Ces nazis qui ont échappé à la corde

Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 14 janvier 2019

Jean-Paul Picaper, Ces nazis qui ont échappé à la corde, Paris, L’Archipel, 2017, 451 pages, cahier photographique, index, 24 €.

Journaliste au Figaro et écrivain ayant longtemps vécu en Allemagne, Jean-Paul Picaper a mené l’enquête sur la destinée des hiérarques nazis et celle de leurs principaux collaborateurs moins connus, après l’effondrement du Troisième Reich. Bon connaisseur de l’Allemagne, il s’est appuyé sur des témoignages, publiés ou non, des archives allemandes dont celles de la Stasi dit-il, mais sans toujours préciser les sources, afin de suivre « ceux qui ont échappé à la corde » pour reprendre le titre accrocheur du livre. Dans cette catégorie, il inclut pourtant les principaux chefs nazis qui se sont suicidés pour éviter de tomber entre les mains des Alliés ou d’être jugés (Hitler, Goebbels, Himmler, Göring juste avant son exécution en 1946…) et ceux qui ont disparu (tués en 1945), parfois sans laisser de traces comme Heinrich Müller, le chef de la Gestapo. L’intérêt du livre est de ne pas s’en tenir aux leaders les plus connus mais de cerner le personnel du groupe dirigeant du parti et de la SS, de l’État, de l’armée et des polices. L’ouvrage est organisé en sept chapitres intitulés Capitulation, Disparition, Expiation, Absolution, Manipulation, Réconciliation et Résolution. La démarche est principalement biographique même si le fonctionnement du régime nazi et de ses rouages transparaît au travers des itinéraires et des responsabilités exercées par ces hommes. La vie des nazis du corpus est plus ou moins longuement présentée avec une insistance sur certains d’entre eux comme Martin Bormann dans les deux premiers chapitres qui suivent les parcours des derniers compagnons d’Hitler dans le bunker de Berlin, dont la famille Goebbels et le personnel de service : chauffeurs, gardes du corps, secrétaires féminines dont Brunhilde Pomsel, décédée à Munich le 27 janvier 2017 à 106 ans. L’ouvrage rappelle en effet que de nombreux chefs politiques et militaires nazis sont morts tranquillement dans leur lit même lorsqu’ils ont été liés de près à la mise en œuvre de la Shoah et aux politiques de répression en Europe occupée. En effet, seulement 81 hauts responsables condamnés en justice ont été pendus ou fusillés dans divers pays européens dans les six années qui ont suivi la guerre. Le chapitre Expiation examine le procès de Nuremberg et ses résultats mais curieusement c’est Himmler, qui était déjà mort, qui a droit aux plus longs développements (15 p.). Dans la foulée, c’est l’occasion de présenter des chefs SS, du Gauleiter Wagner à Höss, le commandant d’Auschwitz-Birkenau de 1940 à 1944, et quelques familles aristocratiques dont les pères ont servi le régime nazi comme les Weizäcker dont le fils Richard deviendra président de la RFA en 1984 ou les Schirach. Mais on ne voit pas bien pourquoi le juriste nazi Werner Best (1903-1989), chef de l’Administration de la France occupée de 1940 à 1942, puis du Danemark, condamné à mort en 1945 mais libéré dès 1951, faisant ensuite une belle carrière à l’Ouest, figure dans ce chapitre Expiation. Comme le souligne l’auteur, l’homme n’a jamais fait amende honorable. Le chapitre Absolution précise les rapports de l’Église catholique et du Vatican avec l’Allemagne nazie, sous Pie XI puis Pie XII, en insistant sur le rôle éminent de l’évêque autrichien Mgr Hudal, installé à Rome, qui facilita et protégea la fuite de nombreux criminels de guerre vers l’Amérique latine dont Walter Rauff, « l’inventeur des camions à gaz » utilisés pour assassiner les Juifs. C’est une plongée dans les réseaux et les filières des couvents italiens qui permirent l’exfiltration jusqu’au début des années 1950 de nombreux responsables et de leurs familles vers l’Amérique latine et le Proche-Orient. Le chapitre Manipulation, plutôt décousu, regarde du côté de l’Est insistant sur la volonté de Staline de cacher la mort d’Hitler en 1945, sur la ruée de l’Armée rouge vers Berlin, sur la présence de nombreux anciens nazis dans la police politique de la République démocratique allemande (RDA), la Stasi, mais sans véritable étude et sur l’instrumentalisation par Albert Norden « d’affaires » déclenchées par les révélations sur le passé nazi de hauts responsables de la République fédérale (RFA) dont le chancelier Kiesinger. Le chapitre Réconciliation s’attache à montrer comment dès 1945 les Américains ont fait la chasse « aux scientifiques » allemands et récupéré d’anciens chefs SS. Ils les ont utilisés dans le contexte de la guerre froide, en Allemagne et aux États-Unis dont Wernher von Braun et son équipe, le spécialiste des fusées, passé du terrible camp de Dora à Cap Canaveral. De même, dans la nouvelle RFA, « l’Organisation Gehlen », réseau d’évasion de nazis recherchés, est très active, Reinhard Gehlen devenant le fondateur des services secrets ouest-allemands. Le parcours sinueux du chef SS Walter Schellenberg, l’un des principaux adjoints d’Himmler, est aussi retracé. Grâce aux réseaux de solidarité, l’auteur montre que bon nombre de ces nazis de haut vol se sont rapidement réintégrés en RFA. Enfin, Résolution s’intéresse à la traque, longuement racontée, de chefs SS notamment par Simon Wiesenthal, le procureur allemand (RFA) Fritz Bauer ou les Klarsfeld : du Dr Joseph Mengele, mort noyé accidentellement au Brésil en 1979, à Adolf Eichmann, enlevé en Argentine par les Israéliens, jugé et exécuté en 1962, et à Klaus Barbie, protégé en Bolivie et finalement extradé en 1983 et jugé à Lyon. Au passage, on suit le parcours d’autres nazis décédés tranquillement en Allemagne de l’Ouest : les chefs SS des polices en France occupée, Helmut Knochen et Carl Oberg ou le commandant de la division Das Reich H. Lammerding, responsable du massacre d’Oradour-sur-Glane, pour ne citer que les plus connus. Sans apporter de nouveautés, ce livre hésite entre l’enquête journalistique et le travail historique. Mais en ayant compilé beaucoup d’informations, Jean-Paul Picaper a le mérite de donner une vue d’ensemble du devenir d’un large corpus de dirigeants nazis, les derniers survivants n’ayant disparu que ces dernières années. Au moment où des nostalgiques du Troisième Reich battent à nouveau le pavé en Allemagne, il n’est pas inutile de rappeler avec fermeté, ce que fait l’auteur, qui étaient et ce qu’ont fait ces acteurs du régime hitlérien. Lien éditeur aphg_les_nazis_qui_ont_echappe_a_la_corde.jpg © Christian Bougeard pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 14/01/2019.