Édito 475 Août 2026 : FACE AUX DÉFIS DU MONDE, FAIRE CORPS ET COMMUNAUTÉ
L’été qui s’achève a été rude et nous alerte, une fois encore : le changement climatique, en modifiant la sécheresse des sols et la fréquence des vagues de chaleur, a fait entrer notre territoire dans une nouvelle géographie du risque, celle-là même que nous étudions, depuis les bancs de nos classes, comme un phénomène jadis à d’autres latitudes.À ce dérèglement répond un autre plus silencieux, celui des ressources que la nation consacre à l’école. Dans l’un et l’autre cas, la tentation serait de baisser la tête et de faire, tant bien que mal, avec ce qui reste. L’APHG existe pour l’inverse : pour que, même à l’os, et sans cesser de revendiquer ce dont nous avons besoin pour nos classes, nous gardions la barre et prenions de la hauteur sur le monde qui vacille comme sur le métier qui se transforme.
L’URGENCE DU MONDE, NOTRE BOUSSOLE DE CITOYENS
Le risque incendie a longtemps été circonscrit, en France, à quelques massifs identifiés, aux étés les plus secs, à une intensité que nos dispositifs de lutte savaient globalement contenir. Ce schéma ne tient plus : l’allongement de la saison sèche, la baisse de l’humidité des sols et des combustibles forestiers, la multiplication des vagues de chaleur ont fait basculer une partie de notre territoire dans un régime de feu inédit sous nos latitudes. Le mot qui désigne ce basculement, « mégafeu », semblait jusqu’ici réservé à l’Australie ou à la Californie ; il s’est imposé cet été sans plus guère de réticence : signe, au-delà du vocabulaire, d’un risque qui a changé d’échelle et qui concerne désormais le pays tout entier.
L’histoire nous garde ici d’une illusion, celle de l’exceptionnel. En août 1949 déjà, un incendie parti de Saucats, en Gironde, ravageait plus de cinquante mille hectares du massif landais et tuait quatre-vingt-deux personnes ; il fallut pourtant attendre 2003, puis 2022, pour que ce souvenir ressurgisse avec la même violence. Cette même Gironde a de nouveau porté, cet été, le poids le plus lourd du désastre : des incendies partis de Saumos ont progressé vers le bassin d’Arcachon et le Cap Ferret, contraignant à l’évacuation des pans entiers de la presqu’île, tandis que d’autres foyers touchaient les Landes voisines. Un second front s’est ouvert dans les Pyrénées-Orientales, où des feux d’une ampleur inédite ont ravagé plusieurs milliers d’hectares dès le début de l’été ; d’autres départements, de la Drôme et du Var au littoral breton, ont connu des feux notables. À cette date, plus de 90 000 hectares sont ainsi partis en fumée depuis le 1erjanvier… soit près de sept fois la moyenne des vingt dernières années.
Ces chiffres recouvrent des vies bouleversées. En Gironde seule, plus de deux cent mille personnes ont dû quitter, parfois dans l’urgence, leur domicile ou leur lieu de vacances ; des centaines de foyers ont vu leur maison partir en cendres. Quatre sapeurs-pompiers sont morts cet été en luttant contre les flammes. À toutes celles et tous ceux qui ont perdu un proche, un foyer, un pan de leur vie dans ces incendies, l’APHG dit sa pensée et sa solidarité. Nos pensées vont, tout particulièrement, à nos collègues de Gironde et du Var, dont plusieurs ont dû, cet été, évacuer leur propre domicile. Espérons que l’ampleur de la catastrophe permette d’obtenir enfin aux spécialistes de la prévention et de la lutte contre les feux de forêt (chercheurs, forestiers, sapeurs-pompiers) les moyens d’agir, avant que l’exceptionnel ne devienne, chaque été, la règle.
Tenir ensemble la mémoire des catastrophes passées et la lecture des vulnérabilités présentes, voilà un réflexe d’historien et de géographe, et c’est aussi, je crois, ce que nous devons à nos élèves face aux désordres du monde. Ce même réflexe doit animer notre vie associative. Si le monde vacille, une association comme la nôtre ne peut plus se contenter d’être un service rendu à ses adhérents : elle doit être une communauté qui pense et qui agit ensemble, ce que les pages qui suivent, je l’espère, donneront à voir.
