Aborder le monde de l’industrie du textile par la Cité de la Dentelle et de la Mode de Calais
Par Magali Domain
Le 19 septembre 2021
La Cité de la Dentelle et de la Mode de Calais, inaugurée en 2009, constitue une structure riche de potentialités pédagogiques pour les enseignants qui souhaitent étudier un aspect du monde du travail tel qu’il a pu se déployer dans le domaine de la production textile dans le nord de la France. L’empan chronologique retenu court du début du XIXème siècle jusqu’à nos jours, ce qui ouvre la possibilité à de multiples mises en perspective. Le type de production mis au centre de la structure est la dentelle mécanique, spécialité de la ville de Saint-Pierre-lès-Calais (qui a fusionné avec Calais en 1885) et qui a longtemps employé des milliers d’ouvriers et d’ouvrières issues de la localité mais aussi immigrés d’Angleterre.
La Cité de la dentelle et de la mode, Calais (crédit photo F. Kleinefenn)
L’histoire de l’introduction de l’industrie du tulle à Calais est étroitement liée à l’action de chefs d’entreprise britanniques qui ont choisi de s’implanter dans cette ville si proche de leur nation pour contourner la lourdeur des taxes douanières. On retient souvent les noms de Webster, Bonington et Clark qui auraient été les premiers à s’installer en 1816 à l’angle de la rue de Vic et du quai du Commerce, à quelques mètres du lieu où s’implantera ensuite l’usine Boulart, réhabilitée en lieu d’exposition et de vie artistique à partir des années 2000. En 1834, Ferguson et Martyn adaptent le métier mis au point par Joseph Jacquard au métier à tulle : le textile produit (auparavant un simple quadrillage) peut alors imiter parfaitement la dentelle à la main (textile présentant des dessins plus ou moins élaborés). Grâce à l’énergie produite par la machine à vapeur, adaptée aux métiers à tisser de la dentelle dans les années 1840, le prix de revient de ce tissu de luxe, aérien et ornemental par essence, permet une commercialisation de masse. Au temps du développement des grands magasins décrits par Émile Zola dans son roman Au bonheur des dames et du développement de la presse de mode illustrée, les ventes de tissus de dentelles mécaniques explosent : vêtements féminins et enfantins, ameublement et objets de décoration forment autant d’occasions de faire montre d’élégance et de raffinement à peu de frais pour les classes moyennes.
Une organisation économique originale
Saint-Pierre-les-Calais puis Calais figurent, dans la deuxième moitié du XIXème siècle jusqu’au moins la Seconde Guerre mondiale, en tête des principaux centres de production de dentelles mécaniques à l’échelle mondiale. L’activité productive y est organisée d’une façon très originale. En effet, contrairement à ce que l’on a tendance à penser en contemplant le plan du Calais industriel au XIXème siècle, on n’y trouve aucune très grande manufacture concentrant d’innombrables métiers à tisser la dentelle. Au contraire, la multiplicité des petites entreprises y est de règle. Il suffit de posséder quelques métiers pour lancer sa marque, au nom du ou des propriétaires ; à ceux qui auront créé le motif le plus en vogue de la saison reviennent les plus belles parts de marché, si tant est que le rendement de leur entreprise puisse suivre la demande. La marchandise est placée grâce à l’intermédiaire de commissionnaires et de négociants, très présents sur la place. L’entrepreneur n’a pas à financer la construction d’une usine : il en choisit une où il loue un ou plusieurs ateliers, d’une superficie variable, pour y abriter ses métiers qui sont mis en marche par la force d’une machine à vapeur, elle aussi propriété de l’usinier qui calcule le tarif de sa location en proportion du nombre de métiers à actionne. L’usine qui sert d’écrin à la Cité de la Dentelle était la propriété d’un certain Boulart, qui n’a pas laissé beaucoup de traces dans les archives, et ne correspond donc pas à un établissement particulier identifiable à une enseigne. Elle est l’un des rares vestiges subsistant à Calais montrant concrètement de quelle manière les différents entrepreneurs se partageaient l’espace industriel disponible.
Décryptage d’un bâtiment industriel
L’usine Boulart
Jadis, les travailleurs et travailleuses ne pénétraient pas dans l’usine depuis le quai du Commerce (par où les visiteurs accèdent à la CDM), mais par la petite rue Sambor ; ils arrivaient alors dans la cour, où se trouvait le local renfermant la machine à vapeur, surmonté d’une très haute cheminée. Cet élément, disparu, est évoqué dans la cour grâce à un tracé sur le sol et des images du temps reproduite sur un support durable. L’aspect des bâtiments, revêtus de briques rouges bon marché, montre une structuration en trois étages, d’inégale hauteur, bordé de coursives. Deux tourelles abritant un escalier, aujourd’hui inaccessibles au public, retiennent d’emblée l’attention. Loin de constituer un élément destiné à embellir les lieux, elles ont une fonction utilitaire bien déterminée : elles servaient aux ouvriers et ouvrières à rejoindre leurs ateliers respectifs, en les empêchant le plus possible de passer devant ceux des entrepreneurs concurrents. Un coup d’œil était en effet vite jeté chez le voisin et les secrets d’un motif nouveau rapidement éventés. Pour dissimuler ces derniers des regards indiscrets, du papier cartonné était apposé sur les vitres extérieures.
