Karl Marx, homme du XIXe siècle
Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 20 février 2018
Jacques Girault. 1
SPERBER Jonathan, Karl Marx, homme du XIXe siècle, Paris, Piranha (traduction de David Tuaillon), 2017, 569 p., 26,50 euros.
Jonathan Sperber, professeur à l’Université du Missouri (USA), a publié huit livres sur l’histoire politique et sociale de l’Europe au XIXème siècle, le plus souvent aux presses des universités anglo-saxonnes (Princeton, Cambridge, Oxford). Aucun de ces ouvrages n’avait été traduit en français. Les éditions Piranha, fondées en 2014, entendent proposer des livres de qualité, exigeants, répondant à des sujets controversés, appelant des analyses redoutées comme l’est le poisson éponyme. Le 11 octobre 2017, dans l’émission « La Fabrique de l’Histoire », l’auteur présenta son ouvrage. Cet entretien peut être écouté sur le site Internet de France-Culture.
Le sous-titre paru en 2013, « A Nineteenth-Century Life » est traduit en 2017 « Homme du XIXeme siècle » ; voilà qui peut laisser présager que les analyses de Marx s’appliqueraient uniquement sur cette période et que les éléments doctrinaux, conduisant aux systèmes en « ismes », construits à partir de son apport, sont des extensions anachroniques. On suit les débats, depuis les années 1970, autour de la traduction la plus exacte possible des volumes du Capital pour rendre compte des nuances de la langue allemande. Par exemple le remplacement d’ « ouvrier » par « travailleur » rend compte du sens exact d’ « arbeiter ».
Ces remarques préalables ne diminuent pas l’apport de Jonathan Sperber qui replace Marx dans son siècle en reconstituant ses luttes et ses écrits. Le développement conceptuel apparaît au fur et à mesure de la reconstruction des étapes de la pensée de Marx s’élaborant dans des confrontations, des alliances et des rejets.
Quatorze chapitres regroupés en deux parties chronologiques, « prendre forme » et « la lutte », précèdent un ensemble conclusif sur « l’héritage », d’inspiration plus thématique. Les notes abondantes (près de 50 pages), le plus souvent renvoient aux textes de Marx, mais sont repoussées en fin d’ouvrage, ce qui ne facilite pas leur utilisation. La bibliographie comprend peu de publications d’auteurs des anciens pays communistes (hormis la communication d’Eugenia Stepanova et d’Irina Bach sur le Conseil général de l’Internationale), ou d’autres engagés dans des recherches sur les socialismes du XIXe siècle qui apportent beaucoup pour la connaissance de l’œuvre et des luttes, partagées par Marx, telle la Commune de Paris. Nous avons l’illustration du vif intérêt actuel pour la pensée de Marx dans le monde anglo-saxon.
Loin d’y voir la source des interprétations des luttes sociales, en suivant les étapes de la réflexion et de l’action de Marx, on trouve la poursuite des acquis de la Révolution française et non la volonté de répondre aux besoins de la société de la seconde moitié du XIXème siècle dans une économie européenne en crise.
Marx reçoit l’aide d’Engels pour analyser les rapports des classes sociales et pour penser l’évolution sociale dans l’affirmation du capitalisme. Son œuvre et son action résultent de l’accumulation des luttes, des alliances, des exclusions qui doivent être décrites et comprises, ce que réussit fort bien Sperber. La construction d’un système de pensée dépend étroitement du désir de poursuivre l’aspiration révolutionnaire des hommes et femmes du temps de Robespierre. Le jugement, un peu excessif, d’Engels dans son oraison funèbre – « Marx a découvert la loi de l’histoire humaine » – caractérise sa démarche, qui se voulait scientifique, au service des luttes révolutionnaires de son époque. Ses adversaires n’hésitèrent pas à assimiler sa production à celle d’un Juif révolté, ce qui va isoler encore plus ses analyses et ses propositions. Hostile à la Prusse depuis sa jeunesse et à la Russie, ses réflexions et ses actions répondent aux interrogations de son temps.
Jonathan Sperber présente les grandes étapes de la vie de Marx de façon fort érudite dans des contextes successifs éclairés pour permettre l’examen de leurs rapports avec l’objet. Ces regards continuels sur les conditions de vie du sujet font la qualité de l’ouvrage et nécessitent une synthèse particulièrement bienvenue à la fin sous le titre « l’homme privé ».
L’auteur suit la formation du jeune Marx dans une famille juive dont le père, avocat, converti au protestantisme, s’inspire des pensées des Lumières et cherche à s’émanciper dans la société d’ordre. Karl Marx, étudiant en droit à Berlin, influencé par les analyses des jeunes adeptes d’Hegel qui ne peuvent prétendre à des postes universitaires, épouse Jenny von Westphalen, fille d’un riche aristocrate prussien. De retour en Rhénanie, il fut désigné en 1842 comme rédacteur en chef de la Gazette rhénane où se retrouvaient des Jeunes Hégéliens de toute tendance et des libéraux hostiles à la Prusse. Cette expérience lui permet de découvrir la question sociale et les théoriciens socialistes.