NOS COMBATS : TERRAIN, RECHERCHE, ÉTHIQUE ET ENGAGEMENT
Pour l’année qui s’ouvre, l’APHG sera plus que jamais à vos côtés. À travers nos conférences, notre café virtuel, nos journées d’étude et notre revue, nous répondons aux demandes multiples et variées du terrain. Nous réaffirmons notre soutien indéfectible aux collègues du secondaire engagés dans la recherche, qu’ils soient docteurs ou doctorants : le contact avec les archives ou le terrain de recherche est souvent, pour eux, un espace de respiration fondamental, un moyen de devenir expert de sa discipline, d’en saisir finement les mécanismes et les méthodes pour mieux la transmettre. Ce n’est ni de l’élitisme ni un luxe : c’est un droit fondamental. Je suis heureuse d’annoncer, dans le même esprit, que nos opérations « Coup de pouce » repartent dès à présent pour les collègues préparant le CAPES interne ou l’agrégation interne – non plus, cette fois, dans une logique de recherche, mais dans celle, tout aussi légitime, d’une progression de carrière : mieux gagner sa vie, s’ouvrir de nouvelles perspectives, alors que nos carrières sont longues et méritent, elles aussi, d’être accompagnées. Afin d’accompagner la préparation des candidates et candidats, ce numéro comprend un dossier sur la question d’histoire moderne « L’Âge des révolutions » de l’agrégation interne et les orientations bibliographiques pour les questions d’histoire moderne et d’histoire contemporaine du concours de l’agrégation externe.
Cette même conviction commande notre exigence en matière de formation continue disciplinaire. Elle existe encore, dans nos académies, et nous nous en réjouissons. Mais elle est, année après année, contrainte, redimensionnée à la baisse ; le temps qui lui est consacré recule, tandis que le poids des formations transversales ne cesse de croître, trop souvent au détriment de nos disciplines elles-mêmes, au grand dam de bien des IPR. Nous le savons, nous qui sommes chaque jour devant nos classes : c’est par l’autorité du savoir, non par une autorité brutale, que le professeur s’impose durablement. Un professeur maître de sa discipline, capable de la faire vivre, de la questionner, de la renouveler, impose le respect sans jamais avoir à l’exiger. Voilà pourquoi la formation continue disciplinaire ne relève pas d’un supplément d’âme réservé à quelques passionnés : elle fonde notre autorité pédagogique elle-même. L’APHG entend y rester un acteur essentiel puisque nos journées d’étude et nos colloques et notre revue s’adressent à tous, du plus jeune au plus expérimenté, et nourrissent directement nos pratiques de classe. Les Agoras de Montpellier, du 20 au 23 octobre 2026, en seront la plus belle démonstration : trois journées durant lesquelles la science et la pédagogie ne feront qu’une. J’invite chaque adhérent à s’y rendre, et à le faire savoir autour de lui, en salle des professeurs, dans son académie. Je voudrais aussi vous inviter à mieux faire connaître notre revue, Historiens & Géographes, entièrement indépendante depuis toujours, et encore trop peu relayée au regard de sa richesse.
Cette exigence disciplinaire, nous la portons aussi vers celles et ceux qui rejoignent aujourd’hui le métier. La fin de l’année 2025-2026 aura été marquée par une transition inédite : la coexistence, pour la première fois, de deux CAPES, l’ancien concours à bac+5 et le nouveau, ouvert durant la dernière année de licence. Cette réforme continue de susciter de vives interrogations dans nos rangs, sur la solidité de la formation et sur les conditions d’entrée dans le métier ; l’APHG continuera de les porter, avec exigence, auprès des instances concernées. Mais disons-le clairement à celles et ceux qui entrent dans la profession par cette nouvelle voie : notre vigilance porte sur une réforme, jamais sur celles et ceux qu’elle recrute. Vous n’avez pas choisi le calendrier des réformes ; vous avez choisi d’enseigner l’histoire et la géographie. Qui, parmi nous, ne se souvient de sa première heure devant sa première classe, de ce mélange d’espérance et d’appréhension, de cette question qui ne quitte pas : saurai-je m’imposer ? Il n’existe pas de première heure parfaite, ni de recette miracle. L’autorité, la vraie, ne se décrète pas d’entrée de jeu : elle se construit, semaine après semaine, par la solidité du savoir que l’on transmet et le respect que l’on accorde avant même de le recevoir. Vous ne serez pas seuls pour l’apprendre : conseillers pédagogiques, formateurs, collègues d’équipe seront à vos côtés, comme l’APHG entend l’être elle aussi. Nous sommes sincèrement heureux de vous accueillir parmi nous.