Cour intérieure de la Cité de la dentelle et de la mode, Calais (crédit photo F. Kleinefenn)
L’habillage contemporain des fenêtres reprend ce principe, en déclinant un panel de couleurs vives et attractives, en total contraste avec la réalité d’un passé plus terne, où l’on ne se soucie guère du bien-être de la main-d’œuvre, travaillant de manière continue dans une atmosphère extrêmement bruyante et soumise au tressautement perpétuel du plancher ébranlé par les secousses des métiers. Ces derniers sont disposés en rangs, de façon perpendiculaire à la façade agrémentée de bow-windows aménagés au fil du temps pour accueillir des machines de la plus en plus longues et imposantes; ils sont placés au premier étage et deuxième étage qui sont plus hauts sous plafond que les autres, pour une question de stabilité de l’édifice. D’autres étapes de la fabrication liées à la préparation de la matière et des finitions trouvent leur place dans l’usine ; au rez-de-chaussée raccommodage, broderie, mise en boîtes, et au dernier étage apprêt et teinture.
En amont de la fabrication
C’est que la fabrication de la dentelle mécanique nécessite une division du travail très poussée. En amont, il faut citer le travail des esquisseurs, qui sont de véritables créateurs et à ce titre des artisans d’art. Le fruit de leur travail est conservé dans des registres exposés dans les vitrines de la CDM : chaque modèle était déposé et enregistré auprès de la Chambre syndicale des fabricants de dentelle, lesquels souhaitaient, pour des raisons très compréhensibles, s’en assurer légalement l’exclusivité. Les esquisseurs ont souvent suivi une formation dans une école d’art créée à Calais dans le courant du XIXème siècle. Leur talent est un gage d’excellence pour l’entreprise qui les emploie. Les dessins sont conçus de façon à permettre une « mise en carte » propre à percer des cartons, dits « cartons Jacquard » : assujettis au métier à tisser, ils sont l’outil indispensable pour produire la dentelle, faites de pleins et d’ajourés.
Carton Jacquard, collections Cité de la dentelle et de la mode (crédit photo F. Collier)
Le carton Jacquard lui-même est constitué d’une multitude de perforations donnant naissance à une infinité de motifs, ce système renvoyant, de façon archaïque, au langage binaire bien connu des informaticiens. Les professeurs de mathématiques ne sont pas les derniers intéressés par cet aspect de la fabrication de la dentelle. Le perceur de cartons a reçu une formation relativement pointue pour savoir se servir correctement de son piano à percer les cartons, étrange machine présente dans les collections de la CDM, dont la complexité confère à l’ouvrier qualifié qui la manipulait une image de quasi-virtuose. Une fois la confection des cartons terminée, de jeunes ouvriers choisis pour leur dextérité laçaient rapidement dans le bon ordre les cartons, ainsi prêts à être assujettis aux métiers Leavers, dont la sophistication est inégalée pour l’époque.
Le tulliste et son métier
Tullistes dans un atelier, carte postale début XXe siècle, collections Cité de la dentelle et de la mode de Calais
Les métiers Leavers combinent en effet deux systèmes mécaniques, inventés au début du XIXème siècle : le système mis au point par l’anglais John Leavers, qui reproduit le mouvement des fuseaux pour tisser du tulle, et le système français Jacquard permettant d’y faire des dessins. La dentelle de Calais, produite mécaniquement, est donc le résultat à la fois d’un tissage et d’un nouage. Faire fonctionner un métier Leavers nécessite une maîtrise technique demandant des années d’apprentissage. Le tulliste, véritable « seigneur de la dentelle », est un ouvrier hyper-qualifié et très bien rémunéré, dont la famille peut vivre presque bourgeoisement surtout si, grâce à son expérience et à son énergie, il est capable de faire tourner plusieurs machines à la fois. Ce qui est loin d’être de tout repos. Le moindre fil cassé peut entraîner des dommages sérieux au lé : il faut donc scruter sans cesse les milliers de fils qu’un metteur en œuvre a placés sur son métier pour pouvoir les réparer rapidement. Des rouages mal entretenus sont susceptibles de provoquer un enraiement de la machine : il faut donc, avec l’aide d’un mécanicien, enduire régulièrement les pièces métalliques de graphite, matière noirâtre qui salit énormément la peau et le textile. Le tulliste, dans le brouhaha régnant dans l’usine, se doit d’avoir l’oreille fine car tout problème mécanique se traduit par une altération du rythme si particulier de son ou de ses métier(s) (rythme qui s’apparente au fameux « tac-ta-tactoum » des trains de l’âge industriel). Les accidents du travail (surtout des doigts arrachés, transpercés, broyés…) sont fréquents, la vue et l’ouïe ont aussi tendance à faiblir rapidement chez le tulliste. Celui-ci a été fréquemment remonteur dans sa jeunesse, à savoir qu’il se glissait très près des métiers Leavers pour pouvoir démonter et remonter prestement les bobines de fil des chariots. Sa carrière débute souvent au service d’un patron puis, s’il économise suffisamment pour faire l’acquisition d’un ou de plusieurs métiers Leavers, il s’installe lui-même par la suite comme petit patron tirant profit d’un marché fonctionnant sur les principes du capitalisme de l’époque. Le profil du tulliste calaisien se situe, de fait, bien loin de l’image misérabiliste souvent véhiculée de la classe ouvrière de la fin du XIXème siècle.
