Jean-Pierre RIOUX, La France coloniale, sans fard ni déni, Paris, André Versaille éditeur, septembre 2011, 190 p.

par Jean-Charles JAUFFRET Professeur des universités (Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence)
Le 21 octobre 2014

Ce manuel, très utile pour les leçons d’histoire de l’enseignement secondaire, rassemble 15 textes en 30 ans d’activité historienne de Jean-Pierre Rioux, à qui l’on doit un Dictionnaire de la France coloniale (Flammarion, 2007) qui fait autorité.

A partir d’une problématique relative à l’attachement de la métropole en faveur de la « France coloniale » de Ferry à de Gaulle, Jean-Pierre Rioux définit, tout d’abord, les spécificités de la colonisation française, souvent hasardeuse. Elle n’a pas marqué vraiment le cours de l’histoire de France, n’infléchissant son destin qu’en 1958-1962. L’inventaire colonial commence par l’étude de l’argumentation du « patriote Ferry ». Elle repose sur les piliers de l’économique, du politique et du religieux, contre le déclin de la « Grande Nation » issu de la défaite de 1871. Mais Ferry ne verse pas dans la « manie assimilatrice » qu’il dénonce dans son célèbre Rapport sur l’Algérie de 1892. S’ensuivent les taches roses du planisphère d’une école qui prend en charge, sans hésitation, la conquête coloniale. Dès 1897, la Ligue coloniale pour la jeunesse offre des bourses aux candidats colons, la conquête étant symbole du renouveau de la Nation. Si, dès 1887, Georgette Bruno, auteure du Tour de France par deux enfants, évoque dans Les Enfants de Marcel l’installation en Algérie d’un sergent alsacien de la guerre de 1870-1871, en fait l’étude de la colonisation est négligée dans les manuels scolaires avant 1914. La geste des derniers paladins est pourtant glorifiée par certains grands médias de l’époque, tel L’Illustration à propos de la prise de la mythique Tombouctou, en 1894, devenue « Tombouctou-la-Française », témoin de l’agrandissement de la « Très grande France » au détriment des Anglais qui, quatre ans plus tard, suscitent une crise, à propos de Fachoda, dont Jean-Pierre Rioux décrit les limites à travers la prudence des gouvernants français. On lira avec attention les pages relatives à l’exposition coloniale de Marseille, du 14 avril au 18 novembre 1906. Elle attire 1 800 000 visiteurs et développe ce que la section coloniale de l’exposition universelle de Paris, en 1900, avait suggéré quant à l’exotisme et aux productions impériales. Lyautey et Gallieni y côtoient les rois du Cambodge et du Dahomey. Danseuses khmères, pousse-pousse « caoutchouté », « water tobogan », dragon chinois, fumeries d’opium et balades à dos de chameaux et d’autres attractions ont la faveur des visiteurs, tandis que le 14 juillet, sur la Canebière, une fanfare malgache accompagne des figurants « indigènes » chantant La Marseillaise. Cette mention est importante. Pourquoi ? Parce que sur les mêmes lieux où s’est déroulée cette exposition de 1906, au parc Chanot, aurait dû être inauguré en 2012 le Mémorial de la France d’outre-mer. Entouré d’une pléiade d’historiens et de spécialistes de toutes sensibilités, Jean-Pierre Rioux présida de 2001 à 2008 le conseil scientifique de cet immense projet. Mais la lâcheté des politiques, les tirs de barrage des « nostalgériques » tout puissants en région PACA, et les procès d’intention intentés par quelques tenants d’une extrême gauche vindicative ont eu raison du projet. De sorte que, comble de l’absurde, parce que la mémoire coloniale effraie désormais dans une ville qui ne sait plus intégrer, mixer ses communautés, en 2013, Marseille, capitale européenne de la culture, oubliera l’essentiel, c’est-à-dire son passé de port et de ville coloniale ! (Bordeaux et Nantes ont, elles aussi, fait montre d’un courage aussi grand devant leur passé colonial et… négrier, il est vrai). Il était utile de rappeler ce triste épisode pour mieux comprendre l’importance de ces pages relatives aux expositions coloniales dont la principale eut lieu à Paris en 1931. Beaucoup d’encre a coulé à son propos. Jean-Pierre Rioux a le mérite d’en montrer les limites, d’évoquer les critiques, non seulement des anticolonialistes, des communistes essentiellement, mais aussi les craintes de Georges Hardy, directeur de l’Ecole coloniale, qui ne reconnaît pas l’œuvre de la France dans l’exploitation raciste des « sauvages » exhibés, tandis que l’ancien gouverneur de l’Indochine, Albert Sarraut, dans son livre Grandeur et servitude coloniales, estime que cette expo porte déjà témoignage d’une crise ouverte de la colonisation. En bref, cette expo célèbre distrait, mais ne réussit pas à constituer une mentalité coloniale. Comme l’avait noté Charles-Robert Ageron, elle n’entre pas dans l’imaginaire collectif. Et ce, en dépit du succès des chansons coloniales, de La Casquette du père Bugeaud, en 1845, à la lamentable rumba, Timichéné la Pou-Pou chantée par Bourvil en 1950. On conçoit, dès