Nos valeurs communes, cette année, se sont incarnées dans un texte : l’adoption de notre Charte de déontologie, socle de ce que nous défendons et de ce que nous ne tolérerons jamais au sein de nos rangs. Cette vigilance vaut aussi pour les outils nouveaux qui s’invitent, bon gré mal gré, dans nos classes. Nous l’avons dit dans notre motion du 13 décembre dernier, et nous le redisons ici avec la même fermeté : l’intelligence artificielle appelle de notre part un regard critique, jamais un usage complaisant. Fabriquer de faux documents, faire parler des figures du passé qu’elle n’a jamais entendues, voilà ce que nous nous refusons à cautionner. Que nos élèves apprennent à comprendre ces outils, c’est nécessaire ; qu’ils s’y abandonnent au point d’y perdre l’exercice du jugement, non. Car c’est bien cela, au fond, que nous devons continuer à leur transmettre : la capacité de penser par eux-mêmes, qu’aucune machine ne saurait leur offrir à leur place.
FAIRE VIVRE UNE COMMUNAUTE DE PENSÉE
Nous devons être fiers d’appartenir à l’APHG. Peu d’associations disciplinaires peuvent se prévaloir d’une histoire aussi longue et aussi continue que la nôtre : fondée il y a plus d’un siècle, en 1910, elle n’a pas d’équivalent dans le monde professoral, ni par son ancienneté, ni par la force du collectif qu’elle a su bâtir et maintenir, génération après génération, jusqu’à nous. Cette longévité n’est pas un motif de nostalgie ; elle prouve qu’une communauté de professeurs peut, sur la durée, se donner les moyens de penser et d’agir ensemble, sans jamais se dissoudre dans les vicissitudes du métier.
L’APHG apporte aussi à chacun de nous quelque chose de plus immédiat : un outil d’assurance et de réassurance professionnelle, une connexion constante aux disciplines qui irriguent nos cours. Un professeur d’histoire-géographie n’est pas un répétiteur, quelqu’un qui débiterait un savoir figé d’une année sur l’autre. C’est un intellectuel, qui a besoin de lire, de suivre les avancées de la recherche, de se frotter à des questions qui dérangent, pour mieux penser la manière dont il transmet. Ce collectif-là, nous avons la charge de le faire vivre, et chaque adhérent en est aujourd’hui dépositaire.
Car une association savante n’est jamais seulement un syndicat de compétences ni un guichet de services. Elle est, ou doit être, un lieu où l’on choisit de rester des penseurs – et parfois des chercheurs – quand tout, dans le quotidien du métier, pousse à se satisfaire de ce que l’on sait déjà. Adhérer à l’APHG, c’est refuser que l’histoire et la géographie se referment sur elles-mêmes ; c’est accepter d’être dérangé, chaque mois, par une question qu’on ne s’était pas posée, des sources qu’on ne connaissait pas, un regard qu’on n’avait pas encore croisé. Nous voulons des adhérents qui soient des militants de nos disciplines, non au sens d’une orthodoxie à défendre, mais d’un engagement : mieux comprendre le monde, et le faire comprendre à nos élèves, est la première de nos missions.
Notre calendrier ne se remplit pas comme un agenda ; il se construit en conversation avec l’actualité, avec nos partenaires et les curiosités de chacun. L’automne et le début de l’hiver fourniront bien des occasions de nous retrouver et de cogiter ensemble. Quand les tensions mémorielles franco-algériennes ressurgissent dans le débat public, nous répondons par une journée d’étude à Clermont-Ferrand qui refuse les raccourcis pour restituer l’épaisseur des traces locales. Nous remercions ici la régionale, en particulier Rabia Malek et Aline Fryszman pour cette journée à venir du 18 novembre. Quand l’élection présidentielle s’annonce, nous ne laissons pas ce moment démocratique aux seuls commentateurs : nous l’examinerons, en Sorbonne, avec les outils de l’histoire politique, grâce à nos partenaires de la SFHPo le 5 décembre prochain. Dès le 26 septembre, nous organiserons une grande journée sur les questions de concours en géographie, qui sont par ailleurs centrales dans nos programmes : l’environnement, la santé, le Pacifique et la France – merci à Judith Volcot et à Cécile Picardat qui ont monté cette journée en collaboration avec nos partenaires du CNFG dès la rentrée. Quand l’image devient l’arme et le témoignage des conflits contemporains, nous interrogeons avec l’ECPAD, le 28 novembre, ce que signifie « photographier la guerre », en plein bicentenaire de la photographie.
