L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée
Compte rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 5 mars 2018
Gilbert MEYNIER, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique, L’Harmattan (collection Bibliothèque de l’iReMMO, n° 28), août 2017, 104 p.
Spécialiste reconnu de l’histoire algérienne depuis les origines, fin connaisseur des arcanes du FLN, Gilbert Meynier publie une précieuse et brève synthèse comportant index, bibliographie fournie dans les notes, cartes, photos significatives et portraits des principaux personnages cités. Sa connaissance de l’historiographie en fait un instrument de travail, y compris pour des ouvrages méconnus en arabe ou en allemand.
A travers l’entrelacement des relations algéro-françaises de 1830 à 1962, l’historien démontre en quoi, sur fond de violence et d’acculturation pour le colonisé, l’Algérie fait bien partie du « roman national » français. Par contrecoup, face à une « Algérie française » fondée sur l’autocélébration du narcissisme colonial (qui continue pour les « nostalgériques »), Gilbert Meynier montre également que l’identité algérienne s’est forgée en repli identitaire sur l’islam et l’arabité. Ce qui suscite des critiques de la part de ceux qui revendiquent leur part de berbérité.
Articulé en quatre parties, l’ouvrage comporte un certain nombre d’exemples illustrant la complexité de cette histoire croisée où les fameuses « occasions manquées » tiennent du mythe. De même, le « bilan positif » de la colonisation est une déformation d’une triste réalité vécue par le conquis. Il dût subir, par exemple, dès les lendemains de la conquête, la transformation de monuments anciens par des urbanistes français.
L’Algérie, entité géographique avant l’arrivée des Ottomans en 1518, tiraillée entre des envahisseurs venus de l’Est ou de l’Ouest, est finalement constituée en unité administrative par le conquérant venu du Nord. Pour une minorité d’Algériens cultivés, en découle une certaine fascination pour la langue française. De grands écrivains arabophones s’expriment en français dans l’ambivalence du contexte traumatique d’un système colonial, alors que 5% des enfants sont scolarisés en 1914 et 15% en 1954. Est analysé cet espoir de justice, d’assimilation, fondée sur l’égalité pour quelques Algériens éduqués. Et ce, des « Jeunes Algériens » séduits par la culture française, habillés à l’européenne mais coiffés du tarbouche musulman, à l’émir Khaled dont Gilbert Meynier a par ailleurs démontré l’importance dans l’évolution de la pensée politique algérienne au sortir de la Grande Guerre.
Outre la surprenante résistance du français dans l’Algérie indépendante contemporaine, il note comment, à Alger ou à Oran, la langue de Voltaire a laissé des traces dans des mots ou expressions, tel « dégoutage » pour exprimer la « déprime ». Evoquant Jacques Berque, il rappelle que l’héritage français fait bien partie de l’identité algérienne.
Gilbert Meynier s’intéresse aussi à ceux qui ont tendu la main aux colonisés, sans verser dans les regrets et les espoirs déçus comme le projet mort-né dit Blum-Viollette. Suite à la loi Warnier de 1873, au temps de la colonisation foncière et de l’administration civile du pays, l’historien distingue de ses autoritaires prédécesseurs le libéral et « indigénophile » gouverneur-général Charles, Célestin Jonnart en poste au tout début du XXe siècle. Il a marqué l’Algérie par l’intérêt qu’il lui a porté. Grand bourgeois du Nord, il a encouragé le style mauresque : université de Tlemcen, gare d’Oran, grande Poste d’Alger…
Sans rien cacher de la discrimination illustrée par le code de l’indigénat et le système fiscal des « impôts arabes », en montrant comment « la loi des armes » a accompagné la présence française, Gilbert Meynier ouvre sur l’histoire comparée, le poids du passé colonial étant plus lourd en Algérie qu’au Maroc et en Tunisie. In fine, comme il l’a maintes fois répété, Gilbert Meynier appelle de ses vœux la réalisation d’un manuel franco-algérien confié à des historiens des deux bords de la Méditerranée. Et ce, en tenant compte de l’antériorité dans une approche braudélienne du temps long, des royaumes numides et la mise en valeur romaine aux dynasties islamo-berbères, sans oublier l’apport ottoman.
En bref, un livre qui transcende et invite à la réflexion sereine.
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© Jean-Charles Jauffret, pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 20/02/2018. Tous droits réservés.