Registres de dentelle mécanique, collections Cité de la dentelle et de la mode de Calais (crédit photo F. Kleinefenn)Démonstration des métiers Leavers, Cité de la dentelle et de la mode de Calais (crédit photo F. Collier)
Préparer le fil, vérifier le tissu
La fabrication de la dentelle passe aussi par la préparation préalable du fil : au XIXème et au début du XXème siècle, il est la plupart du temps en coton ou en soie. Une salle de la CDM est d’ailleurs consacrée aux différentes matières premières utilisées pour confectionner la dentelle, sachant qu’après la Seconde Guerre mondiale les matières synthétiques ont fait leur apparition massive ; le XXIème siècle est déjà celui des smart textiles.
Démonstration de la fabrication de dentelle tissée, Cité de la dentelle et de la mode de Calais (crédit photo F. Collier)
Le fil passe par l’ourdissage et le wappage, opérations qui consistent d’abord à étendre sur des rouleaux un ensemble de fils dont l’ourdisseur se sert pour constituer des chaînes tandis le wappeur confectionne des rouleaux de guimpes et de brodeurs : les fils alors ainsi préparés peuvent être installés dans le métier Leavers où ils s’entremêleront les uns avec les autres. Mais il faut aussi y placer près de 5 000 bobines, pièces circulaires d’environ 0,70 mn d’épaisseur dans lesquelles la wheeleuse introduit 150 mètres de fil. Un presseur passe ensuite les bobines au four. Une extirpeuse ôte le fil resté au fond des bobines et confectionne les tambours de wheelage contenant une centaine de fils. Puis, après l’étape de la production, vient le moment de la finition. Des visiteuses inspectent la dentelle à peine sortie du métier pour traquer le moindre petit défaut (trou, rayure, fusée…), le marquer d’un coup de craie afin d’indiquer aux raccommodeuses les endroits où elles devront intervenir. Ces raccommodeuses travaillent à domicile ou ai sein de l’usine, sont très peu payées car peu qualifiées, de même que la plupart des employées (ce sont en très grande majorité des femmes) qui sont dédiées à l’étape de la finition. Ainsi les écailleuses manipulant le ciseau, les plieuses maniant le fer à repasser…
Galerie des professions, Cité de la dentelle et de la mode de Calais (crédit photo F. Kleinefenn)
Il n’est pas possible, dans le cadre de cet article, de s’attarder sur la quarantaine de métiers entrant dans le processus de fabrication de la dentelle mécanique. Il est en tout cas certain que la Cité de la Dentelle et de la Mode de Calais offre aux enseignants de multiples parcours pour découvrir le monde du travail dans le domaine de la production de la dentelle mécanique à l’âge industriel, en ménageant des points de passage sur les métiers actuels rattachés à la dentelle en dehors de sa fabrication (monde de la mode, designers utilisant tous types de supports, industrie textile en général) utiles dans le cadre de la construction du Parcours Avenir. A ne pas manquer le « clou » de l’exposition permanente : le moment où un métier Leavers est actionné par un des tullistes rattachés à la CDM. Cela dure au plus trois minutes, mais le résultat est imparable : des spectateurs fascinés par le jeu complexe des barres et des rouages, écarquillant les yeux devant les mouvement d’une machine dont la sophistication est telle que la Chine souhaite acheter les derniers exemplaires sur le marché, pour, à l’avenir, peut-être, égaler dans leur production de dentelle le raffinement des créations calaisiennes.
Magali Domain, formatrice en Histoire à l’INSPé-Lille-HdF, rattachée jusqu’en 2017 au service pédagogique de la CDM.Métier à tisser la dentelle, collections Cité de la dentelle et de la mode de Calais (crédit photo A. Richard)
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