Cette exigence intellectuelle ne vaudrait rien sans une solidarité réelle, et sans une amitié professionnelle qui, à l’APHG, n’est jamais un vain mot. Une association vit de ce que ses membres se donnent les uns aux autres sans rien attendre en retour immédiat : le temps d’une relecture, le partage d’une étude de cas, d’un croquis ou d’une bibliographie, l’accueil d’un collègue muté qui ne connaît personne dans sa nouvelle académie, la parole rassurante donnée à celle ou celui qui prépare un concours ou découvre le métier par une voie nouvelle. Ce sont ces gestes minuscules et répétés, cette fraternité de métier, qui font qu’on ne se sent jamais esseulé face à sa classe, à sa progression ou ses projets, à ses doutes.
Cette énergie collective, si elle est impulsée par le bureau national, doit tout autant à l’engagement et à l’inventivité de nos régionales. Partout en France, avec une régularité de métronome, elles organisent conférences, sorties de terrain et journées d’étude qui permettent à des collègues qui ne se connaissaient pas de se rencontrer, de travailler ensemble, souvent de devenir amis. C’est ce maillage discret, patiemment tissé année après année, qui fait la vitalité réelle de notre association, bien au-delà de son organigramme.
Et puis il y a des moments où cette communauté, d’ordinaire dispersée entre nos salles de classe, se rassemble physiquement, où le débat redevient ce qu’il fut aux origines de la démocratie : une parole donnée sur la place publique, citoyenne. Les Agoras sont une tradition ancienne de l’APHG, qui rythme tous les trois ans la vie de notre association ; leur nom dit assez l’ambition qui les porte, celle d’une parole libre échangée entre pairs. Cette année, c’est la régionale de Montpellier qui a la charge de les accueillir : du 20 au 23 octobre 2026, en Languedoc-Roussillon, elles réuniront ce que notre association a de plus précieux, la rencontre sans hiérarchie entre le professeur qui débute et celui qui enseigne depuis trente ans, entre l’universitaire et l’enseignant de terrain. Je veux remercier par avance, et avec une gratitude toute particulière, Richard Vassakos et toute l’équipe de la régionale, dont l’énergie rend ce rendez-vous possible. Que ces Agoras soient, comme celles d’Athènes en leur temps, le lieu où l’on vient moins chercher des réponses toutes faites que le plaisir, rare et précieux, de penser ensemble.
Enfin, je tiens à remercier personnellement Cécile Chalmin, notre admirable secrétaire générale, qui n’a pas compté ses heures pour réunir, coordonner et porter à maturité toutes les contributions de ce nouveau numéro. Ma gratitude va aussi à nos partenaires institutionnels, à commencer par la FME, dont le soutien enrichit ce numéro ; et à toutes celles et tous ceux – chercheurs, universitaires, professeurs de terrain – qui ont pris le temps d’écrire, de relire, de partager leur expertise. Ce numéro réunit, entre autres, Marion Aballéa, Paul Claval, Jacques Levy, Dominique Rogers, Denis Peschanski, Jean Vigreux, Nicolas Patin, Jérémy Guedj, Pierre Salmon, Pierre Singaravelou, Anne Lehoërff, Dominique Garcia… L’APHG est une ruche où les énergies sont innombrables et les synergies permanentes ; ce numéro, comme chacun des précédents, en est la preuve vivante.
Excellente rentrée à toutes et à tous. Dans des cadres qui sont, chacun le sait, de plus en plus contraints, je souhaite à chacune et à chacun beaucoup d’inspiration et de dynamisme. C’est précisément dans ces moments qu’une association comme la nôtre prend tout son sens : elle est ce qui nous permet de garder la barre, et de prendre, en toute circonstance, un peu de hauteur.
Veules-les-Roses, le 21.VIII.2026,
Joëlle Alazard, Présidente de l’APHG