lors, que la fin de l’Empire ait laissé l’opinion métropolitaine indifférente. Dès 1959, face aux 175 divisions soviétiques massées derrière le rideau de fer, Pierre Mendès France, reprenant l’empereur Auguste, s’exclame, à l’encontre du gouvernement René Pleven qui ne sait comment sortir d’Indochine après les désastres de Cao-Bang et de Lang-Son : « Varus, qu’as-tu fait de mes légions ? ». L’étude des sondages d’opinion (IFOP) montre qu’en 1947 et en 1954, 30% des personnes interrogées ignorent ce qui se passe en Indochine. D’où une interrogation sur la prise en compte du domaine colonial par les tenants du destin de la France. En 1940, au « L’Empire, c’est de l’enfantillage ! » du général Weygand, répond le « Par l’Empire, la France libre va, jour après jour, redevenir la France » du général de Gaulle. Jean-Pierre Rioux offre à ce propos une fine analyse de l’évolution de la pensée du général « De Gaulle ultra-marin », lui qui, en 1918, rendant hommage aux troupes coloniales, n’avait qu’une vision a minima de l’Empire. Et de rappeler le véritable contenu de la conférence de Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 qui ne prévoit ni « self-government », ni fédération des peuples colonisés ; ce qui n’empêche pas une récupération, en 1958, et une distorsion des acquis de cette conférence au moment où de Gaulle envisage le dernier acte colonial, celui de la Communauté. Jean-Pierre Rioux souligne que ce n’est qu’à partir de 1953, que le fondateur du RPF anticipe, après la mort de Staline et la première détente Est-Ouest, une évolution vers l’émancipation pour l’Indochine, la Tunisie et le Maroc. L’auteur estime qu’en juin 1958, le Général pense que l’Algérie aurait sa place dans cette Communauté. Le 3 octobre suivant, à Constantine, de Gaulle parle d’ailleurs d’une « personnalité algérienne », certes en « solidarité étroite » avec la métropole. Mais le « prince de l’équivoque » en matière de politique algérienne, en dépit du discours sur l’autodétermination du 16 septembre 1959, croit encore, semble-t-il, lors de son intervention médiatique, le 29 janvier 1960, pendant de la semaine des barricades à Alger, à « la solution la plus française » pour l’Algérie. Mais l’isolement diplomatique de la France fait finalement triompher le principe de réalité, remarque Jean-Pierre Rioux. Car c’est bien l’Algérie qui est au cœur de la question coloniale française. L’auteur rappelle les phases de la conquête, des valses-hésitations des années 1830 au choc de la modernité, à celui de la décolonisation, mais aussi l’importance des 400 000 travailleurs algériens travaillant en métropole dans les années 1950 convaincus de la marche vers l’indépendance de leur pays de naissance. Ces pages relatives à la guerre d’Algérie ne négligent aucun des aspects du drame final et cet « été des adieux » de 1962. Jean-Pierre Rioux sait de quoi il parle, n’est-il pas l’auteur du premier colloque scientifique international, tenu à Paris en 1988 La Guerre d’Algérie et les Français, publié deux ans plus tard par Fayard ? Et de souligner un paradoxe : la métropole se sent enfin concernée par une question d’outre-mer en 1956, dès lors que les hommes du contingent sont envoyés en masse en Algérie. Mais l’étude des sondages d’opinions démontre qu’à partir de l’été 1956, c’est le désir d’une paix négociée qui l’emporte. C’est bien dans les derniers feux du crépuscule impérial que la France se préoccupe de ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. Jean-Pierre Rioux évoque les échos de la disparition de Maurice Audin lors de la bataille d’Alger. A propos de la torture, il souligne l’importance de la publication en 1958 de La Question d’Henri Alleg. La fin de l’Algérie française, ce n’est pas seulement un rétrécissement illustré, à l’automne 1959, par la publication des aventures d’Astérix sur le Finistère Ouest-européen, mais c’est aussi, dans la logique gaullienne, la promesse de nouveaux grands desseins une fois le pays débarrassé du fardeau colonial. C’est bien en guerre d’Algérie que la France a trouvé, dans la douleur, les fondements de sa modernité nouvelle. Et ce, sans pouvoir calmer les déchirures, les souffrances accumulées et entretenues. En découlent des pages lumineuses sur la guerre des mémoires. Et de rappeler avec d’autres historiens, tel Marc Michel, que s’il n’y a jamais eu de « République coloniale », pas plus que d’idéologie coloniale, la colonisation n’a eu qu’une audience limitée dans un pays tourné, depuis l’Ancien Régime, vers l’européo-centrisme. S’ensuit une « mémoire brouillée » faite d’ostracismes mutuels entre les survivants du drame final et les héritiers du « joli temps des colonies ». Et Jean-Pierre Rioux de poser cette question dans le débat mémoriel et son instrumentalisation : comment construire un autre modèle national qui soit « véritablement cosmopolite » ? © Jean -Charles Jauffret pour Historiens et Géographes Tous droits réservés