Femmes de la Préhistoire

Compte rendu de lecture / Préhistoire
Le 20 février 2018

Par Jean-Louis Cadoux. 1

Claudine Cohen, Femmes de la Préhistoire, Collection « Histoire », Belin, 255 p., Paris, 2016, 21€.

Nostra aetate, la Femme est l’objet de nombreux sujets de réflexions : muliebra scripta numerosa. Et en même temps, concernant la femme préhistorique, l’absence de sources écrites oblige à s’en remettre entièrement aux archéologues et à la curiosité de leurs fouilles (si l’on peut oser ce néologisme par permutation). A la question « Chercher les femmes, au-delà des idées reçues et des stéréotypes échevelés », posée en 4ème de couverture, Claudine Cohen, directrice d’études à l’EHESS, était mieux placée que personne pour répondre… si tant est qu’on puisse répondre à une telle question, vu la maigreur de la documentation disponible dans l’état actuel de la science. Dans un style d’une simplicité et d’une clarté remarquables (si tous les ouvrages de haute vulgarisation pouvaient être aussi passionnants, ce serait le rêve !), l’Auteure nous renseigne surtout sur l’histoire des idées à propos de la femme préhistorique, à partir principalement des conclusions des premiers anthropologues, imbus des préjugés de leur temps : on va ainsi des peintres érotico-pompiers de la IIIème République aux délires matriarcaux de Bachofen, un Suisse germanophone (1861) qui avait des qualités, mais se prenait plus ou moins pour Marx et Engels ! Les chapitres III, p. 85 sqq, « La reproduction, la famille » à V, p. 153 sqq, « Savoirs et pouvoirs [des femmes] », parmi les meilleures pages du livre, sont à cet égard significatifs. Voilà qui a le mérite de rappeler, s’il le fallait encore, que l’Histoire en construction (et tout autant sinon plus la Préhistoire) n’a rien d’un monument définitif, perennius aereo, comme disait immodestement Horace. Cette obligation de traiter la question d’un point de vue historiographique, faute de sources matérielles, n’empêche pas, surtout au chapitre I (« Apparition de la femme »), et en particulier p. 38 sqq (« Reconnaître le dimorphisme sexuel »), l’auteure de donner d’intéressantes précisions sur les méthodes de laboratoire les plus récentes, et sur ce qu’elles commencent à apporter. Les notes infrapaginales, ou plus exactement post-capitulaires, une position assez malcommode pour le lecteur rigide, ainsi que la bibliographie, permettront aux lecteurs curieux, comme aux fouilleurs curieux, d’en savoir plus : in cauda substantia. On regrettera que l’illustration soit si rare et nulle : quelques mauvaises photos en noir et blanc que je n’aurais pas osé donner en Travaux Dirigés à mes étudiants il y a 40 ans, à une époque où les photocopieuses ignoraient la couleur et fabriquaient des pâtés. C’est d’autant plus regrettable que la plupart des chapitres commencent par un commentaire de document (p. 58, « Vénus à la corne de Laussel » – est-ce vraiment un godemiché qu’elle brandit ? ; p.86, statuette de Kostienki – une femme enceinte ? ; p. 154, une statue-menhir néolithique, qui n’a pas vraiment la prestance d’une cheffe) … Or, on n’y voit même pas du feu : tout juste de la bouillie dans le brouillard. L’éditeur aurait pu faire un petit effort, s’agissant de documents dont le commentaire fait partie de la démonstration. On regrette aussi que l’auteure, à quelques exceptions près (impression de « mains négatives » dans une grotte de Bornéo, p. 118), ait limité ses exemples à l’Europe occidentale, avec quelques incursions en Russie. Il est vrai que Madame la Sinanthrope, si elle a existé, n’a pas pu arriver à pied par la Chine, mais ce n’est pas une excuse. On regrette aussi que la « très longue durée » amène l’auteure à parler dans la même page des Gravettiennes et des Néolithiques tardives (p. 153 et autres) : comme si la femme n’avait pas changé en l’espace de circa 25 000 ans ! Ces remarques n’ôtent rien à l’impression très positive que laisse ce remarquable travail : c’était une gageure de traiter en si peu de pages tant de problèmes, et le pari a été tenu. Bien sûr, moi qui suis né homme et en même temps le suis resté, je n’ai pas manqué de chercher dans cet excellent ouvrage quelques exagérations féministes dans l’air du temps. Il y en a – à vrai dire fort peu. Mais je n’en dirai rien : à vous de les découvrir, puisque de toute façon ce livre mérite d’être lu. 70119523_0.jpg Voir en ligne sur le site de l’éditeur © Jean-Louis Cadoux pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 19/02/2018. Tous droits réservés.

Notes

  1. Historien, Ancien directeur des Antiquités historiques de Picardie.