pour la paix du royaume et le prestige de son roi.
En revanche, si l’on se replace dans le contexte historique, comme nous venons de le faire la réponse est : oui, parce que Vauban fait preuve d’une tolérance qui est l’aboutissement d’une longue expérience et d’une grande réflexion qui rapproche Vauban de Locke, philosophe anglais qui publie le très beau texte : la Lettre sur la tolérance en 1689, l’année même où Vauban fait parvenir à Louvois son Mémoire sur le rappel des huguenots.

Locke sépare la sphère politique de la sphère religieuse, et du coup, pour lui, on peut être un bon sujet sans avoir la religion de son roi, ce qui est nouveau dans la pensée politique du XVIIe siècle. Les deux hommes comprennent également que la contrainte est inutile et néfaste. Locke l’exprime ainsi : « En un mot, quelque grand empressement, quelque zèle que l’on prétende avoir pour le salut des hommes, on ne saurait jamais les forcer à se sauver malgré eux » et Vauban le rejoint ainsi : « Les rois sont bien maîtres des vies et des biens de leurs sujets, mais jamais de leurs opinions, parce que les sentiments intérieurs sont hors de leur puissance, et Dieu seul les peut diriger comme il lui plaît. »
Ces deux textes sont également à rapprocher de la « dernière requête » adressée au roi par les protestants rédigée par le pasteur Claude :« Votre Majesté n’ignore pas que la religion est une chose qui vient d’en haut et qui ne dépend point de la politique humaine, elle a son siège dans l’esprit et dans le cœur où elle ne s’introduit que par les voies de la persuasion et par celle des prières et des vœux à Dieu. Les voies de la contrainte ne sont propres qu’à faire des athées ou des hypocrites, ou à exciter en ceux qui sont de bonne foi une fermeté et une persévérance qui se met au dessus des supplices si on en vient jusque là, comme il est presque inévitable, quand les premiers essais de la contrainte ne réussissent pas ».

Ni la voix du pasteur Claude, ni celle de Vauban ne furent entendues. Elles semblent étouffées dans l’ambiance d’intolérance. Il faudra attendre le siècle des Lumières pour que l’idée de tolérance progresse avec Voltaire.

Louvois n’a jamais lu la lettre sur le rappel des huguenots à Louis XIV. Dans un premier temps il va même jusqu’à écrire à Vauban que l’air de Basoche où résidait Vauban ne lui réussit pas :« … S’il m’était permis d’écrire sur une pareille matière, je vous ferais honte d’avoir pensé ce que vous avez mis par écrit. Comme je ne vous ai jamais vu vous tromper aussi lourdement qu’il paraît que vous l’avez fait dans ce mémoire, j’ai jugé que l’air de Basoche vous avait bouché l’esprit et qu’il était fort à propos de ne vous y guère laisser demeurer. » L’avertissement de Louvois à un homme qu’il estime est particulièrement sévère. A-t-il été choqué par le mémoire ? A-t-il redouté les foudres du Roi Soleil ? N’était-il pas convaincu par les arguments de Vauban ? On ne le saura jamais, pourtant trois ans plus tard il trouve plus d’intérêt aux propositions de Vauban : « J’ai lu votre mémoire où j’ai trouvé de fort bonnes choses ; mais, entre nous, elles sont un peu outrées ; j’essaierai de les lire à Sa Majesté ». Mais lorsqu’il meurt en 1691, il n’en a toujours pas parlé au roi.

Conclusion

Certes, la tolérance au XVIIe siècle n’a pas le sens où on l’entend aujourd’hui.
La tolérance de Vauban est une tolérance politique et pragmatique mais c’est déjà beaucoup pour l’époque.
Si Locke a considérablement fait progresser le concept de Tolérance avec sa Lettre sur la Tolérance, on peut dire que Vauban, en prenant la défense des huguenots, a lui aussi œuvré pour faire avancer la réflexion à ce sujet, et c’est pour cela que l’on peut considérer Vauban comme un modèle pour la tolérance.

© Sylvie Rachet

Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes - 25 Janvier 2015. Tous droits réservés.

Illustration en « une » : Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Portrait de Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707) [détail], après 1703, Pastel dit « aux trois crayons », DR, source.

JPEG - 12.6 ko
Le Sénat - Jardin du Luxembourg à Paris VIe. From Wikimedia Commons

Notes

[1Membre de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes, Professeur au lycée Fresnel (Paris).

[2Cf. la parabole du banquet Luc 14-23 et Saint Augustin.

[3Un capitaine d’infanterie en touchait 75 par mois.

[4Cf. Anne Blanchard, Vauban, p.269.