Mais sa responsabilité cesse un an plus tard et il se réfugie à Paris puis à Bruxelles au contact des Libéraux de toutes origines nationales. Non isolé puisque de nombreux jeunes hégéliens ont fait de même, malgré de nombreux désaccords, il découvre les socialistes, les ouvriers et les artisans français, rencontre Engels qui l’initie à la vie réelle des ouvriers et l’aliénation par le travail. Marx parlera désormais de « prolétariat ». Un concept s’ancre alors : « le parallèle entre une révolution socialiste future, durant laquelle des ouvriers renverseraient le règne de la bourgeoisie, et la Révolution française quand la bourgeoisie mit un terme au pouvoir de la noblesse féodale ».
Pour Marx, la crise mondiale des années 1847-1848, correspond réellement à une mise en valeur des diverses épreuves formatrices et à la création d’organisations internationales. Il devient « insurgé révolutionnaire ». Le manifeste communiste alors composé propose une analyse, un contenu et surtout la nécessité d’un parti. Après l’échec, exilé à Londres, « pays capitaliste modèle », il y reste jusqu’à la fin de sa vie. Il y conjugue activités militantes et théoriques et fait face à une situation financière personnelle souvent critique. Mais Engels était à ses côtés !
Dans les années 1850, Karl Marx, affrontant une vie de famille délicate après le décès de deux de ses enfants, cesse son activité directement politique conformément à son hypothèse du lien entre une crise économique et la reprise d’une propension révolutionnaire. En 1857, lors du début de la crise économique, il accélère ce qu’il espère comme préparation d’un bouleversement. Outre les articles publiés dans la presse du monde entier notamment américaine, il poursuit ses recherches sur l’économie. Resté en contact avec l’immigration allemande en Angleterre et ses tentatives de regroupement, il reprend une activité politique en relation avec les actions nationalistes. A Berlin, il ne réussit pas à créer un journal avec le socialiste Ferdinand Lassalle. Il en profite pour établir des relations avec des opposants aux régimes autoritaires et des associations diverses de travailleurs.
Fondée lors d’un meeting de soutien aux aspirations à l’indépendance de la Pologne en 1864, l’Association internationale des travailleurs retient l’attention de Marx qui reprend du service. Ses écrits alimentent les réflexions de ces groupes nationaux. Il en résulte des troubles dans toute l’Europe mais aussi des tensions internes au mouvement dans lequel il eut à affronter son ancien ami des années 1840 en France, l’anarchiste Bakounine. Il analyse à chaud le sens de la Commune de Paris qui marque « le début de la fin de l’activisme de Marx » pour « préserver la vision glorieuse d’une révolution communiste pour un futur dans lequel il ne jouerait plus aucun rôle ».
Les principaux traits de l’action militante de Marx étant présentés, Jonathan Sperber substitue des chapitres plus synthétiques à l’évolution chronologique : le théoricien, l’économiste, l’homme privé, le vétéran, l’icône. Il emprunte certains résultats au positivisme et au darwinisme pour construire sa conception du progrès et son analyse de l’histoire de l’humanité. L’élaboration des analyses économiques révèle, selon l’auteur, l’absence de « preuve de la baisse tendancielle du taux de profit », « une faille considérable dans l’analyse par Marx de l’avenir de l’économie capitaliste ». Pourtant il apparaît que Marx a contesté lui même cette analyse erronée. Cet exemple justifie, selon l’auteur, la démonstration de l’appartenance à un système de pensées des économistes classiques. C’est faire peu de cas des résultats innovants des autres recherches exposées dans les chapitres suivants du Capital. La complexité de la pensée économique innovante de Marx ne peut être rendue par une volonté d’exposer clairement au risque de simplification. Mais laissons ces questions à l’examen des économistes !
Pourtant, la notoriété de Marx ne cesse de s’élargir après sa défense de la Commune de Paris et dans ses luttes pour que les tendances anarchisantes ne l’emportent pas dans l’Internationale moribonde. Il continue à suivre l’évolution politico-sociale des pays européens, tout particulièrement en Allemagne et en France, souvent mécontent de l’utilisation faite de ses idées.
Marx disparu, reste son œuvre qui sert à Engels pour construire une référence, une icône. En une douzaine de pages, Jonathan Sperber présente les contours généraux de ce qui devient le « marxisme ». Autant de raccourcis contrastant avec la richesse de ce qui précède au service d’une hypothèse contestée sur cette figure appartenant au passé que serait Marx !
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© Jacques Girault pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 19/02/2018. Tous droits réservés.
Notes
- Historien du monde ouvrier et du mouvement social.