Du Palais de Venise au lac de Garde. 1936-1945. Mémoires d’un ambassadeur fasciste

Compte-rendu de lecture
Le 23 mai 2018

ANFUSO Filippo, Du Palais de Venise au lac de Garde. 1936-1945. Mémoires d’un ambassadeur fasciste, Préface et notes de Maurizio Serra, Perrin, Paris, 2016, 439 pages.

Filippo Anfuso, jeune homme brillant, fut classé premier, en 1925, au concours d’entrée dans la carrière diplomatique italienne, loin devant son ami Ciano, placé au vingt-septième rang. Fasciste et pro-allemand, Anfuso occupa des postes importants, chef de cabinet de Ciano, chargé de missions confidentielles par Mussolini, ambassadeur, représentant notamment la République de Salo à Berlin à la fin de la guerre, sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères en mars 1945. Emprisonné en France où il s’était réfugié après la chute du Reich, il écrivit ses mémoires entre 1945 et 1948. Acquitté successivement par la justice française et la justice italienne, Anfuso se fit élire député néo-fasciste dans les rangs du Mouvement social italien et, polémiste doué, joua encore un rôle notable dans le débat public. La réédition opportune des mémoires d’Anfuso permet de suivre la carrière de l’auteur et surtout le regard qu’il porte sur la période allant de 1936 à l’éphémère République de Salo. Le mémorialiste ne manque pas d’humour et de recul. Ainsi quand il relate l’attaque de l’Albanie, il observe : « Si les Albanais avaient disposé d’un corps de pompiers bien entraînés, ils nous auraient rejetés à l’Adriatique » (p. 118). Il peint Hitler « vêtu comme un portier d’hôtel » (p. 59), affectant des manières « plus dignes d’un sous-officier en manœuvres que d’un chancelier » (p. 98). Pour autant, il ne cache pas ses convictions fascistes et son souhait d’une victoire militaire de l’Axe. Le livre se révèle très éclairant sur l’adhésion totale d’un homme intelligent à Mussolini à qui il devait « les moments les plus beaux et les intenses de ma vie » (p. 46). Il défend l’action du Duce dont les échecs sont dus, selon lui, à de « mauvais exécutants » (p. 114). Il observe, après la Libération : « L’anticommunisme de Mussolini était plus raisonnable et mesuré que n’est aujourd’hui le langage de la Maison Blanche » (p. 227). Il va jusqu’à affirmer que la République de Salo servit de bouclier aux Italiens contre la Gestapo et qu’à ce moment le Duce était en passe de construire un véritable socialisme fondé sur un marxisme idéaliste. Pas étonnant qu’après la libération de Mussolini par les Allemands en 1943, il lui ait télégraphié : « Duce avec vous jusqu’à la mort » (p. 294). Outre les motivations ou les aveuglements d’une adhésion au fascisme, le livre vaut par ses bonheurs d’écriture. Munich : « ce ne fut pas une conférence mais un armistice » (p. 105) qui suscita dans le public des « transports extatiques qui sont le « privilège des thaumaturges » (p. 109). Les portraits sont finement brossés tels ceux du superficiel Ciano, de Schuschnigg, « le plus courageux des vaincus de Hitler » (p. 83), du vaniteux Goering, de Goebbels, Ribbentrop, Horthy, Boris de Bulgarie… Anfuso narre le curieux projet de certains Hongrois souhaitant offrir la couronne de Saint-Etienne à Victor-Emmanuel d’Italie. Le livre offre de saisissants tableaux sur des incidents protocolaires révélateurs, sur les Italiens engagés en Russie, sur le Berlin de 1944, écrasé sous les bombes alliées. Anfuso se montre partisan et dévoile ainsi la constellation mentale d’un fasciste convaincu. Grâce à sa causticité et à son pouvoir d’évocation, il compose un document de premier ordre sur les faits et sur les climats. Anfuso défendit une mauvaise cause, mais il garda une sorte de dignité en lui restant fidèle jusqu’au bout. Lien de l’éditeur du_palais_de_venise_au_lac_de_garde.jpg © Ralph SCHOR pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 26/04/2018.