Journal du ghetto de Lodz 1939-1943
Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 19 avril 2018
SIERAKOWIAK (Dawid), Journal du ghetto de Lodz 1939-1943, Monaco, éditions du Rocher, 2016, 345 p. (20,90 euros)
L’histoire de la Shoah et particulièrement celle des ghettos sont désormais bien connues. Avec cet ouvrage, nous accédons à une source majeure d’un genre particulier, le journal d’un témoin. L’auteur, Dawid Sierakowiak, vivait au début de l’occupation nazie à Lodz, grande ville industrielle textile du centre de la Pologne – l’un des plus grands centres en ce domaine en Europe – d’environ 700 000 habitants à l’époque. Dans cette très grande ville du pays, la proportion de Juifs y était une des plus importantes d’Europe, sans doute plus de 300 000, soit près de 50 %. Ceci explique que Lodz, après Varsovie, était le deuxième plus grand ghetto de Pologne, quartier rassemblant une population particulièrement précaire. À Lodz, y coexistait une population juive aisée bénéficiant de l’industrialisation. Tous les Juifs ne vivaient donc pas dans le ghetto. Dès l’occupation de la ville en février 1940, les nazis y effectuèrent des déplacements de population pour concentrer tous les Juifs dans le ghetto. David Sierakowiak est l’un de ces Juifs déplacés : il est alors âgé d’environ quinze ans et est issu d’un milieu relativement modeste – son père est ébéniste. Il a commencé de brillantes études qu’il va poursuivre jusqu’à sa mort en août 1943.
Son témoignage est particulièrement précieux puisqu’il a engagé la rédaction de son journal à la veille de la guerre. Malheureusement, toutes les parties du texte n’ont pas été conservées. Cinq cahiers manuscrits ont été seulement retrouvés en 1945. Il est probable que les parties disparues aient servi de combustible en cette fin du conflit. Malgré tout, ce Journal rédigé au jour le jour constitue une chronique précieuse de la vie quotidienne dans le ghetto. Pourtant, bien que nous soyons en présence d’une édition comportant un appareil critique, il sera nécessaire, au fil de la lecture, d’avoir conscience qu’il s’agit là de représentations avec les limites historiques inhérentes au genre.
En mai 1940, le ghetto est bouclé. Presque instantanément, il est transformé en un centre destiné à la production de biens nécessaires à l’armée allemande.
Le jeune Sierakowiak qui poursuit ses études tout en effectuant de petits travaux, nous expose la vie dans le ghetto au cours de ces années. Parmi les 160 000 Juifs présents lors de la restructuration du ghetto, les autres ayant fui ou ayant été victimes d’une première déportation, 60 000 périrent sur place, une autre partie étant victime de nouvelles déportations.
Ces 60 000 morts, dont celle du jeune Sierakowiak à peine âgé de 19 ans, s’expliquent par la faim, les travailleurs du ghetto, tel son père, étant mal rémunérés. L’un des cinq cahiers conservés est d’ailleurs consacré à cette « faim continuelle » : « La portion de pain que je reçois ne me nourrit pas plus de deux ou trois jours ; après, j’ai l’estomac vide et la seule chose à laquelle je peux penser est la prochaine miche de pain… La faim est de plus en plus terrifiante…» (p. 114, 187)
La lecture d’un tel témoignage, révélant une relative absence de réaction concrète de l’auteur et de la population du ghetto en général, pose la question toujours revisitée de la passivité apparente des populations juives face à l’antisémitisme nazi, quoique la présence d’organisations clandestines est décelable à Lodz comme dans toute l’Europe nazie. Indirectement, le journal nous en donne quatre explications. Plutôt que la résistance clandestine qui lui est proposée par quelques uns, le jeune Sierakowiak préfère vaquer aux soins de sa famille. Une autre raison est que la « maladie du ghetto » (faim et tuberculose) ruine les corps et empêche d’agir : « Ce matin, j’ai failli m’évanouir en descendant un escalier… » (p. 189) Les Juifs soumis crurent aussi naïvement se rendre indispensables par leur travail ce qui les ferait échapper à l’extermination. Enfin, il faut prendre en compte l’attitude élémentaire de peur : « Nous vivons dans une peur constante » (p. 185), notamment à la suite de rumeurs de toute sorte.
Voilà un témoignage criant d’humanité et faisant comprendre, à une époque où les souvenirs vivants tendent à disparaître, ce que fut l’affreuse extermination organisée par les nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Site de l’éditeur
© André Gueslin pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19/04/2018.
Son témoignage est particulièrement précieux puisqu’il a engagé la rédaction de son journal à la veille de la guerre. Malheureusement, toutes les parties du texte n’ont pas été conservées. Cinq cahiers manuscrits ont été seulement retrouvés en 1945. Il est probable que les parties disparues aient servi de combustible en cette fin du conflit. Malgré tout, ce Journal rédigé au jour le jour constitue une chronique précieuse de la vie quotidienne dans le ghetto. Pourtant, bien que nous soyons en présence d’une édition comportant un appareil critique, il sera nécessaire, au fil de la lecture, d’avoir conscience qu’il s’agit là de représentations avec les limites historiques inhérentes au genre.
En mai 1940, le ghetto est bouclé. Presque instantanément, il est transformé en un centre destiné à la production de biens nécessaires à l’armée allemande.
Le jeune Sierakowiak qui poursuit ses études tout en effectuant de petits travaux, nous expose la vie dans le ghetto au cours de ces années. Parmi les 160 000 Juifs présents lors de la restructuration du ghetto, les autres ayant fui ou ayant été victimes d’une première déportation, 60 000 périrent sur place, une autre partie étant victime de nouvelles déportations.
Ces 60 000 morts, dont celle du jeune Sierakowiak à peine âgé de 19 ans, s’expliquent par la faim, les travailleurs du ghetto, tel son père, étant mal rémunérés. L’un des cinq cahiers conservés est d’ailleurs consacré à cette « faim continuelle » : « La portion de pain que je reçois ne me nourrit pas plus de deux ou trois jours ; après, j’ai l’estomac vide et la seule chose à laquelle je peux penser est la prochaine miche de pain… La faim est de plus en plus terrifiante…» (p. 114, 187)
La lecture d’un tel témoignage, révélant une relative absence de réaction concrète de l’auteur et de la population du ghetto en général, pose la question toujours revisitée de la passivité apparente des populations juives face à l’antisémitisme nazi, quoique la présence d’organisations clandestines est décelable à Lodz comme dans toute l’Europe nazie. Indirectement, le journal nous en donne quatre explications. Plutôt que la résistance clandestine qui lui est proposée par quelques uns, le jeune Sierakowiak préfère vaquer aux soins de sa famille. Une autre raison est que la « maladie du ghetto » (faim et tuberculose) ruine les corps et empêche d’agir : « Ce matin, j’ai failli m’évanouir en descendant un escalier… » (p. 189) Les Juifs soumis crurent aussi naïvement se rendre indispensables par leur travail ce qui les ferait échapper à l’extermination. Enfin, il faut prendre en compte l’attitude élémentaire de peur : « Nous vivons dans une peur constante » (p. 185), notamment à la suite de rumeurs de toute sorte.
Voilà un témoignage criant d’humanité et faisant comprendre, à une époque où les souvenirs vivants tendent à disparaître, ce que fut l’affreuse extermination organisée par les nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale.
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© André Gueslin pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19/04/2018.